Le « nouvel ordre médiatique »

Le camp de la presse milliardaire croit pouvoir dénoncer un « nouvel ordre médiatique », celui qui conteste la corruption et la xénophobie ambiante. Les responsabilités de la France dans le génocide du Rwanda sont attestées : « Marianne » fait silence.

La Revue de l’ancien monde

Jean-Michel Blanquer accuse les réunions non-mixtes à l’UNEF (groupes de parole de femmes, ou d’étudiants d’origine étrangère éprouvant le besoin d’échanger sur ce qu’ils perçoivent comme des discriminations) relèveraient d’une pente « fasciste ». On se souviendra de la hargne de Sonia Mabrouk interrogeant la présidente de l’UNEF sur Europe 1. Le polémiste d’extrême-droite Gilles-William Goldnadel, qui sévit sur la chaîne d’extrême-droite de Bolloré (CNews) parle sans pudeur de racisme. Pascal Bruckner, dans Le Figaro, voit dans ces réunions le retour de Doriot, collabo qui finit nazi. Quand des racistes accusent les autres de racisme, c’est pire que l’hôpital se foutant de la charité.

Valérie Toranian [site de France Inter] Valérie Toranian [site de France Inter]
Le 29 mars, sur France Inter, Sonia Devillers recevait Valérie Toranian, directrice de La Revue des Deux mondes. Sonia Devillers  a mené une interview soutenue : l’ancienne chroniqueuse beauté du magazine Elle, de son côté, a peiné pour défendre sa revue, prétendant que beaucoup de ses chroniqueurs sont… ni de droite ni de gauche [donc de droite], alors même qu’elle accorde une bonne place à Éric Zemmour et insulte Edwy Plenel, lui reprochant de trop invoquer la morale en politique (ça c’est le dada de Franz-Olivier Giesbert, le conjoint de Toranian de longue date, FOG pour les intimes, l’histrion du PAF, qui perd ses moyens dès qu’il entend parler du directeur de Mediapart et lui consacre justement un article venimeux dans le dernier numéro de la revue de Madame). Quant au financier et patron de la revue, Marc Ladreit de Lacharrière, milliardaire, qui payait Mme Fillon à ne rien faire (et a été condamné pour cela), ce serait un brave homme puisqu’il est ami… de Hollande, de Hidalgo, et même de Djamel Debouzze ! Rien que ça (elle a dû en oublier).

Ainsi va le monde en ces temps d’extrême-droitisation de la société, avec des médias dont la plupart sont possédés par des milliardaires (Dassault, Lagardère, Bolloré, Kretinsky, Arnault, Pinaut, Niel), qui veillent à ce que l’islamo-gauchisme et les réunions non-mixtes fassent bien diversion : comme ça on ne cause pas ou peu des malades du Covid que l’on déplace d’une région à l’autre, des citoyens qui galèrent de plus en plus avec la crise sanitaire, des intermittents et précaires qui occupent les lieux de culture, des sans-logis à la rue malgré les promesses, des immigrés et réfugiés qui réclament, avec les bénévoles qui les soutiennent, un peu d’humanité.

[29 mars]

[dessin d'Aurel paru dans Le Monde] [dessin d'Aurel paru dans Le Monde]
. Dans ce dernier n° de La Revue des Deux mondes, consacré au Nouvel ordre médiatique (cancel culture, tyrannie des minorités), on a droit à Jean-François Kahn qui fut un journaliste respectable et respecté (il était à l’extrême-centre, mais quand on causait presse il était incontournable). Il justifie la position de Marianne sous sa houlette consistant à minimiser les crimes des Serbes (s’appuyant pour ce faire, sur le témoignage ô combien crédible d’Elisabeth Levy, qui créa plus tard Causeur et sévit régulièrement sur CNews). Il ne craint pas de dérouler ses diatribes à l’emporte-pièces : ainsi il accuse le PC d’avoir soutenu les immigrés, du coup ses électeurs sont allés voter Front National. Il prétend que Thomas Piketty a approuvé la destruction de la statue de Schœlcher… parce qu’il était blanc. Il condamne #balanceton porc, oubliant de rappeler son propre fait d’arme dans l’affaire DSK (« un troussage de domestique »). Il caricature à outrance les éléments du débat, reprochant [on ne sait trop à qui] de considérer que les actes des terroristes islamistes seraient une conséquence de « l’oppression sociale dans les banlieues ». Parce que « pauvres, exploités », ils seraient « des assassins en puissance », attitude « racisto-parternaliste », précise-t-il, comme si « islamo-gauchiste » ne suffisait pas. Il n’oublie pas « la radicalité de droite », « une partie importante de l’opinion », « mélange de pensée réactionnaire, nationaliste, xénophobe… et en même temps antibourgeois, anticapitaliste, antilibéral ». On pourrait croire un instant qu’il pense à certains qu’il fréquentent, mais non, il vise sans doute les « gilets jaunes » : en effet il s’étrangle à l’idée que « l’extrême-gauche a manifesté pour la première fois depuis la guerre avec l’extrême-droite, au sein des défilés des « gilets jaunes » ». Comme son frère Axel Kahn, qui n’a cessé de tirer à boulets rouges sur les gilets jaunes car un jour a été installé sur un rond-point un panneau antisémite (aussitôt enlevé, mais la photo a été virale). C’est sûr que le Rassemblement National a tenté d’infiltrer quelques ronds-points, mais c’est sûr aussi qu’une certaine bourgeoisie n’a pas supporté que le petit peuple se révolte.

. L’ancien monde, c’est évidemment aussi Giesbert, évoqué plus haut : un texte sur « notre grand tartuffe national » que serait Edwy Plenel. Comme à l’habitude, on sent chez FOG une haine recuite et une pauvreté d’arguments, à la fois ramassis des slogans de la fachosphère, complexe d’un homme qui fut de gauche il y a si longtemps puis, un jour, bascula à droite toute, et panique des possédants car Mediapart, par sa lutte implacable contre la corruption, fait beaucoup trembler dans ce landerneau huppé.

. Laure Mandeville, journaliste au Figaro, ayant séjourné aux États-Unis, vole au secours de Trump, de façon plus flagrante que lorsque sur le plateau de C dans l’air, la bouche pincée, elle tentait désespérément de sauver la mise au 45ème président, en déroulant une péroraison basique sur les petits Blancs, bien piètre explication, tellement éloignée des fulgurances de l’historienne et américaniste Sylvie Laurent, souvent invitée sur Mediapart (autrice de Pauvre petit blanc et de La couleur du marché, racisme et néolibéralisme aux États-Unis). Brice Couturier s’insurge contre une presse, qui sur le modèle américain (le New York Times) serait en train de passer « de l’exactitude dans la relation des faits à la défense et à la promotion des groupes marginalisés ». Comme si le chroniqueur de France Culture et le polémiste virulent sur les réseaux sociaux était un parangon d’objectivité. Enfin, Fatiha Boudjahlat est de la partie (Valérie Toranian est trop fière de l’avoir recrutée). Occasion pour l’enseignante « féministe universaliste » de déverser sa bile sur la FCPE : elle se réjouit en arabe (cheh, bien fait !) que le secrétaire général de la fédération de parents d’élèves ait perdu contre Jean-Pierre Obin qui l’avait traité d’« islamo-gauchiste ». Cet ancien inspecteur de l’Éducation nationale, auteur d’un rapport de juin 2004, souvent cité comme la preuve d’une imprégnation islamiste dans le monde scolaire (alors même qu’il ne citait que quelques cas pour en tirer une vérité générale, au point que François Fillon, premier ministre, ne l’a pas trouvé convainquant), vient de se voir confier, par Jean-Michel Blanquer, une mission sur la formation des enseignants : à la laïcité.  

Rwanda : le silence de Marianne

Le 26 mars, était remis au Président de la République et rendu public le rapport Duclert sur La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994). Malgré le millier de pages, la plupart des médias en rendaient compte le jour-même ou dans les deux jours qui ont suivi. A noter que les médias reçoivent ce genre de document bien avant, ce qui explique que Mediapart a publié un article de Fabrice Arfi sur le sujet dès le 26 mars (1) ainsi que Le Monde sur son site (le journal papier du 28/29, bouclé au matin du 27, contient quatre pages sur le Rwanda et une cinquième d’extraits du rapport). Mais Marianne attend le 1er avril pour publier sur son site un article d’Alain Léauthier, réservé aux abonnés, qui est ainsi chapeauté, désavouant de fait le rapport : « L’hémiplégie de certains médias n’ayant eu de cesse d’ignorer la propre responsabilité du FPR [Front patriotique rwandais, tutsi] dans le génocide du Rwanda reste constante ». La version papier, en kiosque, ne consacre par un seul mot au rapport, ni le 2 avril, ni le 9 avril ! L’hebdo, qui dérive de plus en plus vers un nationalisme pur et dur (souvent cité en référence par le canard de l’extrême-droite Valeurs Actuelles), aura donc choisi un traitement plus que succinct et en ressassant ses vieilles balivernes. Celles que défendait Pierre Péan régulièrement dans Marianne et dans Noires fureurs, blancs menteurs : ce livre, qui ne consacre réellement au génocide que 22 pages sur 540 (et encore, pour dire que ce sont surtout des Hutus qui ont été tués) est tellement révisionniste que les bonnes librairies évitent de l’aligner sur leurs rayons.

Article d'Alain Léauthier dans "Marianne" du 11 avril 2014 [arch. pers.] Article d'Alain Léauthier dans "Marianne" du 11 avril 2014 [arch. pers.]
La thèse de Péan et de Marianne est la suivante : l’avion du président Habyarimana a été abattu par Paul Kagame, chef du FPR, pour que cela déclenche un massacre des Tutsis et justifie son entrée armée dans le pays ; depuis 1992, il y aurait eu plus de Hutus tués que de Tutsis, et les Hutus en fuite auraient été tués en masse, ce qui serait un second génocide. La directrice de l’hebdo, Natacha Polony, on s’en souvient, avait d’ailleurs tranquillement fait cette déclaration ignoble sur France Inter en mars 2018 : « on avait des salauds face à d’autres salauds ». Elle a prétendu ensuite qu’elle ne visait que les dirigeants, ne niant pas qu’il y ait eu un génocide (poursuivie par l’association de soutien aux victimes du génocide Ibuka et par la Licra, elle renvoyée en correctionnelle pour « contestation de l’existence de crime contre l’humanité »).

Le rapport Duclert, ayant eu accès à une partie des archives officielles, atteste que la France avait assez d’informations pour savoir que se préparait un massacre généralisé des Tutsis ce qui constitue « un ensemble de responsabilités, lourdes et accablantes » au sein de l’État français. La thèse d’un second génocide est démentie (elle est invoquée par des révisionnistes cherchant à banaliser celui qui a réellement eu lieu).

"L'Évènement du jeudi", 25 juin 1992 [arch. pers.] "L'Évènement du jeudi", 25 juin 1992 [arch. pers.]
Jean-François Kahn, qui depuis quelques années accompagne les dérives de Marianne, avait fondé et dirigeait jadis L’Évènement du Jeudi (auquel Marianne a succédé) qui avant le génocide de 1994 publiait (25 juin 1992) un article de Jean-François Dupaquier qui décrivait le régime en place à Kigali (un « fascisme africain ») : « armés par la France, les militaires rwandais torturent et massacres les civils de "race" tutsie ». Il y a déjà bien longtemps que Marianne est incapable de reproduire un tel article.

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(1) Mediapart a publié la veille de la parution du rapport les témoignages de cinq historiens (La France et le Rwanda : qui va dire l’Histoire, enfin ?) : Hélène Dumas, Ivan Jabonkla, François Robinet, Serge Klarsfeld, Stéphane Audoin-Rouzeau. Le 14 février, Fabrice Arfi avait révélé un document (de la DGSE !) prouvant l’ordre de la France de laisser s’enfuir les génocidaires (ici).  

[11 avril]

. accès au rapport Duclert remis à Emmanuel Macron le 26 mars : La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) - Rapport remis au Président de la République

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. Après la parution du rapport Duclert, on pouvait espérer que les médias mainstream cessent d’inviter l’oracle Védrine, pontifiant sur son Aventin, chargé de la mémoire de François Mitterrand, « l’homme qui parle à l’oreille des présidents », dit-on (à moins que ce soit lui qui le colporte). Hier soir, sur France 2, il était sur le plateau de Laurent Delahousse, à la fin du JT, pour parler de son dernier livre, qui tombe à point nommé : Dictionnaire amoureux de la géopolitique ! Quand tout de même, Delahousse tente une incursion sur le fait que le rapport « pointe la responsabilité de la France dans le massacre des Tutsis », le ton habituel monocorde, suffisant et somme toute endormant, se réveille d’un coup : il coupe l’intervieweur « non, non, ils disent : pas de complicité ». Oui mais ils parlent de responsabilité quand même… Védrine clôt là l’affaire : « s’il n’y a pas de complicité, on ne voit pas sur quoi porte la responsabilité ». J’imagine que son axe de défense sera : ni complice, ni responsable. A noter que les historiens n’ont pas eu accès à ses archives (il n’en aurait pas).

Billet n° 612

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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