Pour un revenu minimum à 900 euros, individualisé

Les milliards pleuvent comme à Gravelotte pour soutenir l’économie, mais il faut s’attendre au retour de bâton. La dette sera invoquée une fois de plus pour justifier des restrictions drastiques des droits sociaux. Ne pas attendre pour exiger que chaque personne (quel que soit son statut matrimonial) ait droit à 900 euros par mois (soit le seuil de pauvreté à 50 % du revenu médian).

Carnaval revendicatif (culture, droits sociaux) à Auch (Gers, Occitanie), 21 mars 2021 [Ph. YF] Carnaval revendicatif (culture, droits sociaux) à Auch (Gers, Occitanie), 21 mars 2021 [Ph. YF]

Depuis le début de la pandémie, le gouvernement a déversé des sommes importantes pour venir en soutien au secteur marchand. Conformément à l’engagement d’Emmanuel Macron de lâcher les crédits nécessaires « quoi qu’il en coûte », l’État a accordé aux entreprises et commerces des subventions, des mesures fiscales, des exonérations de cotisations, des prêts, et le chômage partiel en faveur des salariés (et en soutien aux entreprises) : soit plus de 215 milliards d’euros d’augmentation de la dette publique (140 État, 75 Sécurité sociale). Alors que la dette plafonnait à 97 % du montant du PIB (en comparaison), elle a bondi à 117 % (soit 20 points de plus), passant le cap symbolique des 100 % avec la bonne excuse de la crise sanitaire.

Certes on savait déjà que l’État accorde des aides aux entreprises (sans parler des 100 milliards de niches fiscales), que l’agriculture intensive est massivement subventionnée, quitte à ce que les acteurs de ces secteurs soient nombreux à désigner du doigt les plus démunis du pays contraints à bénéficier de la solidarité nationale, les taxant d’ « assistés ». Mais là c’était plus flagrant que jamais : il était normal que la solidarité nationale fonctionne à fond en faveur d’une économie qui défend d’ordinaire mordicus le libéralisme (faire du profit sans entraves). Les milliards pleuvent comme à Gravelotte, sans beaucoup de contrôle (voir Les escrocs du Covid, sur France 2, dans Complément d’enquête du 8 avril). On croit rêver quand on se souvient que Nicolas Sarkozy avait proclamé que l’État français avait maintenu « des gens dans l’assistanat » et que « nous l’avons payé d’une défaite financière » (discours de Saint-Cyr-sur-Loire, 23 avril 2012). Il était allé jusqu’à envisager deux ans plus tard un référendum pour que les Français donnent leur opinion sur le sujet. De son côté, on s’en souvient, Laurent Wauquiez ratiocinait sur le « cancer de la société ».

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Tout était fait pour que cette opinion publique ne sache jamais que le RSA c’était 10 milliards d’euros, bénéficiant à deux millions de ménages, soit, avec les ayants-droit, environ cinq millions de personnes, qui sans cette aide différentielle bien faible seraient dans une misère noire. Les propagandistes libéraux mettaient l’accent sur cette dépense (sans s’attarder dans un premier temps sur la santé et les retraites qui s’établissent à plus de 500 milliards d’euros), jouant sans cesse sur la confusion entre aide sociale et sécurité sociale (droits ouverts suite à cotisations). Il s’agissait de bien  préparer les esprits à l’attaque en règle contre les droits sociaux (réforme des retraites visant une baisse quasi-généralisée du montant des pensions). C’était au temps non pas du cinéma muet mais des logorrhées de l’ultra-libérale de choc Agnès Verdier-Molinié ou d’Yves Calvi (qualifiant les retraites d’« aides sociales »).

Le recul de croissance ne sera pas compensé de si tôt. Et donc le remboursement de la dette c’est pas pour demain. Dans les arcanes du pouvoir, on redoute l’impact mental que peut avoir cette générosité de l’État : « ah, tiens, les milliards peuvent venir ainsi de nulle part ? » Alors des estafettes montent en première ligne pour dire qu’on ne rasera plus gratis, que cet argent n’est pas « magique ». Et qu’il faudra bien se serrer la ceinture. Bruno Le Maire s’illustre dans cette fonction. Il n’est pas question d’abandonner la méthode qui consiste à instrumentaliser la dette, méthode qui perdure efficacement depuis tant d’années pour freiner les salaires, restreindre les droits sociaux et réduire la portée du service public. Déjà la baisse des taux d’intérêt s’est faite au grand dam des économistes mainstream comme Philippe Dessertine, dont les arguments catastrophistes, pour l’essentiel, reposent sur les risques d’une remontée de ces taux : aveu d’ailleurs que notre endettement repose sur ces taux qui furent à une époque exorbitants et aussi aux baisses d’impôts sur les plus riches (dont le bouclier fiscal de Sarkozy). A noter également que si les taux ont baissé c’est pour l’essentiel dû à des décisions de la Banque Centrale Européenne, ce qui prouve que c’était possible, et que cela aurait pu être fait plus tôt.

Il n’est donc pas exclu qu’après une accalmie liée à la crise sanitaire et à la crise alimentaire qui en a découlé chez les plus pauvres, les discours agressifs envers les plus démunis, qui seront encore plus nombreux, reprennent. On sait que la Plan de relance de 100 milliards n’a prévu que 0,8 % pour le « soutien aux personnes précaires ». Il n’est pas nécessaire d’attendre que cette propagande se remette en marche. Il n’est pas souhaitable non plus que l’on se fasse plaisir en discourant sur un hypothétique revenu universel que les classes dominantes n’accepteront jamais. Par contre, si les forces progressistes s’unissent et se mobilisent au-delà des salaires et des indemnités de chômage, il est possible d’obtenir au moins un revenu minimum pour chaque citoyen de 900 euros : soit 50 % du revenu médian qui se situe autour de 1800 euros. Cette somme serait allouée à toute personne dès 18 ans n’ayant aucune ressource (si elle a d’autres revenus, elle recevrait le différentiel). Les revenus du ménage, s’il y a ménage, ne seront plus pris en compte. Le but est de permettre à chacun de disposer de ressources minimales, sans lui retirer ce droit sous prétexte qu’il ou elle a un conjoint ou un ou une ami·e ayant un revenu, méthode d’assistance qui pouvait avoir un sens à une certaine époque, mais qui ne se justifie plus aujourd’hui (car elle impose une pression étatique sur les choix de vie des individus, avec contrôles d’un autre temps). Comme actuellement, le revenu minimum serait modulé en fonction des personnes à charge.

Ce montant de 900 euros n’est pas seulement lié au seuil de pauvreté (à 50 %) : c’est aussi le montant de l’Allocation d’adulte handicapé (AAH) et le l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (ASPA, ou minimum vieillesse), deux allocations qui sont en quelque sorte un « RSA » pour personnes handicapées ne percevant pas de pension d’invalidité (sécu) ou aux personnes âgées n’ayant pas de pension de retraite (ou d’un montant insuffisant). Sous Emmanuel Macron, le gouvernement a relevé ces deux allocations durant son quinquennat de 800 à 903 euros. C’est mieux que rien mais cela signifie que l’on considère qu’une personne seule sans revenu ne peut vivre avec un revenu inférieur à 900 euros : alors pourquoi maintenir le RSA à 500 euros ? Implicitement, mais sans le dire fort, on exprime là un certain mépris : peut-être bien que s’ils ne travaillent pas c’est qu’ils ne veulent pas travailler. Mais alors supprimons le RSA ! En réalité, chacun sait que l’emploi manque, que le chômage n’est pas une vue de l’esprit, que certaines personnes ont des parcours de vie très compliqués, douloureux, ne facilitant pas la mise au travail quand l’emploi n’est de toutes façons pas au rendez-vous, et que des décennies de chômage ont fragilisé grandement la population. Il est donc hypocrite de maintenir le revenu minimum à un niveau si bas, selon le même esprit qui consiste à baisser les indemnités de chômage : il importe pour les dirigeants économiques de se garder une armée de réserve prête à l’emploi quand celui-ci, pure hypothèse, viendrait à affluer.

Manifestation intersyndicale en lien avec les occupants des lieux de culture à Auch, devant Pôle emploi, le 23 mars [Ph. YF] Manifestation intersyndicale en lien avec les occupants des lieux de culture à Auch, devant Pôle emploi, le 23 mars [Ph. YF]

Coût : 20 à 25 milliards

Le coût global d’une telle mesure est à évaluer : l’Observatoire des inégalités a calculé qu’un revenu minimum unique, qu’il appelle de ses vœux (ici), à 860 € dès 18 ans coûterait à la Nation 7 milliards d’euros. Dans ma proposition d’un revenu à 900 euros et surtout individualisé, on peut estimer que cela représenterait un surcoût de plus de 10 milliards, soit autant que du montant consacré actuellement au RSA, pour atteindre une dépense totale de 20 à 25 milliards. Ce n’est pas une somme négligeable mais il importe de tenir compte du nombre de personnes concernées et de l’effet bénéfique que cela provoquerait dans la société.

Sans insister facilement sur le fait que cette somme correspond au 1/5ème de la fortune de Bernard Arnault, on notera que 25 milliards c’est exactement le montant de la suppression de l’ISF et celle de la taxe d’habitation (que personne n’avait demandée et qu’Emmanuel Macron a décidée par pure démagogie électoraliste) : avec ces deux mesures, l’État a perdu 25 milliards chaque année.

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Est-ce que cela incitera les bénéficiaires à l’inaction ? C’est ce que pensent les opposants à toute revalorisation des minima sociaux. C’est sans doute vrai pour certains. Mais le problème est plutôt dû au faible niveau du Smic : à 1200 euros, il frise le seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian ! Pour compenser, puisque le patronat ne bouge pas et n’est pas incité à bouger, le pouvoir a instauré la prime d’activité (PA). Là encore, cette prime n’est versée qu’à celles et ceux qui ne vivent pas en couple : sinon, le revenu du conjoint empêche le plus souvent sa perception. Il faudrait aussi interroger les conditions d’attribution de la PA afin que davantage de salariés (entre 943 € et le Smic + 50 %) en bénéficient.   

Est-ce que pour autant avoir un meilleur revenu (d’assistance) conduit les personnes concernées à se reposer sur leurs lauriers ? Ce n’est pas ce que de nombreuses études et expériences démontrent : celles d’Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, Économie utile pour des temps difficiles (2020 au Seuil), de Gaétane Poissonnier, Minima sociaux : le mythe de la « désincitation au travail » (6 octobre 2010, Alternatives économiques), ou l’expérience menée dans une ville de Californie et décrite par Corine Lesnes dans le Monde  de ce 14 avril. La stabilité qu’offre un revenu crée les conditions favorables à un nouveau départ. C’est ce que montre Rutger Bregman dans Utopies réalistes, en finir avec la pauvreté (2017 au Seuil)

Innombrables sont les ouvrages qui au cours de ces dix dernières années ont démontré la nuisance des inégalités. Le plus souvent, l’argument moral n’est guère invoqué. Ils ne prônent pas tous un revenu de base, ou une hausse du montant du revenu minimum, mais ils stigmatisent les inégalités, contre-productives, génératrices d’inefficacité économique et de troubles sociaux. Parmi tant d’autres, Kate Pickett et Richard Wilkinson ont sous-titré ainsi un ouvrage en 2019 aux éditions Les Liens qui Libèrent : Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous. Le titre est : Pour vivre heureux, vivons égaux !

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Billet n° 613

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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