Le faux déficit des retraites

Le déficit annoncé des retraites est là pour faire peur, mais il n’est même pas certain et, de toutes façons, pas très élevé. Démontage de cette stratégie machiavélique destinée à affoler les citoyens se perdant dans des chiffres qui, en milliards, deviennent abstraits.

edouard-philippe
Il y a tout juste un an, le COR (Conseil d’Orientation des Retraites), instance censée être spécialiste du sujet, déclarait que les comptes des retraites étaient à l’équilibre jusqu’en 2070 ! Le pouvoir en place, qui prévoyait sa réforme « systémique » était bien marri : comment convaincre qu’il faut réformer alors que, financièrement, tout va bien ? Finalement, comme par enchantement, le COR dit aujourd’hui qu’il manquera autour de 10 milliards par an en 2025. En fait, les scénarios (qui ne sont pas des prévisions) tournent autour de 8 et 17 Md€. C’est dire si ces chiffres, qui affolent les populations (délibérément ou de fait), sont incertains. On est en droit de se demander comment ce conseil d’experts peut produire des documents si fluctuants d’une année sur l’autre, alors même que les données (à part la croissance) sont connues.

Le gouvernement est moyennement satisfait car cela l’oblige à lancer une pré-réforme avant cette date juste pour atteindre l’équilibre (condition sine qua non pour le régime universel de la réforme Macron) : rallongement de la durée de cotisations, âge de départ repoussé, augmentation des cotisations, baisse des pensions ? Il faut bien comprendre que les discours catastrophistes (comme ceux, entre autres, de l’« expert » Philippe Dessertine) se gardent bien de préciser que l’on parle d’un budget retraites qui s’élève à 325 Md€ (qui sont réellement collectés) pour lequel il manquerait (ce n’est pas sûr) 10 Mds (soit au pire 3 % du budget, et 0,3 % du Pib). On est loin d’une faillite du système contrairement à ce que prétendent ceux qui, de façon calculée, cherchent à inciter les jeunes générations à plier l’échine, à croire que tout est perdu pour elles et donc à tout accepter : il manquerait donc, et ce n’est même pas sûr, 0,3 % du Pib !  

10 milliards d’euros c’est :

- le bénéfice annuel de la BNP ou de Total ;

- le montant annuel des gains des jeux de hasard ;

- le montant accordé à l’hôpital avec reprise partiel de la dette de 30 Md€ ;

- la moitié de la suppression totale de la taxe d’habitation (mesure inexpliquée qui bénéficiera également aux classes supérieures, que personne ne demandait, purement démagogique et électoraliste lors de la campagne présidentielle, une réduction des montants aurait suffi) ;

- le quart des cadeaux accordés au patronat dans le cadre du CICE ;

- le double des cadeaux fiscaux accordés aux plus riches (dont ISF en partie supprimé).

« Stratégie diabolique »

On doit pouvoir poursuivre la liste : tout ça pour dire que 10 Md€ ce n’est pas rien certes (si le montant du déficit prévisible est exact), mais cela n’est pas dû à une augmentation des dépenses, comme l’indique le rapport du COR lui-même. Christian Chavagneux, d’Alternatives économiques, expliquait justement ce matin dans l’émission d’Alexandra Bensaïd sur France Inter que les raisons du déficit étaient liées aux mesures prises par le gouvernement actuel : réduction d’emplois dans la fonction publique (80.000 emplois supprimés d’ici 2022), austérité salariale prolongée dans la fonction publique, et non compensation des exonérations des cotisations sociales pour la prime de Noël et pour les heures supplémentaires. L’économiste ne craignait pas de parler de « stratégie diabolique » du Président de la République.

Même Emmanuel Lechypre, un des chroniqueurs économistes de BFMTV, reconnaissait qu’il s’agissait bien là de l’analyse du COR. Et les deux s’accordaient pour dire qu’il ne fallait pas faire travailler chaque salarié davantage, il vallait mieux répartir le travail « avec beaucoup de gens qui travaillent ». Christian Chavagneux avançait un argument, que j’ai très souvent évoqué dans mes billets de blog : « en 1960, l’ensemble des Français travaillaient 42 milliards d’heures. Aujourd’hui, c’est aussi à peu près 42 milliards, donc la quantité d’heures de travail est à peu près fixe ». Cela du fait des gains de productivité. C’est en effet, la réduction progressive de la durée du temps de travail qui a permis de créer des millions d’emplois depuis les années 60.

C’est donc sur une tromperie organisée que l’on veut faire travailler les salariés plus longtemps (avec une réforme immédiate dite paramétrique) et que l’on veut aboutir à une réduction des montants des pensions de retraite (avec la réforme dite systémique). Edouard Philippe a beau nous dire qu’il ne veut pas une baisse des pensions (en fait, la réforme Delevoye y conduira) ni une hausse des cotisations (et pourquoi pas, plutôt que de supprimer des cotisations sociales afin de permettre au patronat de ne pas augmenter les salaires). Sibeth Ndaye, porte-parole du gouvernement, a beau invoquer, de façon démagogique et simpliste (l’argument est usé jusqu’à la corde), qu’il ne faut pas laisser la dette « aux générations suivantes » ou Richard Ferrand, président de l’Assemblée, peut toujours ânonner que l’on vit plus longtemps et surtout, affirme-t-il, « tendanciellement plutôt en bonne santé » (« c’est banal comme un nougat de Montélimar », métaphorise-t-il intelligemment, alors que l’espérance de vie en bonne santé stagne à 62,5 ans). Tout cela n’empêchera pas que les chiffres  et les données sont têtus, encore faut-il les connaître.

Le COR écrit que le retour à l’équilibre est prévu pour 2030 ce que l’on se garde bien de préciser en haut-lieu. En admettant même que son scénario de déficit à 10Md€ soit fondé, il y a d’autres moyens de les compenser lorsque le souci premier des gouvernants est le bien-être des administrés. Il n’y aurait rien d’immoral à ce que le budget des retraites, massivement abondé par les cotisations salariales et patronales (salaire différé), le soit également par la contribution des plus fortunés pour permettre aux anciens salariés ayant cotisé de bénéficier d’un temps de retraite heureux. Si vraiment le but de la République est le bien-être de l’ensemble de ses citoyens.

. Édouard Philippe a causé un peu de cela jeudi matin [23 novembre] sur France Inter : si Léa Salamé et Nicolas Demorand l’avaient voulu vraiment, ils auraient mis le premier ministre devant ces chiffres plutôt que de se contenter de lui dire : on ne comprend pas grand-chose à votre réforme.

. Perspectives des retraites en France à l’horizon 2030rapport du COR (21 novembre 2019).

. voir sur ce blog : Retraites : équilibre financier jusqu’en 2070.

 Hôpitaux, Police : et le travail social ?

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Les agents des hôpitaux sont mobilisés, les policiers aussi : les médias mainstream ont tendance à présenter de façon plutôt compréhensive ces revendications. Et c’est tant mieux. Le gouvernement lâche des moyens pour tenter de désamorcer la mobilisation du 5 décembre. Dans les hôpitaux, prime annuelle de 800 € pour ceux qui exercent en Ile-de-France (pour se loger), prime annuelle de 300 €, annulation d’une partie de la dette des hôpitaux. Sauf que les problèmes de financement se posent ailleurs : les Départements, qui assument pour partie l’action éducative et sociale dans ce pays (petite enfance, protection de l’enfance, insertion sociale et professionnelle, personnes âgées) sont étranglés par une politique budgétaire en vigueur depuis plusieurs années, déjà par Emmanuel Macron sous François Hollande (alors que le gouvernement ne cesse de proclamer : « on vient juste d’arriver, c’est la faute de nos prédécesseurs », comme l’a encore dit Edouard Philippe ce matin sur France Inter). Il est totalement injuste que les difficultés que rencontrent les travailleurs sociaux dans l’exercice de leurs missions ne soient pas prise en compte par le pouvoir : elles sont dues à un manque de moyens mais aussi souvent à une organisation défaillante, du fait de l’absence de « portage » du travail social par le gouvernement.

. photos issues de la page Facebook Commission de Mobilisation du Travail Social en Ile-de-France

À bas le droit social !

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Jacques Barthélémy et Gilbert Cette, deux économistes macronistes, montent au créneau dans Les Échos pour contester les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) qui seraient préjudiciables à la bonne marche de la libre économie (la liberté, en fait, du renard dans le poulailler). Ces grands experts considèrent que ces conventions, accordant des droits aux salariés, sont néfastes puisque ce sont les pays qui les appliquent le mieux qui ont le plus de chômage. Et ils prétendront après que l’économie est une science !

Déjà, récemment, également dans Les Échos, la pourfendeuse du service public, Agnès Verdier-Molinié gémissait sur le fait qu’avec le prélèvement à la source les très riches... allaient payer 5 milliards d’euros en plus. Si seulement.

Réduire l'emprise du droit social international sur les entreprises

. voir sur ce blog 100 ans de l’OIT : Promouvoir la justice sociale.

Philanthropie pour être honnête

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Le prince Andrew, frère du prince Charles, annonce qu’il se retire de ses engagements officiels. Il est impliqué dans l’affaire Epstein (ce millionnaire américain accusé de pédophilie qui s’est suicidé en prison aux États-Unis). Le prince fait lui-même l’objet d’accusation de viol sur mineure. À cette occasion, on apprend que cet individu, qui touche de la Reine d’Angleterre des sommes fabuleuses pour vivre sans rien faire, parraine 200 associations caritatives et, du coup des sponsors de renom, retirent leur soutien. Philanthropie et charité, les deux mamelles de l’oppression et de l’injustice organisées.

Amende pour aumône

100 € d’amende pour avoir donné à une mendiante. Ici ou là, des agents de l’ordre ne se sentent plus, ne mesurent plus qu’ils basculent dans l’ignominie. La SNCF a fini par retirer la contravention. Mais quels étaient réellement ses ordres ?

. article de la Dépêche : ici.

Gare Matabiau [Photo La Dépêche] Gare Matabiau [Photo La Dépêche]

Billet n° 506

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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