Réseaux sociaux ou «nouveau monde» ?

Dans l’affaire de la sextape de Benjamin Griveaux, il est de bon ton de vilipender les « réseaux sociaux », mais n’ont-ils pas finalement bon dos. Car, au départ, ce ne sont pas de pauvres types surfant sur la toile qui l’ont partagée mais des thuriféraires d’Emmanuel Macron.

Les personnalités du « nouveau monde »

En effet, alors même que cette vidéo litigieuse avait été affichée sur un site des Gilets Jaunes de 190.000 abonnés, elle n’a eu aucun écho. Elle n’a connu sa diffusion virale que lorsque deux propagateurs « biens sous tous rapports » aient pris l’initiative de la partager.

Laurent Alexandre, l'homme augmenté [capture d'écran vidéo Arte We Demain] Laurent Alexandre, l'homme augmenté [capture d'écran vidéo Arte We Demain]
Laurent Alexandre, chirurgien-urologue, entrepreneur, écrivain, essayiste, militant politique français (dixit Wikipedia), défenseur de l’intelligence artificielle (IA), publiant de nombreuses chroniques sur le sujet dans des grands médias, qui lui déroulent le tapis rouge. Il est accusé d’eugénisme, d’être climato-sceptique et anti-immigrés. Soutien d’Emmanuel Macron, il considère aujourd’hui que Griveaux n’aurait pas dû démissionner mais il a pourtant grandement contribué à sa chute, adoptant un comportement indigne pour une telle personnalité, voulant faire le malin, sans un soupçon de moralité, sans se préoccuper que son acte portait gravement atteinte à la vie privée (au-delà même du petit cas Griveaux). Mais il continuera certainement à se pavaner dans les médias.

joachim-son-forget
L’autre, c’est Joachim Son-Forget, député LREM, qui, après avoir déversé des propos sexistes à l’encontre d’une sénatrice EELV, a démissionné du parti macroniste, pour rejoindre l’UDI, tout en faisant ami-ami avec Marion Maréchal-Le Pen. Tout récemment, il cherchait à nommer Alexandre Benalla comme collaborateur, avec accès à l'Assemblée Nationale, et a même annoncé chez Hanouna le 12 février un projet de candidature à la présidentielle de 2022 avec Benalla ! Outre la légèreté de l’ancien porte-parole du gouvernement, candidat démissionnaire à la mairie de Paris, cela en dit long sur l’impréparation, l’irresponsabilité et le cynisme du « nouveau monde », arrivé au pouvoir par effraction, ayant enrôlé quiconque n’avait surtout pas fait ses preuves auparavant : il suffisait d’aduler Jupiter !

[15 février]

Dans la longue liste du nouveau monde en marche, il faudrait citer Agnès Cerighelli, conseillère municipale de Saint-Germain-en-Laye, qui fut LREM, habituée aux propos homophobes et islamophobes, et qui vient de tweeter que voter pour Rachida Dati à Paris ou Samia Ghali à Marseille , « maghrébines de confession musulmane, c'est trahir la France, son identité et son histoire ». Le ministère de l'intérieur a annoncé ce lundi 17 qu'il saisissait la justice pour "provocation à la haine".

Griveaux exit

Donc le candidat LREM à la mairie de Paris, pour une sextape égarée, a chuté : il va sans dire que de sa vidéo, on s’en tape. Mais décidément, quand ça veut pas ça veut pas. Faut dire que la République en Marche y met du sien : je ne sais pas si on a déjà vu une telle concentration de gaffes, de loupés, de couacs, de bévues, d’impairs, de maladresses, d’étourderies dans un seul gouvernement. Ceci en parallèle avec une incroyable accumulation de bavures, de déchaînements, de violences dans la répression du mouvement social et d’attaques contre l’État social.

Benjamin Griveaux, illustration Elène Usdin [pour Le Parisien, 2017] Benjamin Griveaux, illustration Elène Usdin [pour Le Parisien, 2017]
Comme Benjamin Griveaux va sans doute disparaître de la circulation (encore que), je ne vais sans doute plus être amené à le critiquer comme je l’ai fait à plusieurs reprises y compris dans cet article joint : j’ignore s’il est "ambitieux contrarié", "arrogant", comme cela a été si souvent dit, mais j’ai analysé son discours sur le social. Des positions qui ne relèvent pas de la droite dure, mais qui ne cessent de faire du "en même temps", qui ne s’embarrassent pas de la question des inégalités, et qui surfent sur ce mantra macronien à propos de "la pauvreté en héritage" : en gros, il faut donner à chaque individu dès sa naissance un capital qui le mettrait à égalité avec les autres, et après débrouille-toi. Si tu n'y arrives pas, c'est que tu l'as bien voulu. La mise en application de cette proposition depuis le début du quinquennat s'est révélée d'une extrême... pauvreté. Par ailleurs, je relevais chez lui un autre principe macronien, quelque peu hypocrite, qui consiste à invoquer une critique pour s'en démarquer tout en s'arrangeant pour qu'elle soit dite et qu’ainsi, malgré tout, elle porte : sur l’assistanat, par exemple.

livre

. voir Benjamin Griveaux et ces « Salauds de pauvres », 22 juin 2017 (Social en question).

[14 février]

Également sur le registre des réseaux sociaux mis en accusation, cette chronique sur l’affaire Mila, où l’on retrouve Richard Malka, avocat de Mila… et de Griveaux, courant les plateaux de télé pour clouer le bec à quiconque émettrait la moindre nuance, le dernier en date à en avoir fait les frais étant le politologue Jérôme Fourquet dans C Politique hier soir (émission de Karim Rissouli sur France 5) : il avait osé exprimer une légère critique à l'encontre de l’ex-candidat à la mairie de Paris.

« Vous êtes Mila ? »

Voilà la nouvelle injonction, car manifestement il faut répondre : oui ! C’est, entre autres, ce que Léa Salamé et Nicolas Demorand ont demandé hier à Bernard Cazeneuve et ce matin à Christian Jacob. Attention, les foudres peuvent s’abattre si vous ne l’êtes pas. Les premiers à dégainer ont été Marianne, Causeur, Valeurs Actuelles et les identitaires qui se disent laïques. Mila, 16 ans, ayant refusé les avances d’un internaute en précisant qu’elle était lesbienne, a été l’objet d’insultes, auxquelles elle a répondu en critiquant l’islam, ce qui a provoqué un déchaînement de menaces de viol et de meurtre, l’obligeant un temps à suspendre sa scolarité. Il va sans dire qu’insulter l’islam, ou tout autre religion, même en termes crus, c’est son droit le plus stricte. La police enquête et c’est heureux : il importe que, dans ce cas comme pour toute menace de mort sur Internet, les coupables soient poursuivis, jugés et condamnés sévèrement et que cela se sache.

On peut s’interroger cependant sur l’opportunisme de ceux qui volent au secours de Mila, alors qu’en d’autres occasions ils auraient été sans doute moins tolérants quant à son comportement. On attend qu’ils montent au créneau si elle se poste devant une cathédrale et hurle : « votre religion c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets le doigt dans le trou du cul ». Ce sont les propos qu’elle a tenus, que nombreux médias n’ont pas rapportés. Chez Quotidien sur TMC, elle a dit ne pas regretter ses propos mais s’est excusée si elle a blessé les personnes qui pratiquent leur religion en paix. Son avocat, Richard Malka (qui est aussi celui de Charlie Hebdo), a déclaré dans l’émission C à vous, le 3 février, que toute religion peut être critiquée mais pas les croyants, dialectique qui a été souvent répétée ici ou là. Sauf qu’en disant « votre religion », « votre Dieu », on bascule bien dans une attaque contre ces croyants, attaque qui, encore une fois, ne justifie en rien les menaces qui ont suivi, mais confirme que sur les réseaux sociaux les échanges peuvent être non seulement meurtriers mais aussi maladroits. Et que cela justifierait une médiatisation plus retenue et certainement pas un nouveau mantra : « je suis Mila ». Que la police enquête, qu’on laisse cette jeune fille en paix, et qu’on se souvienne qu’elle a précisé chez Yann Barthes : « j’ai toujours su faire la différence entre une religion et des personnes ».

. je ne mets pas de photo : L'Express, traitant de l'affaire tout en ne craignant pas le ridicule, a cru bon illustrer son article avec une capture d’écran de Mila lors de ses interventions sur Instagram... photo que l’hebdomadaire avait mosaïquée !

[13 février]

. Chroniques publiées sur mon compte Facebook à la date indiquée entre crochets.

Billet n° 526

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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