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Billet de blog 14 août 2022

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Arthur Koestler : comment la France traite les étrangers

Arthur Koestler a décrit dans « La lie de la terre » l’absurdité et la violence feutrée de l’administration française face aux étrangers, sourde aux droits humains. C’était en 1939 et 1940, en République, mais cela résonne avec les pratiques actuelles.

YVES FAUCOUP
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Pour avoir échangé avec des étrangers non européens, je sais combien certains ont été sidérés par la façon dont l’administration de l’immigration traite leur dossier. Ils et elles ressentent du mépris, ont l’impression que leur demande « ampute » l’administration de quelque chose. L’un d’eux me confiait un jour : « l’institution terrorise l’étranger, utilisant des formes de violences subtiles et silencieuses pour te décourager et te casser, t’imposant des demandes absurdes alors qu’ils savent d’avance que tu ne pourras pas les satisfaire (…). Cette administration te dis : "tu aurais dû disparaître et ne pas te présenter", même si elle respecte quelques formes administratives de façade, un certain masquage, avec des salutations distinguées, en somme un poison emballé dans un papier cadeau. » Sentiment de ne pas être considéré comme un être humain (1).

L’opinion publique française n’en sait pas grand-chose. Grosso modo, elle estime que dans un pays démocratique (la France), les étrangers sont traités plutôt correctement. Pourtant, dans la coulisse, les choses se passent différemment : la violence feutrée officielle est perçue par celles et ceux qui la subissent comme à peine moins grave que celle qui consiste à les expulser du pays manu militari. Heureusement, il y a des militants des droits de l’homme engagés dans la solidarité (cf. les collectifs d’accueil des migrants qui parsèment le pays et en sont l’honneur) et des représentants de l’État qui vivent mal le fait d’être accusés de faire preuve d’inhumanité ce qui les incite parfois à avoir la main moins ferme. Non seulement certains de ces exilés ont fui une oppression bien réelle mais parfois ils se sont battus dans leur pays pour des valeurs que défend la France, y compris la francophonie. Mais la France reconnaissante n’est pas au rendez-vous.

La lie de la terre

Arthur Koestler. Dessin inédit (au crayon de bois) de Greg Wem [pour Social en question]


Arthur Koestler, dans La lie de la terre (publié en 1941) a décrit les absurdités et l’inhumanité dont a fait preuve l’administration française juste avant la guerre à l’encontre des étrangers qui étaient venus se réfugier dans la patrie des droits de l’homme. Cette violence ne relevait pas du Vichy pétainiste mais bien de la République française. Dans les temps actuels où le passé infâme refait surface, on est encore bien discret sur cette trahison de la devise républicaine. Cette discrétion n’est pas innocente : le ciblage justifié sur Pétain a pour effet d’absoudre les gouvernements antérieurs dont la faute est immense.

L’auteur du Testament espagnol (récit de ses trois mois dans une geôle franquiste, condamné à mort, dans l’attente de son exécution, finalement gracié, voir note 2) stigmatise la France qui met en détention les étrangers qui ont fui l’Allemagne nazie parce qu’ils combattaient cette idéologie. Il écrit : « Pourquoi ce déchaînement général et bizarre de haine contre ceux qui avaient été les premiers à souffrir de l’ennemi commun et dont la majorité s’était offerte à combattre dès le début de la guerre ? » Il voit là l’« explication d’un des principaux facteurs psychologiques qui finalement menèrent la France au suicide ». Et ce suicide général de la France fut la cause du suicide particulier de personnalités qu’il cite d’emblée dans son ouvrage en rendant hommage à ses confrères, écrivains exilés d’Allemagne, qui se sont suicidés quand la France signa l’armistice. Ils étaient convaincus qu’ils ne survivraient pas au monstre nazi qu’ils avaient fui car la France ne les protègerait pas : Walter Benjamin, Carl Einstein, Walter Hasenclever, Irmjard Keun, Otto Pohl, et Ernest Weiss.

Il se moque des Français pas prêts à « mourir pour Dantzig ». Il fallait se répéter qu’il n’y aurait pas la guerre, et pourtant lui et G., sa compagne, étaient sans illusion : « nous savions que c’était notre dernier été, pour longtemps, peut-être pour toujours ». Ils aimaient la France plus que jamais « conscients de sa douceur et de la déchéance ».

Quand il arrive à Paris, remontant du midi à contre-courant d’un premier exode qui fuit la capitale déjà à l’été 1939, il apprend par sa concierge que la police est venue pour l’arrêter. Un médecin, voisin de palier, a été emmené. Réfugié d’origine allemande, il suivait une cure contre la tuberculose en Suisse et était rentré précipitamment pour s’engager dans l’armée et défendre la France ! Koestler est confiant sur son propre sort : il est Hongrois, et, alors que des communistes sont pourchassés suite à l’accord du 23 août passé entre Staline et Hitler, il ne peut plus être suspecté d’être communiste puisqu’il a rompu avec le parti auquel il a appartenu pendant sept ans [il est justement en train d’écrire son livre le plus célèbre, Le Zéro et l’Infini, roman antistalinien qui paraitra au Royaume-Uni en 1940, mais il n’en parle pas dans son récit]. Alors il se rend au commissariat, à la grande surprise du commissaire qui le lui reproche, puisqu’il n’a pas été convoqué : « vous voyez d’ici si tous les étrangers venaient se présenter ? »… ce serait l’anarchie.

Détenus : pourquoi ? Parce que !

La camp du Vernet [Musée de la Résistance de Besançon, photo YF]

Avec humour, il décrit son stress, il dort mal la nuit, dit adieu à sa compagne quand il va tenter de faire ses papiers, mais revient vingt minutes plus tard, carte d’identité à jour. Si tous les Allemands avaient été internés dès les premiers jours de la guerre parce qu’Allemands, d’autres étrangers étaient arrêtés sans raison, battus, menottés, sans droit à un avocat. Ils n’étaient même pas officiellement des « internés » mais étaient tout de même détenus, sans que les autorités sachent elles-mêmes à quel titre. Les prisonniers allemands anti-nazis étaient plus mal traités que les Allemands nazis, car les premiers étaient oubliés de tous tandis que les seconds bénéficiaient d’une surveillance par la Croix-Rouge internationale. Après le déclenchement de la guerre, les prisonniers nazis étaient ménagés également par crainte de rétorsions contre les prisonniers français en Allemagne. Voilà la France qu’il veut décrire : incompréhensible, bureaucratique, mal organisée. Il ne croit plus à l’innocence, il n’y a qu’une solution : fuir. Il pense à ce héros de Courteline qui, accusé d’avoir volé la Tour Eiffel, ne cherche même pas à se disculper mais seulement à prendre la tangente.

Il irait bien à Londres, où il vivait la moitié du temps avant-guerre, mais tous les visas ont été annulés. Il envisage d’entrer dans la Légion étrangère, porter un nouveau nom sonnant bien français, prêt à risquer sa peau pour la France (à condition d’avoir les mêmes droits que les autres soldats). Il n’a aucune envie de rester « un sale métèque » dans une France où un « courant de xénophobie (…) grossissait avec une rapidité morbide ». De son côté, la Russie pénétrait en Pologne : « pour libérer le prolétariat polonais, le Kremlin qualifiait ce viol, de fiançailles » !

Le pays est sous la « loi des suspects » qui confère à la police un pouvoir absolu. Un de ses amis constate qu’on est revenu à l’époque de Fouché. Pour se sortir d’affaire, en France, « il faut passer par tous les chaînons qui relient le commencement à la fin. Le défaut de ce système est que la confiance que l’on peut avoir en la chaîne est en rapport inverse avec sa longueur ». Par ailleurs, « le piston est une institution nationale française » : partout, dans l’administration, dans l’armée, dans l’église, dans l’édition.

Très sévère envers la mentalité des Français, il estime que si un Institut Gallup avait pu les interroger on aurait compris que « la France avait moralement perdu la guerre longtemps avant l’effondrement militaire ». Il donne pour exemple un homme à particule, vendeur de voitures, qui estimait que la décadence de la France était due aux salaires des travailleurs trop élevés, au Front populaire, aux politiciens corrompus, aux Francs-Maçons et aux Juifs : selon cet homme, « la France avait besoin d’un Hitler », car la gauche était non seulement belliqueuse mais elle avait désarmé la France et, enfer et damnation, elle avait accordé des vacances aux ouvriers et la semaine de quarante heures.

Au cours de ses différentes pérégrinations, il séjourne à Roland-Garros, transformé en camp d’internement, et décrit avec compassion les soldats qui les gardent, de pauvres types malades, pestant d’avoir été rappelés sous les drapeaux, « goutteux, arthritiques ou diabétiques », qui ressemblent plus à des pensionnaires d’un asile qu’à des soldats d’un bataillon.

La propagande anti-étrangers

La presse française prétend que depuis que les étrangers ont été internés au stade Roland-Garros, le nombre des cambriolages et autres crimes a brusquement baissé. Et qu’une mutinerie fomentée par des éléments dangereux avait été matée à la baïonnette (plusieurs victimes). Même la presse socialiste reprit cette information qui émanait du ministère de l’Information, qui « savait, naturellement, que la section criminelle dans le camp était uniquement composée  de Français et que c’étaient eux et non les étrangers qui étaient responsables de la mutinerie en question. Mais ils savaient aussi que la haine pour les étrangers était le seul sentiment spontané des masses françaises apathiques ».

Pendant les premiers mois de guerre, ce ministère menait « une politique délibérée » consistant à « nourrir le peuple d’histoires macabres de crimes commis par des étrangers » et de « représenter le Gouvernement comme engagé dans un combat héroïque contre le dragon appelé sale métèque ». Il y avait 3,5 millions d’étrangers en France (soit 10 % de la population) qui firent office de bouc émissaire. « Il est intéressant de remarquer que, pratiquement, la xénophobie française n’était qu’une variante nationale, un ersatz de l’anti-sémitisme allemand ». Il oppose cette « psychose des masses », selon lui ancestrale, à l’exploitation politique qui en est faite. La haine de l’étranger remonterait à l’âge de la tribu et « les lois raciales et économiques de l’Ancien Testament dirigées contre l’étranger en Israël auraient pu servir de modèle à l’édification des Lois de Nuremberg ». Le gouvernement français n’a rien fait d’autre en mobilisant l’ « instinct de pogrome » des Français contre les étrangers. Le pire est que cette xénophobie touchait même des organisations qui s’affichaient internationalistes : il note par exemple que le Parti Communiste n’accueillait pas les réfugiés dans ses sections mais dans des sections séparées (la branche allemande, puissante, était en conflit permanent avec le PCF).

Peinture du camp [musée du Vernet]

Il est envoyé au camp du Vernet (Ariège), le plus dur de tous les camps français, qui avait été créé pour parquer les réfugiés espagnols et qu’il compare à Dachau : dans le premier camp, les coups chaque jour et des nuits sous température de moins 20°, dans le second, les coups et le froid jusqu’à la mort. Les conditions de vie dans ce camp bien français, géré par la République française, sont effroyables : pendant l’hiver 1939, lits de paille, hommes sous-alimentés, entassés dormant collés les uns aux autres, pas de lumière, ni couvertures. Ils sont condamnés à exécuter des travaux pénibles (comme la construction d’une route). Les prisonniers qui avaient été détenus en Allemagne attestaient que le Vernet était pire qu’un camp de concentration nazi. Lui-même témoigne que l’alimentation dans les prisons de Franco « étaient de loin plus substantielle et plus nourrissantes ». Les gendarmes enivrés s’amusent la nuit à battre ceux qui sont enfermés dans la prison du camp. Face aux protestations, les gardiens objectent que les soldats français sur la ligne Maginot sont bien plus malheureux. Mais les prisonniers allemands sont mieux traités dans les camps de prisonniers de guerre au point que Koestler cite un cas où un réfugié a prétendu être nazi pour être transféré dans un tel camp (il précise cependant qu’il ne fut imité par aucun de ses camarades).

Haute trahison

Par contre, en janvier 1940 (alors que l’Italie n’est pas encore entrée en guerre), des Italiens sollicitèrent le consul d’Italie qui vint les rencontrer et obtint leur libération (95 % d’entre eux refusèrent de se retrouver ainsi embrigadés pour le Duce préférant « la paille pourrie et le travail forcé »). Koestler imagine que, pour se venger des mauvais traitements subis, ces Italiens « éprouvèrent un véritable enthousiasme quand, cinq mois plus tard, ils marchèrent contre la France ». Il ajoute qu’en acceptant de libérer des Italiens faisant le choix du fascisme tout en détenant ceux qui optaient pour la démocratie, l’administration française, dans la lignée du gouvernement et des hommes responsables de la défaite de la France, adoptait une attitude de « haute trahison ».

Quand Koestler décrit l’organisation du camp, il l’assimile à l’administration française : « mélange d’ignominie, de corruption et de laisser-faire ». « La guerre avait enfin ouvert à la bureaucratie un débouché à sa traditionnelle xénophobie ». Elle était pro-Munich, « elle haïssait la guerre et haïssait tous les réfugiés fauteurs de guerre, qui, d’après elle, avaient entraîné la paisible France dans cette épreuve ». Finalement elle avait un « Weltanchauung » [une conception du monde] fasciste. Des journaux nazis en Allemagne ironisaient sur les anti-Nazis en France « en leur demandant s’ils chantaient toujours les louanges des démocraties ». Tous ces étrangers arrêtés, détenus, ne savaient jamais quel serait leur sort. Les lettres, les pétitions restaient sans réponse. Les préfets se renvoyaient la balle. Les dossiers des détenus au Vernet ne furent jamais ouverts. Ils le furent seulement, plus tard,… par la Gestapo, à laquelle les autorités françaises, commettant un « crime », avaient livré la « marchandise », soit des milliers de réfugiés, au lieu de les laisser fuir ou de les embarquer pour l’Afrique du Nord.

Enfer kafkaïen

Koestler, qui avait reçu le soutien d’amis anglais quand il était dans les prisons de Franco, est libéré le 17 janvier 1940 grâce à une mobilisation dont il parle peu. Quand il se présente dans un commissariat parisien pour obtenir un « cachet de déconcentration », un fonctionnaire, découvrant qu’il est de nationalité hongroise s’étonne qu’on ait pu l’interner (au Vernet). Ce policier est pris au dépourvu car il n’a aucune consigne à propos d’un interné relâché qui n’est pas un ennemi (« histoire idiote » « parfaitement caractéristique de l’état de choses en France »). Il est alors renvoyé de bureaux en bureaux, d’étages en étages. La France avait inventé le « régime de sursis » : interdiction de rester sur le territoire mais sursis (à l’expiration du sursis, l’étranger pouvait se retrouver en prison ou en « camp de concentration »). C’est ainsi qu’on lui donne des sursis de cinq jours, puis d’un mois, puis de 48 heures. Prévenu d’une arrestation prochaine lors d’une « rafle », il parvient à rencontrer le bras droit du préfet de police qui s’indigne qu’on puisse lui faire, à lui auteur du Testament espagnol, tant de misères. Malgré tout, l’enfer kafkaïen continue, où il ne parvient jamais à savoir de quoi on l’accuse. Il cite les réfugiés anti-nazis qui se suicident en France pour échapper à cet enfer. Lui essaye de s’engager dans l’armée française (la Légion) sous un nom bien français pour ne plus être accusé d’être étranger et cesser « d’appartenir à la lie de la terre » (un communiqué officiel a expliqué un jour que « la foule des étrangers » qui venaient d’être arrêtés par la police « représentaient les éléments les plus dangereux du Paris interlope, la véritable lie de la terre »). Il doit tout abandonner y compris ses notes sur le Vernet et son journal des quatre dernières années. Il se laisse pousser la moustache, à la Vercingétorix : « En France, la tragédie frise toujours le vaudeville ». Aussitôt, il redémarre un journal dont il publie des extraits sans retouches.

Il décrit l’exode fin juin 1940, dix millions de Français qui fuient le nord dans la panique sans savoir où aller (y compris, ce que l’on dit moins, « les divisions motorisées de la défaite »). Il y a de la solidarité dans cette foule qui pleure : « c’était sinistre et réconfortant, il n’y avait aucun signe d’hystérie dans cette foule. Ce fut un moment rare qui ne dura pas ; durant la dernière période de la catastrophe et les mois qui la suivirent, je n’ai jamais revu une foule française se comporter avec dignité ». Il ne rate cependant pas l’occasion de préciser que les paysans vendaient aux réfugiés épuisés un verre d’eau en le faisant payer un franc.

L’intérêt des commentaires de Koestler c’est le regard d’un homme venu d’ailleurs, qui a connu plusieurs pays d’Europe et qui peut établir des comparaisons. C’est aussi, évidemment, une certaine permanence entre les constats qu’il fait et ceux qu’on peut faire aujourd’hui. Il raconte l’histoire de Klein, réfugié roumain, en France depuis sept ans : interdit de travail, il travaillait clandestinement pour survivre. Les autorités françaises « respectant une vieille et chère tradition (…) préféraient tolérer semi-officiellement un état de chose illégale, plutôt que d’admettre officiellement qu’un homme auquel on permet de vivre en France doive aussi avoir le droit d’y gagner sa vie ». Constat qui reste d’actualité. Le respect du service public n’est pas incompatible avec la critique des comportements d’une administration qui, lorsqu’elle exerce une violence feutrée, ne défend pas le service public, mais se détourne des valeurs républicaines, du sens du commun, de l’intérêt général, de la justice sociale. Par ailleurs, le terme administration est limitatif, car ce qui est en jeu c’est une politique qu’une administration applique (avec plus ou moins de zèle). On serait tenté d’imaginer qu’il s’agit d’un hasard, d’une dérive non calculée. Or on a tout lieu de penser que c’est délibéré, qu’il s’agit d’une stratégie subtile, qui tente de dissimuler sa maltraitance bien réelle, en violence incolore, inodore, sans blessure, sans trace. Au temps de Koestler, tous ces étrangers étaient des métèques : pas seulement hongrois ou allemands, mais juifs. Aujourd’hui, ce sont souvent d’anciens colonisés, traités de façon hautaine, avec mépris, considérés comme des indigènes forcément illettrés, fautifs. Franz Fanon a écrit que « le colonisé est toujours présumé coupable ». Il n’y a pas loin entre la lie de la terre et les damnés de la terre.

. La lie de la terre, Arthur Koestler, Clamann-Levy 2011 (première publication : 1941).

La Corde raide

Dans une autobiographie publiée en 1952, Arthur Koestler aborde dans un chapitre une nouvelle fois ses ressentiments envers la France. D’abord, « les Français sont probablement, avec les Américains, le peuple le plus individualiste du monde. Mais, tandis que l’individualisme américain est juvénilement agressif, l’individualisme français est résigné et défensif ». La devise du Français moyen est : « Il faut se défendre », et de citer la ligne Maginot ou le petit bourgeois se défendant « contre l’État, en trichant sur l’impôt, et contre ses semblables par une attitude soupçonneuse » ; il vit retranché dans son appartement « comme un cancrelat dans sa carapace ». « Suffisant et content de lui », il ne voyage jamais et n’a aucune curiosité pour les autres pays et la vie de leurs habitants. Paradoxalement, Koestler est tellement à l’opposé de ce mode de vie qu’il est presque fasciné par cette façon qu’a le petit bourgeois français de vivre « en harmonie profonde avec lui-même », « malgré toute son étroitesse d’esprit ». Au cours de sa première année à Paris, l’auteur du Zéro et l’Infini ne sera jamais invité chez personne et ne verra jamais un intérieur français, ce qui est habituel pour un étranger dans la capitale, car « la bourgeoisie française est peut-être la société la plus centripète d’Europe ». Il trouve cependant qu’il y a un corolaire positif à cet état de fait : si à Londres et à New York, on peut se faire des amis, « on peut parfois se sentir plus seul qu’un chien perdu ». Alors qu’à Paris, si les demeures sont inaccessibles, « les rues sont à vous, les cafés sont à vous, la ville est à vous, et l’on fait partie de la ville, que ses bourgeois distants le veuillent ou non. » Les bourgeois « vivent dans des cercles clos, l’on vit en plein air ; ils habitent leur quartier, l’on habite Paris. Car c’est une ville adultère : frigides envers ses maîtres légitimes, passionnée avec le passant étranger ».

. La Corde raide, Arthur Koestler, Les Belles Lettres 2012 (première publication : 1952).

Le Diable en France

Lion Feuchtwanger, écrivain allemand juif (auteur d’un livre, Le Juif Süss, qui connut un énorme succès), s’est réfugié en France à l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne. Avec Brecht, il publie le plus important journal antifasciste, Das Wort (le mot). Il vit sept années de bien-être à Sanary, au bord de la Méditerranée. Mais, malgré sa célébrité (il a été reçu par le Président de la République française, a ses entrées à l’ambassade américaine, et les avions anglais déverseront des tracts avec citations de ses œuvres), il est interné au camp des Milles, près d’Aix-en-Provence, une première fois en septembre 1939 (dix jours), une seconde fois en mai 1940, sous gouvernement de la République (la troisième) et non pas par Vichy (contrairement à ce qui se dit parfois, y compris la notice de Wikipedia*). C’est le récit de ces internements qui constitue la trame du Diable en France (ironie sur l’expression allemande rendant compte de la douceur de vivre dans l’Hexagone : « heureux comme Dieu en France »).

Comme Koestler, il n’est pas tendre avec la bureaucratie française. Si la France est « libre et individualiste », sa bureaucratie est aussi développée qu’en URSS : seule consolation, tout cela est atténué par la négligence et le laisser-aller des Français. « Routine stupide » des services secrets, « administration tatillonne » qui a pour effet d’épargner les coupables et de frapper les innocents, fonctionnaires mal payés et mal sélectionnés.

Parlant de sa situation au regard des autorités, il parle de « confusion barbare ». Il avait cherché à quitter le pays, mais en vain, « bloqué dans cette souricière française ». Il sait que les conditions d’internement en France sont terribles : surtout le froid (certains détenus ont eu doigts ou orteils gelés). Il espérait, malgré les arrestations à Paris, que cela tarde à atteindre le Midi, comptant sur « l’inefficacité et le laisser-aller des Français ». Mais la mairie le convoque rapidement et il relève l’embarras des « autochtones » de côtoyer ainsi un homme menacé d’internement par le gouvernement tout en n’en comprenant pas la raison. Un gendarme ivre lui demande de remplir des formulaires fort compliqués « comme tous les documents administratifs en France ».

Une violence molle pire que la cruauté

À son arrivée en France, Liberté, Égalité, Fraternité, il n’avait pas imaginé être un jour incarcéré. Officiellement, la raison était que parmi eux il y avait peut-être des Nazis, des chefs d’une cinquième colonne. En réalité, le pouvoir français n’ignorait rien de leur positionnement viscéralement anti-nazi mais cherchait uniquement à « impressionner la population » et à détourner son attention pour qu’elle ne s’attarde pas sur les vrais responsables de l’échec de la France. À cela s’ajoutait la négligence et le manque d’organisation des autorités qui étaient la cause des conditions de vie misérables des détenus, dont la vie était réellement en danger du fait des manquements gravissimes aux règles élémentaires d’hygiène. Ceux qui avaient connu déjà Dachau ou Buchenwald, qui avaient fait l’expérience de l’accoutumance aux horreurs, avaient la sensibilité émoussée. Il témoigne cependant n’avoir jamais été frappé : « le diable en France était un diable aimable, plein de manières ». Son caractère diabolique était son « indifférence courtoise […] face aux souffrances des autres, dans son je-m’en-foutisme et sa lenteur administrative » : c’était « presque encore pire que s’il s’était montré cruel et méchant ». Un diable-mou, un diable-mollusque sur lequel la résistance n’avait pas prise.

Les détenus ont été contraints à creuser des tranchées pour être protégés des bombardements éventuels, sauf que ces boyaux, courant le long des bâtiments, auraient été comblés si ces derniers, atteints par une frappe, s’étaient effondrés. Les connaisseurs l’avaient signalé mais les ordres venaient de très haut. Quand les bombardements eurent lieu, un officier supérieur exigea de reboucher les tranchées : creusement absurde et comblement insensé, « symbole de notre existence dans ce camp des Milles ».

Finalement un train emmène les prisonniers pour échapper à l’avancée des Allemands. Le récit du parcours de ce train est tout à la fois tragique et rocambolesque, avec des avancées, des reculs (Pau, Bayonne, Toulouse, Nîmes). Il est précédé d’une rumeur : les Boches arrivent (en fait ce sont les prisonniers allemands anti-nazis qui composent ce train). Les conditions d’armistice prévoient de livrer aux Nazis tous les Allemands qu’ils réclameraient. Lion Feuchtwanger parvient à s’enfuir et à rejoindre les États-Unis, mais c’est une autre histoire.

* Après la parution de cet article, la notice Wikipédia a été corrigée.

. Le Diable en France, Lion Feuchtwanger, Belfond 1996 (première publication : Mexico, 1942).

. Les Milles compte parmi les 200 camps dans lesquels 600 000 personnes ont été incarcérées entre 1939 et 1946, selon les estimations de l’historien Denis Peschanski, spécialiste de l’internement français. Denis Peschanski, La France des camps. L'internement, 1938-1946, Paris, Gallimard, 2002, 555 p. Voir l’analyse de François Marcot dans la Revue d’histoire moderne & contemporaine : ici.

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(1) Critique qui vise certains comportements préfectoraux et non pas toutes les administrations (dans le témoignage cité, les services de la sécurité sociale avaient été parfaitement corrects, sans stigmatisation, sans discrimination).

(2) Le Testament espagnol est un témoignage stupéfiant, sans pathos : récit écrit sur place par Arthur Koestler dans sa cellule de condamné à mort. Il sauve ses notes qu’il publie peu après sa libération. Ce livre est dans mon panthéon des meilleurs livres. Il contient une dédicace émouvante à un jeune républicain condamné à mort, Nicolas, « obscur paysan andalou (…), un des pobres et des humildes (…), ils t’ont fusillé parce que tu avais ce désir insolent d’apprendre à lire». Dans La lie de la terre, un texte comparable est dédié à Mario, émigré italien, qui a connu des années de prisons et qui, appuyé contre des barbelés, regarde Arthur quitter le camp du Vernet. Koestler lui dit que s’il devait écrire l’histoire de sa vie, il l’appellerait Job : « l’homme était parfait et intègre ».

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Pour mémoire : Préfecture de Haute-Garonne : maltraitance envers les étrangers.

Billet n° 695

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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