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Billet de blog 16 mars 2021

Les mineurs isolés menacent l’ASE ?

La revue Front Populaire de Michel Onfray, dans son dernier numéro consacré à l’immigration, défend l’idée qu’elle ne peut être qu’une assimilation. Concernant les mineurs non accompagnés (MNA), ils coûteraient si cher à la collectivité que leur droit à être protégés devrait être remis en cause.

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Manifestation contre les tests osseux pour les mineurs non accompagnés à Toulouse. © Alain Pitton/ NurPhoto/Via AFP [sur site Mediapart]

Régis de Castelnau, dans le dernier numéro  de Front Populaire consacré à l’immigrationpublie un article sur les Mineurs Non Accompagnés (MNA), mineurs isolés étrangers, pris en charge par la protection de l’enfance. Titre de l’article : Le pillage de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Dans une revue qui a usurpé le nom du Front Populaire, comme le Front National avait volé celui d’un mouvement de la Résistance, il ne faut évidemment pas s’attendre à un exposé objectif sur le sujet. Encore moins de la part d’un juriste qui, tout en se targuant d’avoir été un des avocats du PC et de la CGT, se livre de plus en plus à des analyses nationalistes et droitières (entre autres, volant au secours des pôvres Fillon et Sarkozy injustement poursuivis).

Alors même qu’il retiendra le chiffre de 40 000 MNA, il introduit son article en citant l’attentat de septembre 2020, rue Nicolas-Appert, près des anciens locaux de Charlie Hebdo. En effet, le jeune terroriste était Pakistanais et s’était fait passer pour mineur : il avait été de ce fait pris en charge par le Département du Val-d’Oise, sur injonction d’un juge des enfants, alors même que les services du Département avaient des doutes sur sa minorité. Ce drame, pain bénit pour les xénophobes, permet à l’auteur de discréditer tout le dispositif d’accueil des jeunes migrants.

Réseaux d'humanitaires et filières de passeurs

La bande à Onfray prétend que « chiffres et textes à l’appui », l’article de Régis de Castelnau « montre l’ampleur du scandale ». Il rappelle la règle juridique selon laquelle un mineur étranger sur le sol français, n’ayant pas de référent adulte, doit être protégé et relever de l’ASE. Puis affirme que la loi française sur ce point est très connue en Afrique, et que les associations humanitaires font tout pour non seulement en faire bénéficier les mineurs mais aussi des majeurs fraudeurs. Il met dans le même sac associations, « réseaux », « no border », « filières de passeurs », les accusant d’afficher « une approche politique et idéologique qui est celle de l’ouverture des frontières et de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes ». Là on sent toute la hargne extrémiste consistant à accuser des humanitaires, des collectifs d’aide aux migrants, des défenseurs de la fraternité, de tenir un « discours compassionnel » « comme signe extérieur de richesse », pour en réalité favoriser la Finance internationale afin qu’elle puisse jouir sans entraves !

L’auteur ne manque pas évidemment de surfer sur les statistiques de l’Assemblée des Départements de France (ADF) qui donne le chiffre de 40 000 MNA (exagéré, le chiffre réel étant sans doute autour de 25 000) et qui prétend que 70 % des personnes se présentant comme étant mineurs isolés seraient en réalité des majeurs. Il est vrai que cette arrivée des mineurs étrangers posent problème aux Départements, il est vrai qu’ils sont depuis quelques années en nette augmentation, mais ce chiffre de 70 % de majeurs (que Régis de Castelnau veut bien ramener à 50 %) est faux : l’ADF l’invoque car son but est d’obtenir que l’État se mouille dans ce dossier, alors qu’il laisse les collectivités locales s’en débrouiller. De même que l’État, malgré ses promesses, n’a quasiment rien fait en faveur des jeunes majeurs, il ne fait rien pour les MNA (excepté pour l’évaluation de minorité et un prix de journée pendant l’évaluation) et laisse les Départements définir la reconnaissance de minorité, qui peut varier, comme le relève de Castelnau, de 9 à 100 % ! Il va de soi que sur un tel sujet l’État et le gouvernement actuel sont irresponsables de ne pas s’engager dans cette prise en charge.  

Régis de Castelnau note à juste titre que les tests de maturité osseuse ne sont pas fiables, mais il botte aussitôt en touche pour asséner que le Syndicat de la magistrature (évidemment une pépinière de gauchistes) a participé, juge et partie et donc sur une « position politique », à la procédure qui a consisté à contester devant le Conseil constitutionnel cette technique. Le chroniqueur est marri : car si l’assemblée des sages a validé l’utilisation des tests osseux, il a dit que cela ne pouvait être la seule preuve déterminant l’âge du réfugié. Les juges qui valident la minorité seraient animés par « une vision idéologique militante », conformément aux thèses du Syndicat de la magistrature (comme si les juges qui se prononcent ainsi adhéraient tous au SM).

Impact "spoliatoire" sur l'ASE

Évidemment, il larmoie sur le pauvre contribuable français, jamais consulté, qui doit prendre en charge un tel coût, qu’il évalue à 2 milliards d’euros (nettement surévalué : l’Institut Convergences Migrations aboutit à 1,25 Md€). Selon la même démarche qui consiste pour tout une kyrielle de nationalistes, souvent racistes, à prétendre que le pauvre SDF français serait victime du SDF étranger (l’aide n’allant que vers le second), l’auteur accuse cette disposition légale en faveur des MNA de s’appliquer au détriment de la mission de protection de l’enfance, une véritable « ponction », un impact « spoliatoire », sans indiquer toutefois le montant consacré à la protection de l’enfance en France (8 Md€) et sans démontrer que ce soutien, bien insuffisant, aux mineurs isolés se ferait réellement en amputant les moyens généraux de la protection de l’enfance.

[Basta]

Après avoir affirmé que les associations interviennent trop, il les accuse de larguer ces jeunes, récupérés par des réseaux mafieux : à Paris, au cours des 8 premiers mois de 2020, 6309 mineurs étrangers ont été interpelés (sans doute pas tous MNA, car un rapport de l’Assemblée Nationale en date du 10 mars 2021 cite le chiffre de 5046 pour les 10 premiers mois de l’année). Heureusement, il ne va pas jusqu’à faire comme Valeurs Actuelles qui « révèle » que 75 % des mineurs arrêtés à Paris sont MNA alors que le même rapport de l’AN parle de 11 %. La Protection Judiciaire de la Jeunesse, interrogée par le Monde (11 mars) explique que les jeunes originaires des pays du Maghreb ont eu des « parcours migratoires chaotiques particulièrement traumatisants, puis par une vie d’errance une fois arrivés en France ».

Par contre, l’auteur de l’article cite Bordeaux où, dit-il, 44 % des faits de délinquance seraient imputables aux MNA au premier trimestre 2020 (selon le rapport de l’AN, ce serait 40 % au cours des 10 premiers mois de l’année 2020). Certes, c’est élevé, mais à Bordeaux le conseil municipal à une très large majorité (des Marcheurs au NPA) a émis un vœu, le 23 février, pour que ces jeunes soient réellement pris en charge, la Ville étant prête à un partenariat avec le Département et l’État : face au rejet de la reconnaissance de leur majorité, dans l’attente d’un recours, ils se retrouvent à la rue, sans aide aucune (ni pour mineurs, ni pour majeurs). L’évolution vers la délinquance est quasiment inéluctable.

Évidemment, un article de Front Populaire ne peut pas s’interroger sur ce qu’il faudrait faire sinon supprimer ce « système dévoyé », cet avantage exorbitant et poursuivre ceux qui favorisent cette « fraude » financée avec « l’argent et la misère des autres ». De même qu’il ne s’interroge pas sur les raisons qui font que cette jeunesse fuit son pays : s’il évoque l’« immigration économique » c’est simplement pour dire qu’ils ont pour seul but de bénéficier du statut MNA, et qui sait, de procéder à « un éventuel regroupement familial ». Il ne nous explique pas pourquoi tant de jeunes migrants à Calais voulaient rejoindre la Grande-Bretagne : pour le statut MNA de Londres ?

Les auteurs du rapport de l’Assemblée Nationale suggèrent la création de « solutions d’hébergement spécialement réservées aux MNA délinquants », soit des centres fermés spécialement conçus pour eux. Et aussi des structures de jour « leur étant consacrées, afin de ne pas les mêler aux autres jeunes pris en charge par l’aide sociale à l’enfance ». Manière finalement de rejoindre les objectifs du canard de Michel Onfray : car à terme cela signifierait supprimer le fait de considérer un mineur étranger comme n’importe quel mineur. On est bien loin dans ces approches de ce que l’on constate : tous ces  jeunes, volontaires, qui sont nombreux à réussir dans leur apprentissage, mais menacés d’expulsion par les préfectures parce qu’ils viennent d’atteindre 18 ans. Et tous ces Français mobilisés, artisans en tête, pour empêcher ces expulsions. Comme cela fait l’impasse sur le fait que les directeurs d’établissements pour enfants reconnaissent que ces mineurs isolés sont le plus souvent bien plus motivés que leurs autres pensionnaires, ils ont la niaque, désireux d’apprendre et de tout faire pour décrocher par leurs efforts des solutions d’avenir.    

. Le numéro 4 de Front Populaire, Immigrations, éviter le naufrage, donne la parole à d’autres auteurs, qui étaient déjà bien à droite, sinon à l’extrême-droite ou qui, ces dernières années, ont progressivement déversé leur mépris envers les militants de gauche, solidaires des migrants, anti-racistes, refusant de renier les valeurs républicaines sur l’autel d’une laïcité instrumentalisée.

. « Faux » mineurs étrangers : « Ne pas faire de quelques cas une généralité », par Nejma Brahim, Mediapart.

. Mineurs non accompagnés : comment la France est devenue une machine à briser des enfants et leurs rêves, par Olivier Favier, 8 octobre 2020, Basta.

 Billet n° 608

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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