Le dernier film de Yannis Youlountas : «Je lutte donc je suis»

Yannis Youlountas, déjà auteur de Ne vivons plus comme des esclaves, a tourné ce film, qui chaque soir, en France, est projeté à l'initiative de groupes militants en présence du réalisateur qui sillonne le pays dans tous les sens. Il s'y fait l'écho des luttes en Grèce et en Espagne.

Yannis Youlountas, déjà auteur de Ne vivons plus comme des esclaves, a tourné ce film, qui chaque soir, en France, est projeté à l'initiative de groupes militants en présence du réalisateur qui sillonne le pays dans tous les sens. Il s'y fait l'écho des luttes en Grèce et en Espagne.

 

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Il ne s'agit pas d'une chronologie d'événements et des actions menées, comme dans Ne vivons plus…, mais d'une réflexion sur les raisons qui font que les gens ne se résignent pas. Et luttent. Le slogan qui fait le titre a été trouvé il y a longtemps sur un mur, en Crète, et plus récemment en Andalousie. L'idée est de réfléchir à la manière de faire converger ces luttes. Yannis explique que les chaînes sont dans les têtes, le principal obstacle est la résignation.

Le programme d'Utopia reprend le résumé du film (1) : "De Grèce et d'Espagne, un vent du Sud souffle sur l'Europe contre la résignation. Dans les villes et les campagnes, dans les îles et les montagnes, au cœur des luttes et des alternatives en actes, des femmes, des hommes mais aussi des enfants refusent de baisser les bras".

Les révoltes populaires produisent des images colorées, fortes, esthétiques, et Yannis a le don de savoir les capter. Affiches, calicots, graffitis, visages en colère, gueules burinées de baroudeurs, visages ravagés par les ans, frimousses d'enfant, rires, sourires, chants. Sa caméra est au plus près des gens, elle est chaleureuse, humaine, car ce sont des hommes, des femmes, des enfants qui témoignent, qui agissent, qui font la fête. Les scènes sont émouvantes, la lutte est une fraternité, on n'est pas en compétition, on se sert les coudes. On existe en luttant ensemble. Et la musique est à l'unisson.

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En Espagne, une enfant dit que sa famille n'a pas d'argent pour vivre et se nourrir. Des familles vivent sous la menace des expulsions, certaines résistent. Les policiers casqués défoncent un appartement et les manifestants les interpellent : "pourquoi obéissez-vous à des ordres pareils ? Assassins". Un homme fait fonction d'avocat, on n'a plus d'argent pour payer les honoraires d'un vrai avocat.   

En Grèce, révolte des Crétois contre les éoliennes géantes industrielles d'EDF dans ces paysages où régnaient jadis les moulins à vent. Mais des firmes spéculent sur l'éolien, avec des fonds publics. Du coup, les pâturages sont confisqués, les éleveurs expulsés.

 

Espagne_precaire_0.jpg Espagne

Le film effectue un va-et-vient incessant entre les deux péninsules. Le centre social autogéré de Can Vies, à Barcelone, a été détruit en partie par le propriétaire et la police dans le but d'une opération immobilière. Les pelleteuses ont alors été incendiées par les habitants du quartier qui constituèrent une chaîne humaine pour récupérer les briques de l'immeuble dévasté et le reconstruire à côté.

A Athènes, les plus démunis, affamés, fouillent les poubelles pour y dénicher du pain. On a beaucoup parlé des enfants qui font des malaises à l'école à cause de la faim. La chanteuse Angélique Ionatos raconte qu'Anna, une petite fille, a remis un jour un mot de sa mère à une puéricultrice : "Je ne viendrai pas chercher mon enfant. Je n'ai pas de quoi l'élever". L'enfant a alors été remise à un village d'enfants.

 

femme_poubelles_2.jpgAthènes

Le quartier Exarcheia au coeur d'Athènes rassemble depuis longtemps une population bohème, insoumise, anarchiste (Ne vivons plus.. l'évoquait déjà). Les taggueurs s'en donnent à cœur joie. Aujourd'hui, il est un haut-lieu de la contestation contre les financiers qui étranglent le pays et les politiques complices. 

L'économiste Eric Toussaint, co-auteur du rapport de la commission pour la vérité sur la dette publique grecque (2) est interviewé ainsi que Stathis Kouvelakis, qui a quitté Syrisa pour Unité Populaire, et Gabriel Colletis, économiste franco-grec, co-auteur du programme de Syriza, qui lui aussi a pris ses distances avec ce parti depuis juillet.

 

DSCF1640_-_Copie_0.JPG Grèce, 1970 [Photo YF]

Le documentaire nous rappelle le 21 avril 1967, la victoire des colonels imposant une dictature pour sept ans et  évoque Aube Dorée, l'extrême-droite néo-nazie, dont l'un des militants assassine le rappeur antifasciste Pavlos Fyssas le 18 septembre 2013 (selon des témoins, en présence de policiers). La belle et attachante Angelique Ionatos chante pour Yannis, qui parsème son film de citation de  Rousseau, de Camus, de La Boétie, de John Holloway et de Hugo : "c'est la fin qui commence" (L'homme qui rit).

Nikos  Kazantzakis : "La seule façon de te sauver toi-même, c'est de lutter pour sauver tous les autres" (Alexis Zorba).

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Échange avec Yannis Youlountas :

Il s'applique à informer, de façon concrète, et à contrer les a priori ou discours de propagande. Par exemple, au cours du débat qui suit la projection, il explique qu'il importe de mieux connaître l'Histoire de la Grèce : durant la guerre, les Crétois ont résisté héroïquement à l'occupation des Nazis et ces derniers organisèrent une quarantaine d'Oradour-sur-Glane en Crète. Du coup, à la Libération, les Crétois ont obtenu dans la Constitution de gérer eux-mêmes la montagne. Il y règne une réelle solidarité entre villageois qui n'ont pas éprouvé le besoin d'avoir un cadastre. Mais ce que l'on a retenu dans le reste de l'Europe c'est qu'il n'y avait pas d'État puisque pas de cadastre en Crète.

De même, les armateurs ont aidé la Grèce à se reconstruire, d'où un dispositif constitutionnel qui les exempte en partie d'impôts. Pour modifier la Constitution, il faut une majorité qualifiée au parlement (les 2/3 des voix). Il en est de même pour l'Église orthodoxe : là, c'est à cause de sa participation à la résistance contre l'empire ottoman pendant 400 ans. La France, pour des raisons aussi historiques, maintient bien un statut de l'Église catholique très particulier en Alsace Lorraine. Ces traditions ne se modifient pas d'un simple claquement de doigts.

 

Espagne.jpgGraffiti, Espagne

La victoire de Syriza

Syriza était une formidable machine à gagner mais ses membres ne se sont jamais mis d'accord en interne sur les moyens. Syriza tirait à boulet rouge sur le Pasok (PS), très efficacement, sans définir clairement comment il s'y prendrait une fois au pouvoir. Yannis explique : il y avait des divergences mais les camarades de Syriza n'en parlaient pas, pour ne pas s'affronter ("c'est pareil dans les couples et, en général, ça finit mal"). La contestation de ce que subissait le peuple grec lui a attiré cependant les suffrages et les scores se sont inversés: Syriza est passé de 3 à 37 %, et le Pasok de 40 à 4 %. Yannis dit qu'il n'y a pas eu seulement la pression de la Troïka, mais aussi des USA. L'ambassadeur américain aurait convoqué le ministre grec des affaires étrangères, très précisément le 30 juin 2015 (Yannis apporte des preuves avec photo sur son blog blogyy.net). C'est ce qui a conduit le gouvernement à réduire fortement le nombre de ses meetings pendant la campagne du référendum ! Et Tsipras est peu intervenu dans le débat. Aujourd'hui, la gauche de Syriza est passée à Unité Populaire, victime de pressions, tandis que l'aile droite de Syriza est constituée de beaucoup d'anciens du Pasok. Désormais tout projet de loi doit être visé par la Troïka. Yannis met en cause le vice-ministre des finances de Syriza, Dimitris Mardas, qui fut nommé dès janvier alors que, dans le passé, en complicité avec la banque d'affaires Goldmann Sachs, il a participé au trucage des comptes de la Grèce. Syriza avait alors fait appel à lui et à quelques autres au pédigrée pas très ragoutant, parce qu'ils connaissaient la "maison".

Les élections du 20 septembre se sont déroulées dans un contexte particulier, comme si tout avait été fait pour qu'il y ait peu de participation : au mois d'août il ne pouvait y avoir de véritable campagne électorale, car traditionnellement à cette époque de l'année, tout le monde est hors d'Athènes, en vacances dans les îles. Les jeunes effectuent des travaux saisonniers dans l'agriculture et le tourisme qu'ils terminent en octobre. Comme le vote par procuration n'existe pas, l'abstention a été énorme ainsi que les votes nuls. Syriza soutenant Tsipras appelait à voter utile pour faire barrage à la droite.

Par ce film, Yannis veut montrer comment les gens révoltés ont choisi de vivre debout, car "rester assis c'est s e mettre à genoux". Donc "je lutte". Dans les médias en France et aussi dans les milieux alternatifs, on prétend que les Grecs sont fatigués : il n'en est rien, "on est fatigué de les entendre". "On a expérimenté beaucoup de choses en Grèce, on se débat, on débat, ne croyez pas du tout que l'affaire est terminée". Et d'annoncer que l'automne sera chaud : avec l'hypothèse que la commémoration du 17 novembre, date anniversaire de la révolte des étudiants de l'École Polytechnique (en 1973) qui préfigura la chute des colonels, soit l'occasion d'un sursaut du mouvement social.

A méditer : la Grèce est le seul pays qui ne fête pas la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais le début, l'entrée en guerre, c'est-à-dire l'entrée en Résistance (le 28 octobre 1940).

 

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Yannis Youlountas, Utopia de Tournefeuille, près de Toulouse, le 15 octobre [Photo YF] Les photos de ce billet [sauf "photos YF"] sont extraites de la bande-annonce.

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(1) film vu à Utopia de Tournefeuille (près de Toulouse) lors d'une soirée organisée par les Amis du Monde Diplomatique et l'Université Populaire de Toulouse. Le texte se poursuit ainsi :

"Une même devise résume leur courage de résister, leur joie de créer et leur persévérance à toute épreuve : je lutte donc je suis (agonizomai ara iparko, en grec et lucho luego existo, en espagnol). Quelques mots pour vivre debout, parce que rester assis, c'est se mettre à genoux. Une brise marine, souriante et solidaire, de Barcelone à Athènes et d'Andalousie en Crète, qui repousse les nuages du pessimisme. Un voyage palpitant en musique, d'un bout à l'autre de la Méditerranée, en terres de luttes et d'utopie".

(2) La vérité sur la dette grecque (rapport de la commission), éd. Les Liens qui Libèrent, 2015.

Site du film, avec accès à une longue bande-annonce : http://jeluttedoncjesuis.net/. Le DVD devrait être disponible dans les tout prochains jours.

Le film sera projeté le samedi 14 novembre à Auch dans le cadre de CinémAgora. En présence de Yannis Youlountas, il passe à Vénissieux (le 14), à Lyon (le 14 et le 15), à Toulouse (le 16), à Carcasonne (le 17), à Lasalle, Gard (le 18), au Vigan (le 19). Voir agenda complet sur le site.

 

Voir sur ce blog :

Faire condamner la Troïka pour la tragédie grecque  (dans cet article, est abordé le film Ne vivons plus comme des esclaves).

Grèce : comment et pourquoi Tsipras a capitulé (interview d'Eric Toussaint par Philippe Menut). 

"La Tourmente grecque" : mortalité infantile + 43 % (film de Philippe Menut).

Petits billets pour la Grèce (1), (2), (3), (4), (5)

 

Billet n° 235

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