L’ignorance au pouvoir

Serait-ce trop demander au gouvernement de cesser de cumuler les erreurs, véritable aveu d’une impréparation et d’une méconnaissance des dossiers, révélatrices d’un mépris souverain sur le sujet des retraites que ces discoureurs dilettantes ne connaîtront pas, ayant bien d'autres moyens pour assurer leurs vieux jours.

sibeth-ndiyae
Ce matin, quand j’ai entendu Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, dire sur France Inter que la décote pour départ avant 64 ans serait annulée dès que le retraité aurait atteint cet « âge d’équilibre », mon sang n’a fait qu’un tour. Jamais le gouvernement n’avait évoqué cela, alors que c’était son intérêt. Le rapport Delevoye ne le dit pas non plus. J’ai passé la matinée, en cours de manif, à interroger autour de moi : personne n’imaginait que la décote ne porterait que sur une ou deux années.

L’erreur qu’elle a commise (et finalement reconnue) est gravissime : j’ai de la colère non pas parce qu’elle l’aurait fait exprès (comme certains la suspectaient) pour induire les citoyens en erreur, mais parce qu’elle ne connaît pas grand-chose du dossier qu’elle doit traiter. Cette question était nullement marginale mais au cœur du problème. Comme Muriel Pénicaud qui confondait sur Europe 1 minimum à 1000 euros avec le minimum vieillesse ! Et comme beaucoup de commentateurs et éditorialistes, soutenant à mots à peine couverts le projet gouvernemental sans l’avoir bien étudié. Parce que ces gens-là n’ont rien à faire des retraites : ils ont bien d’autres moyens pour assurer leurs vieux jours. Alors ils reprennent sans vergogne les éléments de langage : « système universel », « système plus juste », alors qu’un enfant du primaire est en mesure de comprendre que ne serait-ce que baser une pension sur 43 années cela n’a rien à voir avec les 25 meilleures années. Enfin, reporter la mise en œuvre c’est avouer que cette réforme est un recul : c’est foncièrement immoral d’inviter les plus âgés à ne pas protester puisqu’ils ne seront pas concernés. De ce monde égoïste, individualiste que porte cette caste au pouvoir, on n’en veut pas.

Ce matin, à Auch, au chef-lieu du Gers [Photo YF] Ce matin, à Auch, au chef-lieu du Gers [Photo YF]

Fake news comme à Gravelotte

Sibeth Ndiaye n’a pas seulement lancé une fake news (sans doute involontairement mais c’est presque plus grave) sur France Inter ce matin (en disant que la décote ne portait que sur deux années). Habituée à nous raconter sa vie privée, elle nous a confié qu’ayant 40 ans, elle avait reçu son décompte de la Sécu : eh bin figurez-vous que les petits boulots qu’elle avait faits quand elle était jeune n’apparaissaient pas ! Damned ! Alors qu’avec la réforme deux heures travaillées vous donneront un (petit) bout de pension annuelle (faut-il être cruel et préciser que cela donnera 1 € ?). Elle comme d’autres au gouvernement ou « experts » dans les médias y voient là un progrès notable alors que le dispositif actuellement en vigueur permet non seulement de dégager un trimestre de durée de cotisation pour 150 heures travaillées (trimestre dont la référence portera sur de meilleures années que celles des premiers petits salaires d’étudiants), mais celui ou celle qui totalise 4 mois de cotisation sur une année dégage 4 trimestres soit une année complète. Tout cela est perdu dans la réforme que l’on voudrait nous présenter comme plus favorable, alors même que dans ces cas-là ce sont les femmes aux parcours hachés qui y perdront le plus (ne pouvant plus de la sorte gagner des trimestres réduisant les risques de décote pour nombre de trimestres insuffisants).

Lors de cette même interview, Sibeth Ndiaye a dit que 120.000 personnes (en majorité des femmes) partaient en retraite à 67 ans et que la réforme allait leur permettre de partir trois ans plus tôt (« 3 ans de moins », répétait-elle). Bon sang, le gouvernement serait-il aussi généreux ? Que nenni : c’est simplement que tout le monde pourra partir à 64 ans sans décote (mais avec une pension au prorata de la durée de cotisation) mais avec une pension bien moindre (déjà les femmes n’auront plus les 8 trimestres pour un enfant [dans le privé, 4 dans le public]), les 5 % d’augmentation de la pension dès le premier enfant [si ce ne sont pas les pères qui l’ont récupérée] ne compenseront pas cette perte, et le calcul de la pension effectué sur les très mauvaises années conduira à une pension bien plus basse. A noter qu’elle se trompe quand elle dit que 120.000 personnes [dont 80.000 femmes] partent à 67 ans : elle ne précise pas que parmi elles beaucoup, sont parties en retraite dès 62 ans, comme la loi le leur permet, prévoyant de ne toucher leur pension qu’à 67 ans pour justement ne pas avoir à subir une décote. Décote qui aurait dû être supprimée depuis belle lurette si ceux qui décident des réformes des retraites avaient vraiment le souci des conditions de vie des citoyens.

 . voir mon précédent billet sur un recensement des « garnousettes » des ministres et des « experts » et éditorialistes dans les médias (pour reprendre l’expression qu’affectionne Gérald Darmanin citant sa grand-mère, « garnousette » signifiant « bobard » ou n’importe quoi) :

Les « garnousettes » des ministres, 7 décembre.

Capituler vers la capitalisation ?

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Il va de soi que l’attitude du Haut-commissaire, Jean-Paul Delevoye, dépasse l’entendement : un homme qui n’a eu de cesse de faire en sorte qu’on le prenne pour un homme honnête, voilà qu’il dissimulait sa participation comme administrateur à la vie d’un Institut de formation de la profession de l’assurance (Ifpass), un lobby qui n’a évidemment qu’un intérêt : que les Français complètent leurs retraites, que la réforme devrait amaigrir, par des assurances privées complémentaires (par capitalisation). Poste qu’il occupait un an avant d’être Haut-commissaire et qu’il n’avait pas mentionné dans sa déclaration d’intérêts. Attitude manifestement fautive. Il s’en défend en disant qu’il ne connaît rien en formation des assurances, mais alors qu’allait-il faire dans cette galère ? Pourquoi n’a-t-il pas pris l’initiative de démissionner avant que ce ne soit révélé ?

Par ailleurs, il alignait 5368,38 € net pour rémunération de sa fonction de président de Parallaxe, institut de réflexion dépendant de IGS, un groupe de formation dans le management, la marketting, la communication. Depuis sa nomination au gouvernement, il n’avait pas droit à percevoir cette rémunération (il a hier remboursé 16000 euros pour les trois mois, et s’est engagé à rembourser ce qu’il a perçu précédemment, depuis septembre 2017). Bizarre tout de même : cette activité rémunérée illégale était inscrite sur le site de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, qui n’a pas soulever le lièvre !

De nombreuses affaires, plus ou moins graves, éclatent sans cesse, comme si ces gens au pouvoir n’avaient aucune morale, aucun respect des règles et l’assurance de l’impunité. Ce pourrait être des gaffes, mais comment ce gouvernement peut-il en cumuler à ce point ? L’accusation selon laquelle ce serait une élite déconnectée des réalités parait fondée : outre cette rémunération et celle de Haut-commissaire (10135 euros), il perçoit plusieurs retraites dont celle d’élu. Comment peut-il être crédible en négociant à la baisse les revenus de millions de Français, comment peut-il être entendu quand il se vante de prévoir un minimum de retraite à 1000 euros (pour des gens qui ont travailler, parfois dur) alors que l’IGS, pour une sinécure, lui versait cinq fois plus !

Ce matin, à Auch (Gers), un millier de personnes sous la pluie [Ph. YF] Ce matin, à Auch (Gers), un millier de personnes sous la pluie [Ph. YF]

Billet n° 513

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