Inégalités : la crise enrichit les plus riches

L'Observatoire des inégalités a sorti récemment un rapport fouillé sur les inégalités. Alors que l'on parle de plus en plus de catégories sociales, ce rapport s'interroge sur le "retour des classes sociales". Il constate que "ni la crise, ni la politique fiscale n'entament la progression des grandes fortunes". Et si ce n'était pas un hasard ?

L'Observatoire des inégalités a sorti récemment un rapport fouillé sur les inégalités. Alors que l'on parle de plus en plus de catégories sociales, ce rapport s'interroge sur le "retour des classes sociales". Il constate que "ni la crise, ni la politique fiscale n'entament la progression des grandes fortunes". Et si ce n'était pas un hasard ?

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 Le Rapport sur les inégalités en France (2015) présente de façon didactique diverses statistiques, des tableaux significatifs et soulève de nombreuses questions. D'emblée il insiste sur la menace que font peser les inégalités sur la cohésion sociale du pays : car elles sont contraires aux principes de la République, et affaiblissent l'efficacité économique. Les auteurs notent que le sujet est à la mode, mais souvent traité de façon imprécise. Ils relèvent qu'il y a un décalage énorme entre les discours sur les inégalités et les politiques publiques, ce qui "nourrit le ressentiment social". Et pourtant, "près de huit Français sur dix déclarent souhaiter voir advenir une société plus égalitaire". Les mêmes constats sont faits dans de nombreux pays : les inégalités excessives ne sont pas, sur le principe, acceptées par l'opinion publique.

Les sociétés démocratiques contemporaines, selon nombreux observateurs, sont livrées à une oligarchie ("forme corrompue de l'aristocratie") dont "le propre serait d'instituer le règne des puissants, au service des puissants". Les plus riches gouvernent : le pouvoir politique, dans la plupart des pays occidentaux, est entre les mains du pouvoir économique. A une dynamique d'enrichissement des riches, décrite et constatée par un Prix Nobel d'économie (Robert Solow) correspond un appauvrissement des pauvres. Les auteurs du rapport nuancent : plutôt que de parler d'une élite qui gouverne pour ses seuls intérêts, ils préfèrent parler d'intérêts sociaux divergents et considèrent que si le système inégalitaire subsiste c'est qu'il n'y a pas une réelle volonté partagée, malgré les aspirations affichées de plus d'égalité, à le combattre.

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Qui s'inquiète de la fracture sociale ?

Cette question de catégories sociales, de classes sociales a été négligée : on parle d'inégalités entre individus. Et on laisse entendre que tout le monde est frappé par la crise, "façon d'exonérer les couches aisées de la solidarité en la reportant sur une minorité d'ultra-riches". Si ces derniers se sont enrichis de façon indécente ces dernières années, il ne suffirait pas de les faire payer : cette "vision élitiste des inégalités" arrange bien ceux qui sont juste en-dessous, mais ne règle pas le problème sur le fond.

"La France qui va mal est populaire et celle dont on entend la plainte est aisée". Du coup, la fracture sociale, que démontrent des études sérieuses, ne préoccupe pas grand monde dans le débat public. Ceux qui tiennent le haut du pavé n'ont aucun intérêt à ce que cela change. Le rapport dresse un réquisitoire implacable à l'encontre de cette "bourgeoisie économique et culturelle" plus soucieuse de solutions pour ses petits problèmes que de la situation des immigrés, ouvriers à la chaîne ou caissières.

Ce document d'expertise, non officiel, sans disposer des moyens de la statistique publique, parvient à donner de nombreux éléments à tous ceux qui non seulement veulent dénoncer mais aimeraient disposer des outils nécessaires pour agir. Les auteurs n'excluent pas qu'advienne une contestation qui contraignent les privilégiés, jusque là pas trop inquiets, à lâcher du lest. Avant que ce ne soit "d'autres forces, beaucoup plus conservatrices, [qui] prennent les choses en main". Avec les chiffres et constats établis dans ce rapport, souvent occultés, les auteurs, à leur manière, fournissent des armes pour dénoncer et agir.

10 millions de pauvres, qui s'en soucie ?

Un des premiers questionnements : qu'est-ce qui justifie les différences de salaires ? Le "travail" ? Mais un cadre d'entreprise est mieux payé qu'un maçon dont le travail physique est peu récompensé. La durée des études ? "Les mieux rémunérés vont rattraper cette perte en une année environ".

Il se trouve que les inégalités avaient baissé entre 1970 et 1990. Depuis 2000, les revenus des catégories aisées progressent, tandis que ceux des plus modestes diminuent. Le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres était de 8530 € en 2002, 7999 € en 2012, soit une perte de 531 €. Celui des 10 % les plus riches : 51301 et 57370, soit un gain annuel de près de 6000 € et un  rapport d'inégalité passé de 6 à 7,2 (tous revenus confondus, y compris prestations sociales, et après déduction des impôts)*. Depuis 2012, les pus riches, certes, ont été confrontés à des hausses d'impôts, mais les plus pauvres à un accroissement du chômage : donc l'écart s'est sans doute accru.

Le seuil de pauvreté (SP) est établi à 50 ou 60 % du revenu médian (l'Observatoire des inégalités rappelle régulièrement qu'il ne s'agit là que d'une convention : on pourrait aussi bien dire que la grande pauvreté c'est 30 ou 40%). Lorsque le revenu médian diminue, mathématiquement le seuil de pauvreté s'abaisse (c'est ce qui s'est passé entre 2011 et 2012). Sur la base d'un SP à 60 %, on comptait, en 2012, 8,6 millions de pauvres. On n'a pas les chiffres actualisés, mais on sait qu'en décembre 2014 le nombre de bénéficiaires du RSA socle se situait à 1,9 millions de foyers (soit une hausse de 12 % entre 2012 et 2014). Donc, si on affecte ce pourcentage au nombre de pauvres, on approche vraisemblablement les 10 millions de pauvres en France aujourd'hui.

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Pour compléter le tableau :

- 700 000 personnes sans domicile personnel, dont 400 000 obligées d'habiter chez des tiers et 140 000 SDF (dont 10 000 dormant dans la rue),

- 4 millions de personnes vivent avec de très faibles revenus (bien en dessous du seuil de pauvreté) dans l'un des pays les plus riches du monde,

- mais 6 millions de personnes vivent dans des foyers avec plus de 39200 € par an (3200 pour un célibataire, 4800 pour un couple),

- 15900 avec 500 000 € par an (chiffre qui a doublé depuis 2004),

- le revenu annuel d'un grand patron : entre 400 et 1110 années de Smic,

- la fortune des 500 plus riches s'élève à 390 Mds€ (+ 15 % en un an) : 67 milliardaires (soit 12 de plus en un an).

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Ce qui conduit les rapporteurs à écrire : "Visiblement, ni la crise, ni la politique fiscale n'entament la progression des grandes fortunes."

Comment croire que cette évolution (riches de plus en plus riches, pauvres de plus en plus pauvres) ne serait due qu'au hasard ? Comment ne pas imaginer qu'il s'agit d'une réalité structurelle du système qui favorise ainsi les plus nantis alors que ce sont les mêmes qui réclament des réformes structurelles pour conforter leurs gains exorbitants. Les "experts", qui ne cessent de nous faire avaler des couleuvres avec des analyses bâclées sur "la cause et l'effet", se gardent bien de nous expliquer que si les très riches s'en sortent mieux en période de crise c'est que la crise les sert, et qu'ils n'ont pas un intérêt majeur à ce que la situation s'améliore pour la grande masse des citoyens. Que d'hypocrisie dans les lamentations de  certains sur le niveau du chômage, alors que cela joue à la pression sur les salaires. Que de calculs chez ces "experts" incitant à une remise en cause profonde de notre modèle social, juste pour permettre à leurs mandants de dégager les plus gros profits. Propagande efficace, puisque de nombreux salariés de moins de 35 ans disent, aujourd'hui, qu'ils sont persuadés qu'ils n'auront pas de retraite.

Ce rapport de l'Observatoire des inégalités, comme d'autres études pertinentes, doit être largement diffusé afin que, partout et toujours, l'on soit armé pour contrer ceux qui ont pris un énorme pouvoir dans les médias et incitent chacun à défendre son bout de gras plutôt que de s'inscrire dans une mobilisation solidaire.

Le document intitule un chapitre Le retour des classes sociales ? : on sent bien que, malgré le point d'interrogation, ça démange les rédacteurs : "les classes sociales se rappellent au bon souvenir de la classe politique", elles n'avaient pas disparu, on avait simplement confondu "la transformation des milieux sociaux et la perte de consistance du social". Si ça ne bouge toujours pas, si les classes favorisées (aisées et classes moyennes supérieures) résistent, accrochées à leurs privilèges ou à leurs avantages, alors que les classes populaires morflent depuis tant d'années, le social pourrait bien prendre plus de consistance encore. "Il n'est pas certain que [les privilégiés] soient éternellement à l'abri".

 

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* En masse totale, cela donne ceci : entre 2008 et 2012, le revenu global des Français est passé de 1407 Mds€ à 1429. Le revenu global des 10 % les plus pauvres est passé de 50,6 Mds€ à 48,6 (soit 2 milliards de moins), et celui des 10 % les plus riches de 342 à 353 (soit 11 milliards de plus).

Le rapport aborde les inégalités dans de nombreux domaines : l'éducation, les conditions de travail, la santé, l'homophobie, la fracture numérique, les territoires, les femmes, les jeunes.

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Rapport sur les inégalités en France, Observatoire des inégalités, 200 pages, juin 2015. Introductions par Patrick Savidan, président de l'Observatoire, et Louis Maurin, directeur. Désormais, un tel rapport paraîtra tous les deux ans.

Il peut être commandé (7,50 € hors frais d'envoi) : au 02 47 44 63 08 et contact@inegalites.fr (et ici).

De façon générale, le site de l'Observatoire est une mine d'informations : www.inegalites.fr

Ce rapport a reçu le soutien d' Alternatives économiques et de la Fondation Abbé-Pierre (qui étaient partenaires dans son élaboration). Il a fallu collecter des fonds sur Internet pour le réaliser. Alternatives économiques a consacré un dossier complet, de 11 pages, sur le sujet dans son n° de juin. A noter que cette revue d'une grande qualité, véritable référence pour tous ceux qui s'intéressent à l'économie et au social, mérite d'être soutenue : www.alternatives-economiques.fr

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Billet n°213

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Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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