Pour une taxe de 240 milliards sur les hauts patrimoines

Pour faire face au surcroît de dépenses publiques consécutives à la crise sanitaire et économique, Christian Chavagneux, éditorialiste à Alternatives Économiques propose d’instaurer une taxe exceptionnelle de 5 % sur les hauts patrimoines, ce qui produirait 240 milliards de rentrées fiscales supplémentaires. Soit le coût de la crise.

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Dans l’émission On n’arrête pas l’éco, sur France Inter, Alexandra Bensaïd recevait ce samedi 13 février Laurent Bigorgne, de l’Institut Montaigne, et Christian Chavagneux, éditorialiste à Alternatives Économiques. La question était la suivante : qui est riche, qui est pauvre ? J’y reviendrai plus loin dans cet article, mais interrogé pour savoir qui va payer la crise, Christian Chavagneux a livré ces chiffres : fin 2019, le patrimoine  total des ménages s’élevait à 14 300 milliards d’euros [Md€]. Les 5 % des plus riches du pays possèdent le tiers de cette somme soit 4800 Md€. S’ils subissaient une taxe exceptionnelle de 5 % sur ce patrimoine, cela rapporterait 240 Md€ au budget de l’État, soit 10 % du PIB. Soit le coût de la crise. Même avec une telle taxe exceptionnelle, le patrimoine des plus riches aurait augmenté de 2 % entre 2018 et 2019 (au lieu de 7 %). « Ce n’est pas une spoliation », conclut Chavagneux. Bigorgne, gêné, avoue qu’il n’a pas le beau rôle (l’Institut Montaigne est un think tank libéral) mais cherche à avancer la critique classique : les riches s’en iront. A quoi Jean-Luc Mélenchon aurait pu répondre, comme il l’a fait le 11 février sur BFM TV : « qu’ils partent, de toute façon on les taxera avec l’impôt universel » (les expatriés subissant une taxation différentielle, entre ce qu’ils payent dans leur pays d’accueil et ce qu’ils devraient payer en France).

Là, Christian Chavagneux contre l’argument tant invoqué par la droite : les plus riches, même taxés, ne s’en vont pas. La preuve : « on est le pays qui dans l’OCDE, a le plus de milliardaires, au niveau du Royaume-Uni ».

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"Forme majeure de séparatisme" : L'enquête du Monde de samedi sur le Luxembourg, paradis fiscal, révèle qu'un tiers des 500 plus grosses fortunes de France (Palmarès de Challenges) sont propriétaires de sociétés luxembourgeoises, et que sur les 50 plus grosses fortunes, 37 ont 92 Md€ d'actifs dans 535 sociétés au Luxembourg.

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Il y a un assez large consensus dans le pays pour admettre que la crise sanitaire, compte tenu du système de protection sociale avancée que connaît la France et des décisions prises sur le chômage partiel et en soutien aux entreprises, aux commerçants et aux artisans, n’a pas eu l’impact catastrophique redouté.

[Illustration Secours Populaire] [Illustration Secours Populaire]
Le chômage n’a pas (encore) explosé (8,3 %), les faillites sont pour le moment moins nombreuses que les années précédentes. Pour le moment, car on ne sait pas ce qu’il adviendra, ce qui justifie que, de façon générale, il y ait une peur du lendemain. Une activité restée à l’arrêt durant des mois, selon les secteurs, peut ne pas pouvoir redémarrer. Il est également admis que ce sont les plus pauvres qui ont morflé et les étudiants. Un peu pour les mêmes raisons : car si les minima sociaux et les bourses étaient maintenus, cette crise a mis en évidence que tout une frange de la population doit recourir à d’autres expédients pour survivre (petits boulots plus ou moins déclarés). Les quelques primes versées aux plus pauvres ne suffisent pas à surmonter l’appauvrissement accéléré des plus démunis.

Alors, sont revenues sur le devant de la scène des revendications qui vont et viennent : un RSA étudiant ou le Revenu Universel. Des Gilets Jaunes manifestant à Charleville ces jours-ci ont réclamé un RSA pour les jeunes de moins de 18 ans. Sandrine Rousseau (qui candidate à la candidature présidentielle) se prononce pour « un revenu d’existence pour les jeunes au moins au niveau du RSA » qui pourrait atteindre 850 euros par mois pour une personne seule. De nombreux mouvements, dont la Fondation Abbé-Pierre, revendiquent un RSA-Jeunes. L’Observatoire des inégalités insiste pour que le montant du RSA soit au niveau du seuil de pauvreté à 50 % (soit un revenu minium unique mensuel de 900 € dès 18 ans). Des citoyens d’Alfortville interpellent le PCF, la France Insoumise, Génération.s et EELV pour qu’une liste unie de gauche aux élections départementales des 13 et 20 juin prochain ait pour priorité « l’instauration d’un revenu minimum d’existence qui complètera les minima sociaux pour qu’aucun val-de-marnais ne vive plus sous le seuil de pauvreté ».

Des jeunes aux Mureaux, membres d’associations chrétiennes et musulmanes, organisent une collecte alimentaire avec les Restos du Cœur. Le Parisien (du 13 février) recueille les témoignages d’Angélique, 24 ans, « venue de la mosquée Essalam des Mureaux » et de Cornelia et Guilaine venues « de la paroisse locale » et commente : « le Covid est passé par là, emportant sur son passage des familles entières, fracassées contre les murs de la pauvreté, cassant des liens, des équilibres précaires ».

Corse Matin (12 février) rend compte des actions du Secours Populaire : perte de revenus suite au chômage partiel et chômeurs arrivés en fin de droit. Ceux qui « s’en sortent tout juste » habituellement et qui n’avaient jamais rien demandé jusqu’alors basculent dans la précarité : « une vague de pauvres menace après la vague épidémique ». Et pas seulement dans les villes mais aussi en milieu rural.

Yaël Braun-Pivet et Yves Thréard [sur Figaro Live] Yaël Braun-Pivet et Yves Thréard [sur Figaro Live]
Yaël Braun-Pivet, présidente LREM de la commission des lois à l’Assemblée Nationale, interrogée le 9 février par l’éternel Yves Thréard sur Figaro-Live, a bien essayé de dire que le quinquennat n’est pas fini : elle parle d’une loi-cadre sur les retraites surtout pour fixer le montant d’une « retraite minimale » (en laissant tomber l’âge pivot), du projet de loi sur la dépendance et du Revenu Universel d’Activité (RUA) car, dit-elle, il faut faire en sorte que les 20 à 30 % de non-recours accèdent à leurs droits.

« Assistanat, valeur suprême »

Mais manifestement Bruno Le Maire ne l’entend pas de cette oreille. Sur BFM, le 13 février, il tient, comme toujours, le discours de la droite dure : « nous sommes (…) le pays développé qui travaille le moins », alors qu’on a « le système de protection sociale qui est parmi les plus généreux » : « ce n’est pas tenable ! ». Il en appelle à une réforme des retraites afin de dégager des économies et ne dit pas un mot du RUA. Déjà face à Jean-Jacques Bourdin le 15 janvier, il avait affirmé son refus d’étendre le RSA aux moins de 25 ans car selon lui « quand on a 18 ans, ce qu’on veut c’est un travail, on veut une rémunération de son travail, on ne veut pas une allocation ». Comme l’avait relevé Frustration Magazine, il ne faut pas manquer de souffle alors que, fils d’un cadre chez Total et d’une mère directrice d’écoles privées, il a été assisté par l’État jusqu’à 29 ans pour accomplir ses études (et on ne parle pas de Madame qui a été rémunérée 3000 euros par mois par le contribuable pendant 4 ans, révélation de Mediapart en 2013, alors qu’elle était présentée par BLM comme « mère au foyer »).

Son ancien copain à LR, Éric Woerth, avait prévenu le 28 janvier : « l’assistanat comme valeur suprême de la nation, ce n’est pas possible ». Sa rengaine est connue : début janvier, il avait proclamé son opposition à l’attribution de chèques aux plus démunis, larmoyant comme prévisible sur le remboursement de la dette. Ce qui conduit la classe médiatique à gamberger sur : faut-il la rembourser ou pas, les taux vont-ils rester à zéro, le service de la dette est-il soutenable ? Cela permet de faire sur le sujet des émissions de télé et des numéros spéciaux de magazines.

"Le Temps qu'il faudra" [Photo du film] "Le Temps qu'il faudra" [Photo du film]
Le premier ministre Jean Castex a le plus souvent oublié les jeunes et les étudiants dans ses discours. Tout au plus, le gouvernement a envisagé une extension de la Garantie-jeunes (une mesure créée sous Hollande qui répond à des règles plus strictes que le RSA) : 200 000 jeunes supplémentaires pourraient être concernés, car le pouvoir redoute sérieusement l’arrivée de près de 800 000 jeunes sur le marché du travail. Annonce faite par Elisabeth Borne le 10 janvier, du coup le « créateur du RSA et du service civique », Martin Hirsch, a publié une tribune, dans Le Monde du 3 février, prônant une extension de cette Garantie-jeunes et l’octroi d’un « prêt contingent » pour les jeunes, en fonction des ressources des parents. On verra si cela évolue plus ou moins vers une Garantie universelle, comme la ministre le prétend. En attendant, la crise accentue les discriminations de toutes sortes à l’emploi (âge, origines, physique), selon l’Observatoire des discriminations.

Ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas question de réévaluer le RSA (à 500 euros pour une personne seule) : début octobre, Matignon avait insisté sur le fait qu’un coup de pouce au RSA était exclu (tout au plus une aide ponctuelle). Déjà le Plan de relance ne prévoyait rien pour les plus démunis. Emmanuel Macron en avait rajouté une couche en décrétant que « plus on augmente nos minima sociaux plus on rend difficile le retour à l’activité » (sur TF1 et France 2 le 14 octobre), autre façon de dire que le RSA est un revenu de survie pour inciter au travail : pour que les gens sans-emploi retournent au travail, il faut qu’ils galèrent avec moins de la moitié du seuil de pauvreté pour vivre. C’est d’un mépris sans nom.

Pourtant, « ce soupçon récurrent sur l’assistanat des jeunes repose sur des préjugés démentis par toutes les études », selon Léa Lima, sociologue (Le Monde, du 11 février). Et Esther Duflo, économiste, prix 2019 de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, déclarait ce matin sur France Inter : « aucune étude ne montre qu’un revenu comme le RSA ait un effet démobilisateur sur la recherche d’emploi : il a soit peu d’effet, soit plutôt un effet positif de mobilisation ». Elle considérait par ailleurs justifié qu’il y ait un impôt sur les plus riches (dans l’Amérique du Républicain Eisenhower, les taux d’imposition atteignaient 90, 95 % de la tranche supérieure). Certes, il faut limiter les salaires trop élevés, imposer les hauts revenus mais pas seulement : elle se prononce pour une taxe sur la richesse détenue. En effet, des fortunes déjà considérables, actuellement, s’accroissent, sont réinvesties et ne sont pas taxées.

Si les forces sociales accentuent la pression, si les revendications sur le le RSA-jeunes et un revenu minimum à 900 € pour ceux qui n'ont rien ne sont pas qu'un slogan de période électorale, il n'est pas exclu que le pouvoir soit obligé d'avancer sur ces questions. 

Classe moyenne ?

Publication de l'Observatoire des inégalités Publication de l'Observatoire des inégalités
Ce qui me ramène au point de départ, à On n’arrête pas l’éco de samedi : François Bayrou venait de déclarer : « à 4000 euros, on est dans la classe moyenne ». Dans la droite file de cette exploitation politique traditionnelle qui cherche à mettre le plus grand nombre de citoyens dans la classe moyenne, par intérêt électoraliste (Sarkozy, Wauquiez ont été des spécialistes de cette petite manœuvre). Les Français eux-mêmes ne sont pas clairs. Beaucoup (3 sur 5) se figurent relever de la classe moyenne, considérant qu’on est riche au-delà de 8000 €, la réponse moyenne disant que c’est au-dessus de 5000 €. 4 riches sur 5 se croient aussi classe moyenne. L’État de son côté, en n’exonérant pas de la taxe d’habitation les 20 % les plus riches a fixé ainsi un seuil de richesse à 2300 euros. Presque dans le même temps, il instaurait un autre seuil en maintenant la cotisation CSG pour les retraités « riches » gagnant… 1880 euros. Entre les deux, entre 1880 et 2300, vous balancez : pauvriches ?

Christian Chavagneux, s’appuyant sur les chiffres de l’Insee (riche : 1,8 fois le revenu médian) et celui de l’Observatoire des inégalités (2 fois), résume en indiquant que riche c’est 3500 euros net d’impôts par mois par personne. Donc à 4000 euros, contrairement à ce que dit Bayrou, on n’est pas classe moyenne.

Le blues des classes moyennes

Il est vrai que 4000 €, ça n’a rien à voir avec les 1 % les plus riches (qui émargent à 15 000 €/mois) ou les 0,1 % (à 38 500 €). Face à de tels revenus, « 4000 euros, ça fait pas riche ». Chavagneux apporte un précision de taille : entre 2008 et 2018, les 10 % les plus pauvres ont perdu 11,4 % de revenus. Les 10 % les plus riches ont gagné 5,4 % (et on ne parle pas des milliardaires qui ont crevé le plafond). Et le revenu médian a progressé de 4 %. « Le blues des classes moyennes c’est constater que ceux du bas vous rattrapent et ceux du haut vous larguent ». « Les très riches ne savent plus ce qui se passe dans la classe moyenne : c’est un problème de sécession, un problème démocratique ».

[France 2] [France 2]
Si le pouvoir a lâché à la petite classe moyenne un peu de pouvoir d’achat (Gilets Jaunes), le Plan de relance, comme indiqué plus haut, n’a rien prévu pour les plus pauvres, alors même que, par définition, eux ne thésaurisent pas, mais dépensent tout ce qu’ils perçoivent.

C’est alors que devant la question de la journaliste Carine Bécard (« qui va payer la crise ? »), Christian Chavagneux fait la réponse qui est évoquée en début de cet article : les 5 % les plus riches peuvent bien être taxés à 5 % sur leur patrimoine.

De leur côté, les médias mainstream, face à la vague de froid, envoient comme chaque année leurs reporters cornaqués par quelques caritatifs (comme Homelessplus), pour interviewer des SDF dans la rue (France 2, le 14 février). Déjà, le 11 février, la chaîne publique avait interrogé des sans-abri dormant sous la neige (« je ne sais même pas si je vais pouvoir dormir parce que j’ai trop peur de ne pas me réveiller demain matin ». Un autre lâche: « ce n’est pas pire que d’habitude, j’ai juste besoin d’un peu d’humanité ».

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. Le Temps qu’il faudra, réalisé par Florence Mary. Diffusé sur France 3 le 25 janvier, visible jusqu’au 25 février.

L'association Toit à moi, née à Nantes et installée dans plusieurs villes de France, dont Toulouse, se mobilise pour acheter des appartements pour des personnes sans-abri. L'objectif est de les loger sur du long terme et de travailler sur leur réinsertion dans la société.

Les riches et les pauvres

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La revue L’Histoire de février publie un dossier passionnant (27 pages, illustrées) : Les riches et les pauvres, 1000 ans d’inégalités. Le dossier fait appel à des signatures prestigieuses : Giacomo Todeschini (sur le Moyen-Âge, bons et mauvais pauvres), Fabien Paquet (la fin de la charité au XIVe siècle), Thomas Piketty (comment le XIXe siècle a creusé les inégalités), Nicolas Delalande (XXe, le court siècle de l’égalité ; il est l’auteur d’un livre remarquable que je n’ai pas encore eu le temps de présenter : La Lutte et l’Entraide. L’âge des solidarités ouvrières) et Axelle Brodiez-Dolino (1980-2020 : le temps de l’indifférence ?). Le n° aborde également le Sacré Cœur (prévu avant la Commune mais construit dans l’idée de faire expier aux Communards leur "faute"). Et aussi sur la Suisse qui se targue tellement d’être démocratique et qui accorde le droit de vote aux femmes… en 1971.

Billet n° 602

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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