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Billet de blog 24 juin 2022

Rajaa, ça veut dire espérance

Ce film de Marielle Duclos, tourné dans un foyer de travailleurs migrants, nous présente des hommes âgés qui interprètent humblement des berceuses de leur enfance puis, en confiance, s'expriment sur leur famille restée au pays, la séparation et la souffrance de l’exil.

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Le film débute par une chanson murmurée : des hommes d’un certain âge se frottent les yeux, les mains, chantent des mots, des bouts de phrases, dont l’écho semble parfois se propager sur la cité toute entière. Au cours d’un atelier qu’anime Forbon, jeune musicien originaire du Congo, ils sont invités à chanter des berceuses. On imagine que ce n’est pas simple d’obtenir de ces hommes réservés, confrontés à la rudesse de la vie, qu’ils adoptent des comportements empreints de douceur et intimistes. On les verra aussi faisant mine de bercer un enfant. Comme sans doute dans tous les pays du monde, ces berceuses disent : ne pleure pas mon bébé, dors bien mon enfant, dors mon ange. Leurs sourires ne semblent pas des sourires de timidité, mais des sourires de bien-être, parce qu’on leur permet d’être eux-mêmes, au plus profond de leur être. Et ils commentent ce qu’est pour l’enfant ainsi bercé le réconfort de la voix de la mère, les mots, dit l’un d’eux, comptent moins que « le rythme qui fait dormir ». Ils se souviennent du chant du soir de leur propre mère faisant ainsi dormir toute la fratrie. Ce souvenir reste en tête, et n’en partira jamais « jusqu’à ce qu’on sera dans le trou ». Ils interprètent aussi des chants d’exil, la souffrance de l’éloignement.

Progressivement, ils confient à Marielle Duclos, à sa caméra, à son micro (elle est seule pour tout capter) leur passé, leur enfance, le regroupement familial, réalisé ou non (quand la parentèle s’y oppose ou quand la France n’a plus voulu accueillir). Ils sont tiraillés entre ici et là-bas. Ils expriment tout ce qu’ils éprouvent, depuis tant d’années, envers leur famille éloignée. Ils sont manifestement en confiance et livrent avec délicatesse leurs sentiments. L’un n’est pas rentré au Maroc depuis vingt ans, il est venu en France le jour même où son père, lui, rentrait définitivement au pays. L’un a travaillé dur dans le bâtiment, il espère pour ses enfants autre chose : être ingénieur ou conducteur de travaux. Un jeune envoie régulièrement de l’argent dans sa famille, quand il ne peut pas il confie que c’est une souffrance. Jacinto, cap-verdien, qui n’a jamais vu sa fille âgée de  30 ans mais qu’il a souvent au téléphone, témoigne avec un sourire déchirant, puis chante a capella Sodade (« si tu m’oublies, je t’oublierai,  jusqu’au jour de ton retour »). De son côté, M. Haddad joue sa nostalgie au violon.

En voix off, Malika, restée au Maroc évoque son père, qu’elle ne connaît pas : elle souffre de son absence. Elle a longtemps rêvé de lui, elle l’a imaginé, espérant qu’il ouvre un jour la porte et qu’il surgisse : car l’espérance est des deux côtés de la Méditerranée. Personne ne lui a expliqué pourquoi il n’est pas là, au point qu’elle a souvent douté : peut-être qu’il n’existe pas. Puis elle a admis qu’il était en France : « c’est à cause de la France que je reste sans père ».

Des petits-enfants appellent leur grand-père pour qu’il revienne. Certains de ces hommes font le bilan : ils ne souhaitent pas que leurs enfants suivent le même chemin, venir en France sans leur famille, vivre ainsi à distance. Eux, comme leurs pères, ont été pris dans un engrenage dont ils n’ont pu sortir : une carrière hachée, des années incomplètes du fait même du retour régulier au pays, ont fait que leur pension de retraite est trop faible sans le complément du minimum vieillesse qui ne peut être perçu que si l’on vit au moins six mois par an en France. Par ailleurs, la protection sociale cesse dès qu’ils quittent la France, ne pouvant plus bénéficier des soins qui leur sont prodigués ici. Évidemment, chacun a ses raisons de rester ainsi loin de sa famille, dans tous les cas, ils vivent dans leur chair la souffrance de l’exil. Ce film est plus qu’un documentaire car les images, la musique, les chants et les paroles créent une œuvre touchante qui provoque en nous une gratitude envers ces personnages attachants.

Bande-annonce :

Rajaa - Bande annonce © La chambres aux fresques

Pour procéder à une projection locale du film, s’adresser à La Chambre aux Fresques : contact@chambreauxfresques.com. Même adresse pour commander le DVD (20 €) et VOD (www.capuseen.com)  :  https://chambreauxfresques.com/boutique/

"Paternité à distance"

Marielle Duclos était présente lors de la projection du film à Auch à l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, organisée localement par Ciné 32 en partenariat avec les associations et collectifs réunis au sein de la Coordination des collectifs Migrants du Gers (CCM 32). Le public remercie la réalisatrice pour ce film émouvant, un autre regard sur la question des migrants.

Marielle Duclos [Ph. YF]

Marielle explique que c’est grâce à sa sœur Florence, présente dans la salle, que ce film a pu se faire. Florence, assistante sociale, travaillait comme médiatrice sociale dans un foyer de travailleurs migrants à Chevilly-Larue (Val-de-Marne). Avec Forbon (auteur, slameur, beat boxer), ils ont organisé un atelier autour des berceuses. Le projet de Forbon était de faire une collecte de chants pour réaliser une création sonore. Marielle, sensible à la portée puissante de ces chants auprès de ces hommes entrevoit la possibilité d'un film : « ces berceuses étaient une porte d'entrée sur la paternité à distance ».

Cela a pris du temps (5 ans) car il fallait trouver un producteur. Interrogée sur sa formation initiale, elle glisse en passant qu’elle est médecin, gynécologue, et a fait un master de réalisation cinéma à Toulouse. La présence de Florence, restée sept ans dans ce foyer, facilitait la confiance, de même que la légèreté du dispositif (elle seule avec la caméra et la prise de son). Par ailleurs, ayant presque l’âge de leurs enfants, elle a été rapidement acceptée.

[Photo du film]

Florence précise que la plupart sont des personnes abîmées, qui ont occupé des métiers pénibles, parfois dangereux, certains ont eu des accidents de travail graves.

Le film a été projeté aux protagonistes du film : c’était émouvant car deux d’entre eux sont morts depuis le tournage (dont le père de Malika). Ils ont dit que c’était « triste mais juste ». S’ils parlent peu de leurs femmes c’est que le projet était bien d’axer sur la paternité et donc sur leur lien aux enfants. Les relations de couple sont mises à mal : l’un a confié que « sur 40 ans de vie, on a passé 40 mois avec nos femmes ».

On apprend que Moussa, le père de Rajaa, a pu finalement faire venir ses enfants et sa femme (filmés à la fin du film dans une ruelle du Maroc). M. Haddad est rentré au pays. Jacinto a enfin pu retourner au Cap Vert et voir sa fille pour la première fois.

Un spectateur à Auch, originaire de Kabylie, fait part de son émotion devant un film où l’on voit que des gens s’intéressent à ces hommes oubliés qui se confient sur leur part intime, familiale. Il est très touché par la belle chanson finale (Dounia) car il en comprend les paroles (non sous-titrées) : « c’est le déchirement, la vie de la personne coupée en deux, présence physique ici, intime là-bas. Dounia, c’est la vie, le destin ».

Journée mondiale des réfugiés :

[Ph. J.L. Galvan]

La Coordination des Collectifs Migrants du Gers (CCM32) qui organisait cette soirée le 20 juin dans le cadre de la Journée mondiale des réfugiés, a présenté les actions de six organisations gersoises (Amnesty International, la Cimade, Réseau Éducation Sans Frontière, la Ligue des droits de l’homme, ATTAC, Solidarité Migrants Diocèse d’Auch) et de 13 collectifs et associations (à Auch, Nogaro, en Lomagne, aux Portes de Gascogne) : aide administrative, scolarisation des enfants, achats extra-scolaires, déplacements, cours de français, recherche d’emploi, aide à la régularisation, à l’autonomie. Des situations concrètes d’insertion sociale et professionnelle des familles migrantes sont décrites.

« Ils sont vivants »

Outre le film Rajaa, a été projeté Ils sont vivants, film de Jérémie Elkaïm, avec Marina Foïs dans le rôle principal. Merveilleuse Marina qui exprime avec une justesse incroyable tous les sentiments qui la traversent, quand le hasard de la vie la met en contact avec des migrants entassés dans un camp, qui pourrait être Calais (le film s’inspire du livre de Béatrice Huret, Calais mon amour). Caméra au poing (plans serrés), on approche cette misère et le cheminement d’une femme, aide-soignante qui, contre son entourage et ses amis (dont nombreux policiers anciens collègues de son mari décédé), se laisse emportée progressivement par l’humanité. Cheminement : on devine non pas qu’elle devient peu à peu humaine et solidaire, mais qu’elle fait émerger ces valeurs profondément ancrée en elle. La rencontre avec Mokhtar n’est pas vraiment celle d’une autochtone et d’un étranger mais tout simplement de deux êtres humains, un homme et une femme, qui s’aiment. Amour impossible ? Peut-être, mais la morale de cette histoire est qu’ils sont vivants.

Billet n° 687

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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