Soignants en souffrance

« Comment prendre soin des autres lorsque notre direction ne prend pas soin de nous ?» Samedi, lors d’un rassemblement à l’initiative d’intermittents et précaires en lutte, le témoignage d’une infirmière a été lu publiquement, tel qu’elle l’avait exposé récemment à la direction de son hôpital, pour exprimer son désespoir et son ras-le-bol.

[Ph. YF] [Ph. YF]
A Auch (Gers, en Occitanie), les artistes, intermittents et précaires, occupent deux lieux de culture, Circa et Ciné 32, depuis le 17 mars. Samedi, pour fêter le premier mois d’occupation, sur la place de la République, souvent appelée place de la cathédrale, une animation était organisée : chants, danses, musique, prises de parole. Chaque jour, a lieu une agora allée des Arts, près du Dôme de Circa. Mais ce samedi, elle s’est tenue sur cette place. Rappel a été fait des différentes actions menées par les occupants.

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Des organisations amies et des personnes de l’assistance ont pris la parole : la Cimade sur les migrants, Les Sorcières Mal Braisées (LSMB) sur les femmes, France-Palestine Solidarité sur les prisonniers palestiniens en Israël, une enseignante a décrit la situation des précaires de l’Éducation nationale, une Gilet jaune a exprimé sa solidarité avec le mouvement, un militant d’Alternatiba et de la COP21 Auch a rappelé la lutte pour le climat, un jeune maraîcher est venu dire combien il est touché par tout ce qu’il a entendu étant lui-même dans la précarité.

Christophe, un militant de la CGT Santé, a lu un témoignage émouvant d’une infirmière, propos qu’elle a tenus à la direction de son hôpital pour exprimer son désespoir et son ras-le-bol. Il n’est pas question plus particulièrement de Covid ici, mais de la crise hospitalière qui se fait sur le dos des soignants et des patients. Je livre ci-après le propos introductif de Christophe et le témoignage de cette infirmière.

Agora

Christophe, pendant la lecture du témoignage d'une infirmière [Ph. YF] Christophe, pendant la lecture du témoignage d'une infirmière [Ph. YF]
Christophe : Infirmière diplômée depuis 2013, elle a choisi le service hospitalier public par choix, avec foi, passion et dévouement. Elle exerce son métier dans un service de soins techniques au Centre Hospitalier d'Auch qui demande beaucoup de rigueur, de vigilance et de concentration comme tous mais celui-là particulièrement. Face aux difficultés de son quotidien, à des conditions de travail de plus en plus dégradées, elle a décidé avec ses collègues et pour la première fois de se mettre en grève. Devant la direction, elle a crié son désespoir et son ras-le -bol en portant un témoignage fort. 

« Je ne vous parlerai pas de chiffres, ça c'est plutôt votre domaine, je vous parlerai d'humain, de dignité et d'empathie. On ne peut pas dire que je fasse partie des anciennes de l'établissement, pourtant j’appartiens déjà aux anciennes de ce service. Je ne suis pas encore une IDE (infirmière diplômée d’État) expérimentée, pourtant je suis déjà une IDE fatiguée. Fatiguée de voir mes jeunes collègues douter de leur choix de carrière, fatiguée de voir mes collègues les plus anciennes remettre en question leur expertise, leurs savoirs, fatiguée de voir les médecins de mon service épuisés.

Nous sommes une équipe à bout de souffle et c'est pour ces raisons notamment que nous avons été recherchés de l'aide auprès du syndicat CGT de notre Hôpital. Nous avons choisi l'exercice dans la fonction publique hospitalière parce que nous croyons et sommes attachés au service public et à ses valeurs. Nous sommes une équipe à bout de souffle, épuisée, dégoutée de devoir travailler dans de telles  conditions. Au moment de la restructuration que nous impose notre direction, nous vous avions dit que nous étions inquiets pour la qualité des soins prodigués et l’augmentation de la charge travail que cela allait occasionner alors que, déjà, à cette époque-là nous mangions à 15 heures, alors que, déjà, à cette époque-là la charge en soins que représente la médecine aiguë était importante, avec des heures supplémentaires en conséquence.  Nous avons choisi de prendre soin des autres, nous avons choisi notre métier car nous l'aimons mais jusqu'à quand?

Comment prendre soin des autres lorsque notre direction ne prend pas soin de nous ? Quel sens pouvons-nous donner à notre métier aujourd'hui, lorsque nous même soignants avec nos idéaux de soins sommes très régulièrement mis à mal par la réalité du terrain? Alors nos valises intérieures se remplissent au fil du temps, de frustrations, de tristesse, de peurs, qu'on garde pour sọi et qui pèsent sur le moral en s'accumulant et qui peuvent nous conduire à l'épuisement professionnel. Mais comment faire lorsque notre institution est truffée d'injonctions paradoxales : "faites toujours plus avec toujours moins" ?  Alors, oui, aujourd'hui nous partons en retard voire très en retard même. Là encore comment partir à l'heure sachant que nos collègues devront ʺrattraperʺ ce que nous n'avons pas pu faire, oui nous priorisons les soins pour parer au plus pressé avec le sentiment d'un travail inachevé, bâclé et surtout une grande  culpabilité de quitter, nos patients et nos collègues dans de telles conditions. Le nombre d'heures supplémentaires de chaque agent est bien le reflet d'une surcharge de travail importante qui nous oblige parfois à travailler 13 heures de suite, parce que le patient du Box 3 a besoin d'une écoute, de sentir une main, d'être rassuré après l'annonce d'une éventuelle mort subite. Il pleure, a peur de mourir, alors oui ma conscience, mes valeurs de soignante me dis de rester près de lui et puis oui ! quitte à partir en retard.

Infirmières en colère, janvier 2020 [Ph. YF] Infirmières en colère, janvier 2020 [Ph. YF]
Une journée type de travail : je commence mon tour à 7h 45 après avoir pris ma relève et déjà je me demande comment je vais faire. Mes tâches s'enchainent sans répit. J'écoute, je rassure, je réponds, j'organise, j'écris, je faxe, je fais des soins : pansements, contrôle glycémiques avant et après les repas, je téléphone... Tout va vite. Trop vite pour prendre soin du patient comme je le voudrais, bref... je gère mon stress, enfin j'essaie et ceci dans des locaux vétustes, avec un manque de matériel indispensable au bon fonctionnement de l'unité. Je pense pouvoir me poser un peu mais le téléphone sonne et on m'annonce l'entrée imminente d'un patient.

Je lui consacre du temps car pour moi c'est important de l'accueillir, le rassurer, lui expliquer comment son hospitalisation va se dérouler car lui n'a pas choisi d'être à l'hôpital, il ne doit pas être un dommage collatéral d'un service en crise, d'un hôpital en crise. Comment prendre soin de nos ainés, ces personnes qui arrivent dans leur dernière partie de vie pleines de richesses, d'expériences et de sagesse. Ils sont parfois laissés dans leur propre solitude parce que nous n'avons pas le temps, le temps de pouvoir discuter, de pouvoir réaliser des soins qui ne brutalisent pas les corps dépendants, usés ou encore fragilisés par la maladie.

Pour résumer, on me demande d'être partout et nulle part à la fois, d'accomplir des doubles tâches au même moment ! Comment aider ma jeune collègue qui doute, qui pleure, qui a envie de renoncer à ce métier dont elle a fait le choix, lorsque moi-même je remets en question le sens de mon quotidien de soignante, mes valeurs et autres idéaux de soins ! Les professionnels façonnent avec leurs mots et leurs maux leur univers de travail. Il est teinté de leurs valeurs souvent du cœur, de leurs manières de vivre leur profession, de leur manière de transmettre, de leurs gestes techniques, de leurs sens relationnels, de leurs petits trucs bien à eux, et essentiellement de leur humanité et de  leur implication.

Toutes ces réalités professionnelles montrent que le milieu de la santé est en grande souffrance.  Cette situation est plus forte depuis que l'hôpital est organisé comme une entreprise avec des impératifs de rentabilité. »

"Hôpital en ruine", janvier 2020 [Ph. YF] "Hôpital en ruine", janvier 2020 [Ph. YF]

Billet n° 614

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

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