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Billet de blog 8 juin 2022

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Tir de police sur voiture en fuite

Est-ce que la police tue ? Est-ce que des policiers sont "factieux" ? Témoignage sur une affaire ancienne où la gendarmerie a délibérément tiré dans le pare-brise et tué, pour arrêter le véhicule de cambrioleurs qu'elle connaissait.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les policiers ayant tiré sur une voiture dans le 18ème arrondissement, tuant la passagère et blessant grièvement le conducteur accusent ce dernier d’avoir refusé d’obtempérer et d’avoir foncé sur eux. Donc légitime défense. Jean-Luc Mélenchon tweete : « la police tue » et évoque le syndicat « factieux » Alliance. Volée de bois vert : la classe politique et les médias, qui redoutent que la NUPES emporte les élections législatives ou fasse un très bon score, se déchaînent (il fallait entendre le très macroniste Bruno Jeudy, d’ordinaire plus calme, hurler sur JLM sur BFM).

N’importe quel observateur peut facilement constater que le syndicat Alliance tient le haut du pavé et se positionne clairement à l’extrême droite. Factieux ? Appeler à manifester devant l’Assemblée Nationale comme ce fut le cas en mai 2021, c’est un comportement factieux. C’est l’honneur de la LFI d’avoir refusé de participer à ce rassemblement où se sont précipités de nombreux partis d’extrême droite, de droite et, malheureusement, de gauche (pour ne pas être suspectés d’être anti-flics). Le ministre de la justice venu en soutien a été copieusement hué. Comme après le tir récent mortel sur une voiture au Pont-Neuf, où des policiers ont manifesté contre la Justice.

Si on ne peut dire que toute « la police tue », on ne peut ignorer que des tirs policiers sur des véhicules ont provoqué de nombreux morts et blessés au cours de ces dernières années, en lien sans doute avec les attentats et la crainte d’attaque à la voiture-bélier. Il est possible que ce ne soit pas évident d’arrêter un véhicule (d’autant plus s’il fonce sur des policiers ou sur des citoyens) autrement qu’en tirant sur le pare-brise, donc avec volonté de blesser sinon de tuer les occupants. Mais il serait temps qu’une commission d’enquête se penche sur ce qui peut être considérée comme une dérive inquiétante.

***

J’apporte ici un témoignage :

En novembre 1977, en Haute-Saône, des membres d’une famille "gens du voyage" (Manouches), auprès de laquelle j’intervenais en tant qu’assistant social, avait brûlé un barrage de gendarmes, après un cambriolage nocturne. Trois compagnies de gendarmerie étaient mobilisées sur cette affaire, au deuxième barrage un feu nourri atteignit la voiture et tua un passager. Une balle avait traversé le chapeau du chauffeur, que je connaissais (lors d’une de mes visites ultérieures, il me montra le trou dans le chapeau, qu’il conservait comme un trophée). J’avais tenté, en vain, de voir à la gendarmerie l’état du véhicule qui aurait pu attester que le tir avait visé la partie haute : les vitres, les passagers, comme la famille me l’affirmait. Je me paye alors le culot d’adresser deux courriers au Procureur de Vesoul pour protester contre ce qui ressemble à une exécution (c’est au temps de Giscard : je suis encore surpris aujourd’hui que ma hiérarchie ait toléré une telle démarche de ma part). Je demande au Procureur s’il envisage une enquête sur l’attitude des forces de l’ordre (« volonté délibérée ou non de tuer, impacts de balle sur la voiture, lieu exact de l’arrestation, connaissance ou non de l’identité des occupants de la voiture avant leur arrestation », la presse laissant entendre que les gendarmes savaient très bien de quel campement provenait le véhicule et ses passagers). J’explique les raisons de ma réaction : « je refuse professionnellement de cautionner une telle violence officielle ». Le Procureur, Marc Dreyfus, me répond (6 décembre 1977), par une longue lettre, dans laquelle, semblant le regretter, il précise que la gendarmerie a le droit de tirer (« décret du 20 mai 1903 »), reconnait qu’un « tir autrement ajusté aurait pu permettre d’immobiliser le véhicule sans risque, ou plutôt avec moins de risque d’atteindre les occupants ». Il ajoute que le rapport du capitaine se conclut ainsi : « la Gendarmerie ne tire [sic] aucune fierté de cette opération ». Par la suite, le conducteur, qui avait brûlé deux barrages et qui aurait pu être jugé non seulement pour les vols mais aussi pour la mort de son passager, fut condamné très légèrement, avec sursis. Evidemment, aucune organisation humanitaire ne se mobilisa pour défendre un Manouche cambrioleur qui s'était fait tuer à un barrage de gendarmerie.

***

Dans l’affaire du 18ème arrondissement, l’avocat des policiers, Me Laurent-Franck Liénard a déclaré sur BFM le 6 juin que pour être un bon tireur il faudrait un entraînement de 100 cartouches par mois, alors que les policiers ne tirent que 90 cartouches... par an (certains, pas du tout). Il a ajouté que du coup « ils sont dangereux », s’empressant de dire, conscient de sa bourde, que cela n’est pas le cas pour les policiers qu’il défend. Il ajoutait que tirer sur les pneus c’est dangereux car une balle peut ricocher sur une jante [sic] et que de toutes façons une voiture avec 4 pneus crevés peut continuer à rouler.

Le décret de 1903, qui autorisait de tirer sur les véhicules dont les « conducteurs n’obtempèrent pas à l’ordre d’arrêt », a été modifié par la loi du 3 août 2009 puis par la loi du 28 février 2017 qui précise que les forces de l’ordre (policiers ou gendarmes) peuvent tirer dans le cas où les conducteurs qui n’obtempèrent pas « sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique [celles des policiers ou gendarmes] ou à celles d'autrui » [art. L.435-1 du code de la sécurité intérieure]. Cette formulation ("sont susceptibles") imprécise ouvrait la voie aux bavures : dès l’année suivante, le nombre de tirs lors d’arrestations avec blessés et morts était démultiplié. 

Enfin, finalement pour finir, longtemps les autorités (policiers, gendarmes, procureurs) n’étaient pas autorisés à s’exprimer dans les médias. Alors, les journalistes interrogeaient les syndicats de policiers. Les temps ont bien changé, des procureurs et des porte-parole police/gendarmerie causent dans le poste. Mais on continue à avoir droit aux déclarations des syndicats de policiers qui se précipitent devant les caméras et sont censés non pas seulement exprimer la défense de leurs collègues (ce qui serait entendable) mais promulguer une version quasi-officielle. On imagine une autre profession en France où lorsque des agents sont mis en cause ce sont leurs collègues qui donnent la version officielle ? 

Par ailleurs, manifestement, des médias d'extrême droite et des sites de la fachosphère sont renseignés par des policiers, distillant des infos qui ne sont pas encore connues du public, non encore communiquées officiellement par la police ou la justice (comme l'origine des mis en cause, info donnée évidemment que s'ils sont d'origine arabe ou des données sur le casier judiciaire ou le TAJ). 

Billet n° 682

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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