Retraites: la double peine

La séquence « âge pivot » a permis d’occulter le fait que le gouvernement, contrairement à ce que prévoyait le rapport Delevoye, veut maintenir une durée de cotisation, progressivement à 43 ans comme prévu par la loi de 2014 votée sous Hollande : ainsi les décotes pour départ avant l’âge ou pour carrière incomplète se cumuleraient et constitueraient une double peine qui n’existait pas jusqu’alors.

Le recul du gouvernement hier sur l’« âge pivot » parait cousu de fil blanc : il est fort probable que cette question dont la plupart des médias se sont emparés comme si elle était centrale a permis de laisser croire qu’elle était la seule qui posait problème. Si Edouard Philippe a dit qu’il était « disposé à retirer » cette pierre d’achoppement, il n’a pas assuré qu’elle ne serait pas dans le projet final. Mais cela a eu le mérite de mettre en avant la CFDT et de présenter cet apparent recul comme une victoire de cette centrale syndicale, qui approuve la réforme par points sans avoir jamais expliqué en quoi elle était une avancée en matière de droits sociaux.

Laurent Pietraszewski, secrétaire d'Etat aux retraites, sur France 2 le 9 janvier [capture d'écran YF] Laurent Pietraszewski, secrétaire d'Etat aux retraites, sur France 2 le 9 janvier [capture d'écran YF]

Le secrétaire d’État emberlificoté

Jeudi dernier, dans la soirée débat de France 2 (Vous avez la parole), Philippe Martinez (CGT) a demandé aux deux ministres, Jean-Michel Blanquer (Éducation) et Laurent Pietraszewski (Retraites), que signifie la formule « carrière complète » dans le cadre de la réforme de la retraite par points. Gêne. Blanquer laisse son collègue répondre : celui-ci proteste, il voulait causer de la pénibilité. Faisant avec ses bras de grands moulinets, il part dans une explication alambiquée, selon moi stupéfiante : il dit que la notion de carrière complète a été définie par la réforme Touraine de 2014, c’est 43 ans en 2035, et dans le projet il sera proposé de valider 1 trimestre ou 1 mois à travers 150 heures Smic travaillées . Blanquer, ne comprenant sans doute rien, opine du chef. Il semble que Pietraszewski ait voulu expliquer comment seront convertis des trimestres acquis pour les transformer en points lors de la transition, mais il n’a pas répondu à la question. Sachant que dans un système à points logiquement il n’y a plus de durée de carrière. Dans le rapport Delevoye, les 43 années apparaissent pour convertir les droits acquis dans l’ancien système (au prorata du temps effectué) vers le nouveau, mais ensuite le taux plein (durée de cotisation exigée) n’est pas indiqué : il est dit (page 47) que ce ne sera pas une « durée travaillée comme aujourd’hui » mais « un âge de taux plein » qui sera fixé en fonction de la génération (donc il variera au fil du temps selon l’équilibre financier du système et de l’espérance de vie). Au début, ce sera 64 ans, le fameux âge pivot ou âge d’équilibre, ensuite ça augmentera. Cela, M. Pietraszewski a été incapable de l’expliquer, tout en disant que pour avoir le minimum contributif (à 1000 €) il faudra bien avoir ces 43 années. A se demander si le ministre n’avait pas consigne de ne pas en parler : d'ailleurs, alors que l'on était sur une question fondamentale, il s’est empressé de dire qu’il ne voulait pas être trop technique et préférait parler de pénibilité. Alors Léa Salamé a acquiescé. Exit la "carrière complète".

Sauf qu’en allant voir les débats à l’Assemblée Nationale, on découvre que le 7 janvier (deux jours plus tôt), le même Laurent Pietraszewski (qui a donc remplacé Jean-Paul Delevoye au gouvernement) avait bien dit que la durée prévue par la loi Touraine (sous Hollande) est maintenue : soit 43 années, 172 trimestres, ou 516 mois (un trimestre étant acquis pour 150 heures, comme actuellement, et une année par au moins 600 heures). Il s’agit donc, bizarrement, de la prise en compte d’un système de trimestres dans un système à point ! Ainsi on nous a fait tout un pataquès sur l’âge pivot tandis que, subrepticement, le pouvoir imposait une clause qui portera l’âge réel de départ bien au-delà de cet âge de 64 ans (quiconque a commencé à travailler à 22 ans devra travailler jusqu’à 65 ans). Contrairement à ce que prévoyait le rapport Delevoye : en somme Macron et Philippe instaurent la double peine (car il y aura décote de 5 % l’an lorsqu’il y aura manque dans les deux cas : avant 64 ans et en-dessous de 43 années). J’écrivais à ce sujet sur un post Facebook, avant l’annonce du recul d’Edouard Philippe : « on nous enfume donc, vraisemblablement pour lâcher un peu du lest sur l’âge pivot et laisser croire que pour le reste la réforme est acceptable ».

extrait du compte-rendu des débats de l'Assemblée Nationale du 7 janvier. extrait du compte-rendu des débats de l'Assemblée Nationale du 7 janvier.

Ce qui est le plus choquant n’est pas seulement que les ministres aient si bien caché cette clause maintenue : je dirais que c’est de bonne guerre ou que c’était prévisible : ils ont fait preuve de tant d’autres approximations, mensonges, oublis, silences et dilettantisme sur un sujet de taille qui représente 1/4 des dépenses publiques. Non ce qui est étonnant c’est à quel point sur les plateaux de télévision et de radio, les intervieweurs n’ont jamais posé la question. Serait-ce parce que certains d'entre eux ont de tels gains qu'ils n'ont rien à faire des pensions de retraite qu'ils considèrent comme des "aides sociales" ?

Les milliards comme à Gravelotte :

La réforme est censée réduire les dépenses : le calcul sur la totalité d’une carrière, en prenant en compte donc les mauvaises années (à la différence des 25 meilleures années ou des 6 derniers mois) est la preuve par 9 du recul flagrant de cette réforme par rapport au système actuel des pensions. Le montant total des pensions versées sera abaissé et les assurés perdront 15 à 25 % de revenus.

Mais en ce qui concerne l’État, son projet est sous-financé (faute d’une étude d’impact, la conférence de financement le mettra certainement en évidence) :

. la suppression des cotisations au-delà de 10.000 euros pour les cadres qui sont à ce niveau de revenus va provoquer un déficit de 3 milliards par an au système nouveau de retraite car les retraités cadres très supérieurs vont percevoir leur retraite à taux plein alors que les cotisations ne rentreront plus ! Sur 20 ans, on évalue entre 65 et 70 milliards ainsi perdus, creusant un déficit qu’on prétendait vouloir combler. Cette information sur ce problème gravissime circulait sur les réseaux sociaux depuis une bonne quinzaine de jours avant que, le 9 janvier, finalement, France 2 se résolve à en parler.

. on a dit que les enseignants perdront de telles sommes avec le système à points qu’il sera nécessaire d’augmenter au préalable leurs salaires (preuve supplémentaire, si c’était nécessaire, que le système à points est un recul). Il serait question de 500 millions par an la première année, et ainsi de suite pendant 17 ans, jusqu’en 2037. Jean-Michel Blanquer veut monnayer auprès des enseignants ces « avantages » en exigeant d’eux des conditions d’exercice qu’ils n’acceptent pas. Là encore, les médias ont dit : cela fera environ 10 milliards. Ce n’est pas rien : en réalité, si vous multipliez 500 par 17 cela donne « seulement » 8,5 milliards d’euros. Sauf que c’est un calcul de gribouille : selon cette formule, les salaires individuels n’augmenteront sur toute la période, en moyenne, que de 47 € bruts par mois. Les augmentations annuelles doivent être cumulées (la deuxième année c'est deux fois 500 millions et ainsi de suite), ce qui donne un total de dépenses supplémentaires de 76,5 milliards en 2035.

[Photo YF] [Photo YF]

Pour en savoir plus :

. voir ma tribune sur Le Monde : Réforme des retraites : « Le mode de calcul mystérieux » de la valeur du point, 7 janvier 2020.

. voir mon précédent billet, regroupant plusieurs petites chroniques sur la réforme des retraites : ici.

. voir les articles de Romaric Godin sur Mediapart, dont En Allemagne, la retraite à points a accru la pauvreté des personnes âgées.

 

Billet n° 517

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