Police, médias et littérature

Trois chroniques : le Beauvau de la sécurité à huis-clos, Claude Perdriel déversant son fiel à l’encontre d’Edwy Plenel et Mediapart, et le sanglot d’Alain Finkielkraut envers les femmes et sa réflexion sur le Grand Remplacement.

Police à huis-clos

En ce mois de septembre, la presse s’est fait l’écho de deux affaires impliquant des policiers : à Evreux, 5 policiers déversaient des propos haineux, racistes, sexistes, homophobes et antisémites sur WhatsApp. Ils s’en prenaient particulièrement à deux collègues noirs et à une autre, traitée de « pute à kebab » parce qu’elle avait sympathisé avec deux collègues d’origine maghrébine. Des amendes ont été requises par le parquet.

Emmanuel Macron à l'Ecole Nationale de Police de Roubaix, devant policiers et gendarmes [Le Progrès, photo Ludovic Marin AFP] Emmanuel Macron à l'Ecole Nationale de Police de Roubaix, devant policiers et gendarmes [Le Progrès, photo Ludovic Marin AFP]

C’est aussi un « climat de haine » qui régnait à la BAC de Nancy : 4 fonctionnaires agissant comme une milice au sein du commissariat. Xénophobie virulente, blagues douteuses, et vexations à l’encontre d’un collègue traité de « bico », de « bougnoule ». Un policier arborait les lettres « SS » sur un tee-shirt. Blâmes et exclusions temporaires en attendant un conseil de discipline. Plus ancien, dans un commissariat d’un chef-lieu de province, une dizaine de policiers se livraient à des commentaires « inappropriés » sur Facebook sur leurs activités de terrain qui leur a valu une intervention de l’IGPN et un rappel à l’ordre par le procureur. Un d’entre eux allait plus loin : il photographiait des personnes handicapées et vulnérables qu’il diffusait « en se moquant ostensiblement de celles-ci », selon le parquet. Le quotidien La Dépêche commentait [28/11/2018] : « Des personnes si précaires et fragiles que depuis la commission des faits certaines sont décédées ! ». Aucune loi ne permettant de poursuivre pénalement ce policier, il a juste été invité à ne pas recommencer.

 Valentin Gendrot, journaliste s’étant infiltré dans la police, a décrit dans Flic des scènes courantes de propos racistes, de pratiques discriminatoires et de violences. Il a raconté une bavure (en enfant sévèrement battu par un policier)... ce qui lui a valu d’être menacé de poursuite pour avoir attendu la parution de son livre pour la révéler ! Je ne reviens pas sur les violences policières lors des manifestations contre la loi Travail et celles des Gilets jaunes, largement renseignées (en particulier par le film de David Dufresne Un pays qui se tient sage). Le plus souvent, dans les débats sur les plateaux de télé, des représentants syndicaux (dont Alliance) tiennent des propos excessifs, sans aucune nuance (on se souvient du temps où il existait des syndicats de policiers vraiment républicains, je pense à la FASP, majoritaire chez les policiers en tenue). Nombreux sondages, aujourd’hui, montrent que les idées d’extrême-droite sont très présentes chez les policiers et les gendarmes (autour de 50 %). Certes, il ne s’agit pas de prétendre que tous les policiers sont racistes et violents. Le slogan lancé à la Fête de l’Huma (« tout le monde déteste la police ») est évidemment inadmissible (d’autant plus que la protection de la manifestation était assurée... par des policiers).

Pour une police républicaine

Le 15 septembre, Emmanuel Macron a prononcé un discours suite aux tables rondes du Beauvau de la sécurité (qui a été lancé, ce qu'il n'a pas rappelé, après le tabassage de Michel Zecler, producteur de musique noir, par les forces de l’ordre et après la crise des Gilets jaunes qui ont subi des violences que le président avait fini par reconnaître : « il y a des policiers violents » le 7/12/2020 sur Brut). Devant quelques élus et de nombreux gendarmes et policiers, à Roubaix, il a livré un véritable plan de réformes, avec la perspective de doubler le nombre d’agents sur la voie publique. Il a même révélé et promis que, d’ici un mois, le ministre de la Justice devra modifier le code de procédure pénale afin d’améliorer le travail des enquêteurs !

Je m’interroge : est-ce que « penser la police et la gendarmerie de 2030 » n’est qu’une question concernant les gardiens de la paix et les forces de l’ordre ? Des cahiers de doléance ont été établis : par les seuls policiers et gendarmes ! Pourquoi de telles décisions sont annoncées directement à la corporation et non pas au pays tout entier, auprès de diverses instances représentant la population ?

Claude Perdriel donne des leçons de journalisme à Mediapart !

[site de France Inter] [site de France Inter]
Claude Perdriel, patron de Challenges qui sort une nouvelle formule, était reçu par Sonia Devillers dans l’instant M (comme Média) sur France Inter le 13 septembre. L’homme, qui, je le précise, a fait fortune en fabricant des sanibroyeurs, a financé Le Nouvel Obs, Le Matin de Paris, Le Sauvage (écolo, en 1973, qui « défendait le nucléaire sans la radioactivité » !) et Challenges. Il vente sa déontologie et celle de Challenges : dire la vérité, ni de droite ni de gauche… et tralala. Ce qui lui permet aussitôt d’accuser Edwy Plenel de profiter de son statut de média en ligne pour diffamer sans crainte d’être poursuivi. Sonia Devillers dément cette accusation (ridicule, car Mediapart a fait l’objet de nombreux procès en diffamation, souvent gagnés).

Alors il reproche à Mediapart d’aborder les questions de la vie privée ce que Challenges ne ferait jamais, « Plenel ne respectant en rien la déontologie de la presse ». Sans doute qu’il n’apprécie pas que Mediapart ait pu mettre en cause des personnalités sur des abus sexuels (le dernier en date : Zemmour). Il insiste : Plenel, ancien trotskyste, veut le pouvoir pour « faire sauter la société ». Il admet qu’il ne lit pas et n’écoute pas le média de Plenel car il « veut m’imposer un pouvoir journalistique » ! Comme tous les polémistes affichant une hargne maladive à l’encontre de Plenel et de Mediapart (cf. Franz-Olivier Giesbert), il préfère répéter que le grand méchant c’est Plenel, évitant autant que possible de nommer Mediapart car il faudrait admettre qu’il y a plus de 50 journalistes dans la rédaction et que Perdriel est mal placé pour évaluer leurs compétences (certainement reconnues par une grande partie de ses 200.000 abonnés, réussite remarquable qui, il faut le dire, provoque bien des jalousies).

Challenges défend une économie capitaliste, s’extasie devant la réussite des possédants (avec son palmarès annuel des grandes fortunes), et certains de ses journalistes, sur les plateaux de télé, n’hésitent pas à déverser sans retenue leur soutien aux néo-libéraux (comme ce fut le cas de la rédactrice en chef Ghislaine Ottenheimer, qui eut son rond de serviette à C dans l’air sur France 5, émission produite par Maximal Productions, société qui appartint longtemps au Groupe Lagardère et qui a été rachetée l’an dernier par Mediawan (Xavier Niel, Mathieu Pigasse). Notons en passant que Perdriel vient causer dans le poste au moment précis où LVMH (Bernard Arnault, la plus grosse fortune de France) prend 40 % du capital de Challenges (ce qui a dû permettre à notre moraliste en chef d’encaisser quelques royalties tout de même). LVMH contrôle déjà Les Échos, Le Parisien-Aujourd’hui en France, Investir, Le Journal des finances, Radio Classique… On le voit : le patron de Challenges est bien armé pour qualifier le journalisme de Mediapart.

Alain Finkielkraut ou le sanglot de l’homme blanc

Bon, d’accord le sanglot de l’homme blanc c’est Bruckner, mais Finkielkraut c’est tout comme. Il était l’invité de France Inter dans la matinale du 15 septembre (ici), à l’occasion de la sortie de son livre L’après littérature. Il commence par dire que la bonne littérature met en scène un individu, avec nom et visage, et celle qui a cours aujourd’hui réduit « les individus à l’état de spécimen, d’échantillon, d’exemplaire ». Bon, pourquoi pas. Soudain, on a rien vu venir mais il s’emballe pour accabler les féministes qui tissent « un continuum entre galanterie et pénétration forcée, en passant par les regards appuyés ». Mon Dieu, des femmes ont osé dire qu’il faudrait un femmage à Gisèle Halimi et non pas un hommage. Il en est tout tourneboulé. Les poètes ont été les premiers défenseurs de la nature, alors que les écolos aujourd’hui se sont vendus à la science, ignorant la poésie et « contribuant à la dévastation » de la terre. Avec un couplet du grand philosophe sur les éoliennes.

[site de France Inter] [site de France Inter]
Toujours avec cette componction dans la voix qui le caractérise, il affirme haut et fort que les femmes n’ont jamais été aussi libres et est passablement agacé que l’on puisse causer des inégalités de salaire. Elles divorcent quand elles veulent, comme elles veulent. Elles maitrisent la procréation. Cet homme, qui doit se croire tout puissant, concède qu’il n’a pas l’intention de revenir sur cette conquête qu’est l’IVG (merci Finky), mais tout de même, une femme mariée qui veut avorter elle peut le faire, elle a le dernier mot, même si le mari ne veut pas. C’est bien la preuve que « l’ordre patriarcal est derrière nous ». La loi Veil a été promulguée le 17 janvier 1975, mais monsieur se réveille et découvre au bout de plus de 46 ans qu’il en est ainsi, que les femmes ont ce pouvoir de décision concernant leur corps !

Il a tout de même un peu d’humour, comme lorsqu’il évoque son propre « palmarès érotique, à peu près correct », pour dire que c’est tout de même difficile la conquête amoureuse, tant pour les filles que pour les garçon (Léa Salamé ironise : « le lamento de l’homme »).

Une auditrice appelle pour s’insurger qu’il ait ainsi la parole sur cette radio publique, avec « un niveau de contradiction aussi faible », ce qui est, selon elle, « lamentable » : « on n’en peut plus de vos thèses complètement réactionnaires», « que vous soyez sur cette antenne montre bien que l'ordre patriarcal n'est pas tout à fait révolu. De même que l'ordre raciste ». Ce qui conduit Finkielkraut à se lamenter sur « la démocratie perçue [aujourd’hui] comme une marche vers l’émancipation, vers l’égalité » ! Elle n’a eu la parole que quelques secondes, lui bénéficie de toutes les télés et radios, ainsi que de la presse écrite (interview dans Marianne et Le Monde pour cette seule journée de vendredi), mais, comme un vulgaire Michel Onfray, il se plaint de cette tentative de le faire taire.

Il constate que l’historien Gérard Noiriel a dit que Zemmour c’était « la délinquance de la pensée » : « je n’irai pas jusque-là », commente-t-il sibyllin. Mais il s’empresse de poser une question « à tous les journalistes » : Marie Darrieussecq, Léonora Miano, Alain Badiou, Rockhaya Diallo, ou Houria Bouteldja, selon lui, « célèbrent le Grand Remplacement » ! Il n’explique pas le cheminement de sa pensée qui le conduit à une telle assertion mais enchaîne, se disant plongé dans une grande perplexité : « je ne sais pas si le Grand Remplacement existe, c’est peut-être un fantasme », mais pourquoi s’insurger contre Zemmour et Camus (Renaud) et les accuser, eux, de « complotisme paranoïaque » ? Je ne sais pas, peut-être…

Billet n° 632

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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