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Billet de blog 22 juin 2022

Béatrice Vallaeys, au temps de Libé

On a appris lundi le décès de Béatrice Vallaeys, ancienne journaliste à Libération. Je témoigne ici de la façon à la fois humaine et professionnelle dont elle a traité jadis une affaire liée au placement judiciaire intempestif d’une enfant.

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Béatrice Vallaeys, le 21 février 1981, jour où la rédaction de Libération décide l'arrêt temporaire de sa parution [Photo Christian Poulin]

La journaliste Béatrice Vallaeys n’est plus, décédée lundi. Libération publie aujourd’hui plusieurs articles à sa mémoire, provenant de journalistes qui l’ont côtoyée, dont Annette Lévy-Villard (qui évoque son féminisme avant l’heure), Jean Quatremer, Maria Malagardis et Laurent Joffrin qui donne son titre aux quatre pages : Une lumière s’éteint. Quatremer parle de « la plus belle personne qui soit » et Maïté Darnault, correspondante à Lyon, insiste sur « sa gentillesse, sa générosité, son rire » et la joie qui émanait d’elle. Ce que d’autres évoquent dans leurs témoignages.

J’ai lu "Libé" dès sa création en 1973 (dès le n° 0), l’achetant tous les jours en kiosque (alors que j’étais par ailleurs abonné au Monde). C’était l’époque héroïque où Libé couvrait toutes les luttes et contestations (en particulier, dans la région où je vivais, l’affaire Lip). C’est ainsi qu’en mai 1976, nous sommes quelques ami·es travailleurs sociaux et militants CFDT (la CFDT de l’époque, autogestionnaire) qui nous mobilisons en faveur d’un homme, motard aux vestes de cuir noir et aux cheveux longs, récemment veuf, dont la fillette a été placée sur décision de la juge des enfants. Devant ce qui nous paraît comme une injustice flagrante et devant l’entêtement de la juge (renommée pour ses décisions intempestives, nous en savons quelque chose : l’article dit qu’elle est « célèbre dans la région pour son intransigeance, vis-à-vis des familles d’une part, mais aussi des éducateurs et des assistants sociaux »), je prends contact avec Libération. La rédaction envoie aussitôt une journaliste, Béatrice Vallaeys. Elle passe une journée en Haute-Saône et se rend avec nous chez ce père éploré. Elle est impressionnante d’humanité, je la revois échangeant avec tact avec cet homme. Nous débattons avec elle au local CFDT de Vesoul : quelques jours plus tard, l’article qu’elle publie dans Libération couvre toute la dernière page, titré Le juge et l’enfant, en grosses lettres majuscules. Elle aborde une telle affaire avec un tact certain, sans manichéisme, sans simplification, comme c'est trop souvent le cas, aujourd'hui encore. 

« Taillés dans le même modèle »

Dans son texte, elle évoque une délégation CFDT des travailleurs sociaux étant intervenue auprès du procureur (Marc Dreyfus *). Elle donne la parole au père de l’enfant, André, qui atteste que depuis des années, compte tenu de l’état de santé déficient de sa femme, donc bien avant qu’elle ne décède, il s’est occupé de ses enfants. Aucun élément n’a été relevé justifiant une telle mesure, c’est le mode de vie d’André qui déplaît et fait craindre à l’autorité judiciaire que la fillette puisse en pâtir. André dit : « La vie qu’on fait aux gens, maintenant, ce n’est pas une vie. On veut qu’ils soient tous taillés dans le même modèle ». Des voisins le soutiennent. La journaliste rencontre également la juge des enfants qui l’invite à la plus grande discrétion, prétextant que cela peut être traumatisant pour l’enfant, affirmant qu’elle ne veut pas d’épreuves de force, et insistant sur le fait que le but de la justice est d’œuvrer « dans l’intérêt des familles ». Dans son article, Béatrice ironise : « mais de cela, tout le monde en est maintenant convaincu ». Le lendemain de cette rencontre avec la juge, le samedi 22 mai, et alors que Béatrice Vallaeys est rentrée sur Paris, les gendarmes viennent informer André que sa fille rentre à la maison le dimanche. Nous sommes nombreux à l’accueillir. L’article parait le lundi 24 mai 1976. On ne peut pas dire que les hiérarchies, dans les institutions sociales et médico-sociales, apprécient ce genre d’interventions tonitruantes, mais l’action étant menée au titre de délégations syndicales, les responsables ferment les yeux. Je n’ai aucun souvenir de la réaction de notre employeur (nous étions cités à mots couverts dans l’article) ni de la juge des enfants qui pourtant n’était pas tendre.

À partir de cette affaire, avec mes amis, je suivais ce que Béatrice Vallaeys publiait (ainsi que sa sœur Anne, également à Libé). Mais le 12 mai 1981, quand Libération reparait (le jour de l’intronisation de François Mitterrand) après deux mois et demi d’interruption, dans une nouvelle version, plus convenue, beaucoup moins marginale, voulant être un grand parmi les grands médias, comme bien d’autres lecteurs, je ne reconnais plus le Libé libertaire d’avant : je garde Le Monde et décide  de n’acheter Libération qu’occasionnellement.   

____

* j’ai rendu hommage à ce procureur dans un article du 7 décembre 2020 : Marc Dreyfus, sans cérémonie…

. Les articles de Libération en hommage à Béatrice Vallaeys paru ce 22 juin : ici et ici.

Dernière page du n° de Libération du 24 mai 1976 (page 16) et une en médaillon [arch. YF]

. En 2018, Béatrice Vallaeys, qui n’est plus au journal, publie une tribune sur « le délit de solidarité » : L'histoire vraie de l'article L-622. Elle vient de diriger un ouvrage collectif, Ce qu’ils font est juste, paru en 2017 aux éditions Don Quichotte dont elle est directrice de collection. Ouvrage, illustré par Enki Bilal, vendu au profit des associations d’aide aux migrants. 

Billet n° 686

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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