Une assistante sociale tuée

Une assistante sociale a été tuée dans l’exercice de ses fonctions. Il ne devrait pas y avoir d’hommage national, car ni le pouvoir en place, ni les médias mainstream n’ont vraiment de considération pour les travailleurs sociaux, alors que, par leur engagement et leurs valeurs, ils contribuent grandement à freiner le délitement de notre société.

Audrey Adam, assistante sociale de 36 ans, relevant des services sociaux du Conseil Départemental de l’Aube (Pôle des solidarités), est morte ce mercredi 12 mai, vraisemblablement tuée par balle par un homme de 83 ans auquel elle rendait visite, à Virey-sous-Bar. Cet homme a été retrouvé mort par le GIGN, les constatations laissant supposer qu’il s’est suicidé après avoir tué l’assistante sociale qui lui rendait régulièrement visite, alors que l’épouse du vieil homme, atteinte d’Alzheimer, avait été placée depuis quelques mois dans un Ehpad. Lui-même devait être en difficulté puisque l’accompagnement professionnel personnalisé qu’effectuait l’assistante sociale avait lieu dans le cadre d’un dispositif spécialisé (MAIA) qui a pour but d’associer tous les acteurs engagés dans l’accompagnement des personnes âgées de plus de 60 ans en perte d’autonomie.

Le Président du Département, Philippe Pichery, a déclaré dans L’Est-éclair qu’ « Audrey était avenante, compétente, digne de confiance » et a communiqué (extrait) :

« Au nom de mes collègues conseillers départementaux, je tiens tout d’abord à assurer le conjoint, les deux jeunes enfants, et l’ensemble de la famille et des proches de la victime, de toute notre sympathie et de notre indéfectible soutien.

Alors qu’avec la crise sanitaire, les équipes médico-sociales du Département sont doublement mobilisées, depuis plus d’un an, pour suivre et venir en aide aux personnes les plus fragiles, et lutter contre leur isolement, je tiens également à partager la douleur des proches collègues de la victime - et de cette grande famille de l’action sociale, si meurtrie aujourd’hui… »

La dernière réunion officielle de la mandature en cours, qui se tient le lundi 17 mai à Troyes, devrait être marquée par le deuil et le recueillement.

 Dès l’annonce de la nouvelle hier, j’écrivais dans un post Facebook :

« Assistante sociale abattue : Il est à peu près certain que le gouvernement et le chef de l’État ne verront pas la nécessité d’une cérémonie nationale en hommage ou minute de silence à cette professionnelle exécutée dans l’exercice de sa mission. Comme ce ne fut pas le cas pour Jacques Gasztowtt, éducateur spécialisé du Service Social de Protection de l’Enfance de Nantes, tué lors d’une visite médiatisée par le père d’une enfant, ni pour Marina Fuseau, éducatrice spécialisée, tuée de plusieurs coups de couteau dans un foyer éducatif de Poitiers, ni pour Morgane Nauwelaers, psychologue à Annecy, tuée par l’homme qu’elle soupçonnait d’inceste dans un signalement, ni pour Cyril Pierreval, chef de service d’un CADA, tué par un pensionnaire le 19 février dernier à Pau. »

Je donnais lien avec l’article publié aussitôt par mon ami Didier Dubasque sur son blog (dont je reproduis de larges extraits ci-après). L’écho a été considérable, viral : mon post a été partagé plus de 8000 fois [au bout de trois jours, 18000 fois]. Plusieurs centaines de commentaires : nombreux, provenant de travailleurs sociaux, expriment leur désarroi : difficile de dire si la violence extrême est en progression (car on a connu jadis quelques cas de professionnel·les tué·es dans l’exercice de leur fonction), mais beaucoup s’accordent pour dire qu’une violence en paroles, en menaces, existe et de plus en plus. La société, pour diverses raisons mais certainement du fait des inégalités (moralement condamnables mais « légales ») et d’idéologies renvoyant les individus à leur solitude et niant l’intérêt commun (fortement impulsées par les possédants), se fracture, se compartimente, incite chacun à défendre son bout de gras. Certaines missions sont plus périlleuses, en particulier dans la protection de l’enfance avec des visites à domicile (risquées) ou lors de rencontres médiatisées, auprès de personnes contestant une mesure de placement d’un enfant, ou même à propos d’aides financières (l’assistante sociale étant suspectée d’être responsable du refus d'attribution d'un secours). Sans parler des personnes présentant des troubles psychiatriques, parfois lourds, auxquelles les travailleurs sociaux sont confrontés, soit dans des lieux plus ou moins fermés, soit carrément en milieu ouvert. Les conséquences d’un tel drame pourraient être, malheureusement, non pas d’améliorer les conditions d’exercice du métier mais de compliquer davantage encore la rencontre réelle entre une personne en difficulté et celle ou celui qui lui vient en aide. Le paradoxe est que les plateformes d’appel téléphonique, les fonctionnements de guichets impersonnels, les dossiers traités sans continuité, sont largement cause d’une déshumanisation qui exaspère les populations. Or là on a une professionnelle qui vient à domicile auprès d’une personne, sans doute en souffrance, pour l’écouter, pour parler avec elle, pour établir un lien foncièrement humain et non pas froid et à distance.

Ce qui importe le plus n’est pas, bien sûr, une minute de silence. Ma remarque plus haut est symbolique. Il s’agit plutôt de savoir si l’État va enfin s’engager à soutenir, à valoriser, à « porter » le travail social, qui n’a ni le poids de la Santé ni celui de l’Éducation Nationale. Les vieux réflexes de dévouement sont là, certes respectables mais empêchant de se mobiliser, pour ne pas délaisser les « usagers ». De nombreux médias ne s’intéressent à ces professions que s’ils peuvent en dénaturer les missions et déverser leur hargne envers une profession bizarre qui est payée (mal) pour faire œuvre humaine. Cela en défrise plus d’un, d’où ces campagnes incessantes contre des travailleurs sociaux qui n’en peuvent mais, et qui finalement se taisent, attendent que ça passe. J’ai souvent ici renseigné la question : le « social » n’est pas respecté à sa juste valeur. Il est vraisemblable qu’il n’y a rien à attendre des autorités : ce sont aux travailleurs sociaux eux-mêmes d’affronter le problème, de ne plus laisser dire, mais de dire eux-mêmes ce qu’ils éprouvent et ce qu’ils exigent.

Dès le lendemain du drame, Didier Dubasque, ancien président de l’Association Nationale des Assistants Sociaux (ANAS), auteur et coauteur de plusieurs ouvrages sur le travail social (dont l'un, récent, Comprendre et maîtriser les excès de la société numérique ),titulaire du blog Écrire pour et sur le travail social, publiait un article dont je livre ici l’essentiel avec son accord.

Une assistante sociale tuée lors d’une visite à domicile à Virey-sous-Bar dans l’Aube. Élus et travailleurs sociaux du Département sont sous le choc

L’AFP a publié une dépêche reprise par  plusieurs médias qui nous apprend la mort d’une assistante sociale dont l’identité n’est pas précisée. Elle a été tuée dans le cadre de son travail par la personne qu’elle connaissait et accompagnait. Le drame est survenu mercredi après-midi. La collègue a été découverte devant la maison d’un octogénaire à Virey-sous-Bar (Aube), alors qu’elle  s’était présentée là plus tôt dans la journée dans le cadre de ses fonctions.  Elle « est décédée de tir d’arme à feu »  a indiqué  la procureure de Troyes.

Un véhicule du conseil départemental de l’Aube stationné à proximité immédiate a permis rapidement de comprendre  que la victime pouvait être une assistante sociale. Mère de deux enfants, âgée de 36 ans, elle rendait visite mensuellement à l’occupant de la maison à Virey-sous-Bar. Et ce mercredi, elle avait effectivement rendez-vous avec lui précise l’Est Éclair.

Les travailleurs sociaux du Département sont sous le choc

La collègue ne faisait que son travail et aspirait à apporter de l’aide indiquent les journalistes Sylvie Virey et Albane Wurtz. Elles ont recueilli la réaction de Bernard de la Hamayde, président de la commission « action sociale, santé et solidarité » au Département. « C’est épouvantable et inattendu. C’est une épreuve terrible pour sa famille mais aussi pour ses collègues et le conseil départemental. C’est déjà un métier très difficile, si on y laisse la vie, c’est pire que tout », a-t-il déclaré, visiblement ému.

Effectivement, c’est épouvantable. Certains commentaires en réaction à aux articles publiés dans différents médias ne sont pas vraiment dignes. Certains demandent ce que faisait l’assistante sociale, d’autres récupèrent cette information pour développer leur idéologie sécuritaire et réclamer plus de répression.

Ce n’est pas la première fois qu’un travailleur social meurt dans l’exercice de ses fonctions. En mars 2015 Jacques Gasztowtt, éducateur, avait trouvé la mort à Nantes en tentant de protéger une femme victimes de violences.  Sa disparition avait créé une immense émotion chez les travailleurs sociaux.

La mort de notre collègue assistante sociale du Département de l’Aube nous rappelle combien les professionnels sont démunis face à des personnes qu’ils aident ou protègent alors qu’elles basculent dans la violence. Dans certaines situations, c’est insoupçonnable alors que dans d’autre des signes sont donnés.  Mais comment prévenir de tels risques ? Il est certain que nous recevons parfois des personnes qui ne trouvent que la violence pour exprimer leurs colères ou leur haine de la société et de ses représentants. Bien sûr, il ne faut pas généraliser, mais nous voyons bien que les tensions sont vives notamment après la période de confinement.

Le nombre de personnes qui ont des troubles psychiques est en augmentation. Toutes ne passent pas à l’acte, d’autres s’en prennent à elles-mêmes ou à leur famille. Mais cette violence se tourne aussi contre les professionnels qui assument des missions de service public. Les travailleurs sociaux sont en première ligne, faut-il le rappeler ? L’auteur du meurtre qui s’est suicidé était âgé d’environ 80 ans ». Il était décrit comme « colérique et en voulant à la terre entière ». Nous en connaissons beaucoup qui en « veulent à la terre entière ». C’est bien là le problème. […]

Mais ce drame, comme les autres, pose la question de la sécurité des travailleurs sociaux qui sont en contact avec des personnes déséquilibrées qui basculent en un instant dans la violence. Les professionnels réclament depuis longtemps d’être soutenus. Il faut aussi leur apporter des formations sur le repérage des risques sinon ce sera la peur qui dominera au détriment de la confiance et du vivre ensemble.

En tout cas, nos pensées vont vers notre collègue assistante sociale disparue dans des circonstances si dramatiques. Nous pensons aussi à ses enfants, sa famille et ses collègues de travail notamment du centre médico-social de Bar-sur-Seine. Courage à vous.

Lien avec l’article intégral : ici.

. Ce que nous a appris la disparition de Jacques Gasztowtt, éducateur spécialisé, affaire que Didier Dubasque a connue de près, à Nantes.

Billet n° 620

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

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