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Billet de blog 25 févr. 2022

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« Un autre monde » ou la souffrance au travail

Le film de Stéphane Brizé est emblématique d’une domination du mode de gestion néolibérale qui sacrifie tout à la rentabilité, au profit de quelques-uns. Cela provoque bien des souffrances au travail qu’Antoine Duarte, enseignant-chercheur, a décrit lors d’une projection-débat.

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Pour l’entreprise Elsonne, il s’agit tout simplement de gérer une réduction d’effectifs salariés de 10 % alors même que le groupe est bénéficiaire. Pour satisfaire les actionnaires, la direction américaine du groupe impose à ces cadres français de licencier à tour de bras. Celle que dirige Philippe (Vincent Lindon) doit se séparer de 58 salariés sur 508 (déjà l’entreprise a perdu une centaine de salariés depuis son rachat par les Américains quelques années auparavant). Il n’a pas six mois pour mettre à exécution ce plan social, mais 9 semaines. L’argument classique : il faut se séparer de 58 pour en sauver 500. Ce qui perturbe les quelques directeurs récalcitrants ce n’est pas de mettre à la rue des professionnels qui donnaient satisfaction, c’est qu’ils redoutent que ce soit difficile d’organiser le travail avec moins de personnels alors que la production imposée n’est pas réduite.

Les personnels, joués par des non-professionnels, sont criants de vérité. Leur souci pour leur entreprise est crédible. L’ambiance est telle qu’ils viennent travailler même s’ils sont malades. Mais comme souvent, en vain. Lorsqu’ils marquent un point c’est lorsqu’ils ont enregistré les propos du patron, à son insu. Il faut donc biaiser avec la légalité pour être cru.

Malgré le propos, le film n’est pas manichéen : ceux d’en face ne sont pas des monstres. Ils sont coupables, leurs manœuvres délétères sont décrites, mais ils ne sont pas sans se poser des questions. Les directeurs (pas tous), pour contourner les exigences de la direction générale, envisagent d’abandonner leurs primes. Mais ce n’est pas ce que le grand patron américain attend d’eux : s’il fait mine d’apprécier leur capacité d’imagination, il compte sur leur intransigeance. Il leur demande en quelque sorte d’être des tueurs, c’est comme ça qu’on dirige vraiment : « ayez le projet d’être plus grand », « dégraissez », car de vos états d’âme « tout le monde s’en branle ».    

Quant à la directrice-France (Marie Drucker), elle sait faire jouer l’amitié, la sympathie tout en ne lâchant rien sur l’objectif principal qui, s’il est respecté, lui assurera la promotion espérée. Un des moyens de la domination c’est aussi d’être bien informé (d’avoir donc des informateurs) : « je sais ce qui se passe en temps réel ».

Le lien qui est fait entre ce monde impitoyable et la vie privée de Philippe (séparation avec sa femme excédée par le fait que son mari n’est jamais là et le fils, étudiant en école de commerce, qui a pété les plombs et s’est retrouvé en hôpital psychiatrique) est parfois fortement didactique, comme lorsque le fils (Anthony Bajon, stupéfiant) actionne des marionnettes à la manière de tous ces personnages qui, à part l’échelon suprême, sont finalement tous manipulés. Sans oublier la petite notation people : une photo de Lindon et Kiberlain jeunes, sans doute une vraie, pour nous rappeler qu’ils furent jadis en couple.

Philippe ne sort pas indemne de ces confrontations… ou au contraire, peut-être parviendra-t-il à retrouver son fils.

La souffrance au travail

Lors de la projection du film à Auch (Gers) à Ciné 32, le 16 février, en partenariat avec la CGT et l’IDHS* (Institut départemental d’histoire sociale), Antoine Duarte, enseignant-chercheur à l’Université Jean-Jaurès à Toulouse était invité à débattre. Son nom apparait au générique du film, car, avec d’autres, il a conseillé Stéphane Brizé sur la question de la souffrance au travail.

Pour préparer ce film, Stéphane Brizé a accompli un long travail avec Olivier Gorce, scénariste de En guerre, de La Loi du marché, de Chocolat, de Personna non grata. Olivier Gorce est en lien avec Christophe Dejours, le grand spécialiste de la souffrance au travail (titre d’un de ses livres). Brizé et Gorce ont rencontré des cadres pendant des heures pour s’imprégner d’une réalité qui dépasse la fiction. Comme le réalisateur l’a indiqué sur le plateau de l’émission C ce soir, animée par Karim Rissouli, « il a dû euphémiser et réduire la voilure », sinon cela aurait paru excessif.

Conformément à une remarque d’une spectatrice, Antoine Duarte reconnait qu’il y a des similitudes avec Les Fossoyeurs de Vincent Castanet (sur les Ehpad), car si certaines informations concernant les pensionnaires et le personnel étaient connues depuis des années, par contre la maltraitance faite aux cadres a été jusqu’alors bien moins abordée.

Intensification des rapports de domination

Elsonn est une entreprise qui marche bien, mais on licencie pour gagner plus : c’est ce qui se passe dans plein de secteurs. « On est dans un temps où les rapports de domination, qui ont toujours existé, s’intensifient ». Le système génère de la violence : peur d’être déclassé. Et une souffrance éthique : obligation de faire ce qu’on ne veut pas faire. Les salariés intègrent à leur corps défendant des consignes inhumaines (comme celle consistant à utiliser un drap noué sur la porte pour enfermer une personne âgée dans sa chambre) en érigeant des défenses (« je n’ai fait qu’appliquer les ordres »). On assiste à un renversement des valeurs : le courage consistait à dire non (le « non » de Jankélévitch), aujourd’hui il revient à exécuter les ordres.

Claire (Marie Drucker) est tout à la fois froide et sympathique, propre et lisse : sous ses apparats, d’une grande violence sociale. Pour que tout ça marche, « il faut arrêter de penser, ne plus vouloir distinguer le bien du mal ». Antoine Duarte fait lien avec ce qu’écrit Hannah Arendt sur les employés qui géraient sans se poser de question les trains pour Auschwitz.

Lors du débat avec Antoine Duarte, à Auch, le 16 février [Ph. YF]

Face à la résistance au changement, la psychologie sociale a développé la théorie du nudge (coup de pouce), qui s’inspirant du design met en évidence que des suggestions indirectes permettent plus efficacement à ce que les groupes et individus prennent les décisions auxquelles ils auraient résisté s’ils avaient dû subir des injonctions. Le capitalisme, qui fait beaucoup appel aux psychologues, pratique amplement le nudge, c’est ce que montre Eva Illouz dans Happycratie. C’est enseigné dans les classes préparatoires et les grandes écoles (Roxane Dejours a montré dans sa thèse ce processus de sélection, ici).

La loi générale de la précarité

Marie Drucker (choisie par Stéphane Brizé parce qu’il la connait personnellement) paraissait totalement à l’aise dans ce rôle, peut-être parce que cela est de mise dans une rédaction d’un grand journal télévisé. Elle a cette aisance managériale. Elle conserve cette apparence aimable tout en assénant des mots cruels. Comme à l’antenne d’une chaîne, les directeurs annoncent le pire, défendent l’indéfendable, sans sourciller, sans donner l’impression que cela puisse les perturber. La femme politique qui a inspiré le personnage de Claire serait… l’ancienne ministre Prune Poirson, qui redevenu députée avait tout plaqué pour prendre tranquillement une direction du groupe Accor. Et c’est à Laurence Parizot, ex-patronne du Medef, que se réfère un propos justifiant la précarité : « La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »

Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain et Anthony Bajon ont été d’emblée choisis, tous les autres ont fait l’objet d’un casting. C’est en voyant un spectacle de marionnettes que Stéphane Brizé s’est dit, comme une révélation : « mais c’est mon Philippe ».

Un spectateur constate que les jeunes générations font preuve d’une désaffection au travail ce qui est peut-être rassurant. Pour Antoine Duarte, les jeunes, lors de leur première expérience de travail,  y croit avant d’en prendre plein la tête : alors seulement, ils plongent eux-mêmes dans le cynisme. Cette rencontre avec le réel, pour beaucoup de jeunes, provoque un véritable ébranlement.

C’est un phénomène général : y compris chez les magistrats, comme la tribune des 3000 l’a montré (suite au suicide d’une jeune magistrate de 29 ans) : « Nous ne voulons plus d’une justice qui n’écoute pas et qui chronomètre tout ». L’école de la magistrature leur présente une Justice idyllique, mais sur le terrain, dans les juridictions,  ils découvrent la réalité. Ils se prennent en pleine figure le réel des justiciables et des audiences qui durent des heures et des heures, sans pause. Le constat que les délibérés ne sont pas rédigés en commun. Pour tenir, les magistrats mettent en place des dispositifs rapides dans une logique productiviste qui prennent quelques libertés avec la loi.

Il est interdit de douter

Dans cet autre monde, il n’est pas permis de douter. Or la pensée autonome, c’est le doute. C’est pourquoi on entend Anne Sylvestre chanter J’aime les gens qui doutent. Pour ne pas douter, il faut s’entraîner. Pour ne pas penser, il faut adopter la production langagière du management : une « pensée d’emprunt » et non une pensée propre. La crise pour ces cadres c’est quand l’usine se retourne contre eux.

De la même façon, Snowden ne se posait pas trop de question quand il s’agissait d’espionner dans le monde entier, hors des États-Unis. Mais lorsqu’il découvre que ce sont les citoyens américains qui sont minutieusement contrôlés, alors il angoisse, il doute, il ne peut plus consentir. Le doute est en général provoqué par un élément du contexte : dans le film, c’est le divorce, qui conduit Philippe à se poser des questions.   

Pour la réalisation de sa thèse de doctorat en psychologie (Défenses et résistances en psychodynamique du travail, 2017), Antoine Duarte a étudié « les stratégies de défense construites pour lutter contre la souffrance éthique, c’est-à-dire la souffrance éprouvée par des sujets lorsqu’ils sont amenés, par les consignes de l’organisation du travail, à apporter leur concours à des pratiques que leur sens moral réprouve » [extrait du résumé sur le site theses.fr]. Sur le terrain, des collectifs de salariés résistent à l’organisation néolibérale du travail qui a trois conséquences : le mépris du travail vivant, la désolation et la banalisation de l’injustice sociale. Ces petits collectifs, souvent clandestins,  cherchant à accomplir un travail honorable, s’appuient sur un consensus. Ils constituent des petits « observatoires » des métiers. Antoine Duarte cite Alain Supiot et son livre La Gouvernance des nombres qui décrit comment le pouvoir ne cherche plus une instance souveraine transcendant la société mais des normes chiffrées et la prétention d’atteindre « une harmonie fondée sur le calcul ». La souffrance au travail s’explique en partie par ce « nouvel idéal normatif qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes ».

Antoine Duarte conclut son intervention en citant l’hôpital de Saint-Alban qui pendant la Seconde Guerre mondiale, en Lozère, où une équipe de psychiatres (Tosquelles, Bonnafé, Oury) accueille des malades mentaux, continue la pratique du soin, cache des maquisards, et est à l’origine de la thérapie du soin, de la psychiatrie institutionnelle.

_____

*L’IDHS fête cette année ses 20 ans. Cet institut, hébergé dans les locaux de la CGT, collecte tous les documents sur le travail, afin de les étudier et de les archiver dans un fonds documentaire.

UN AUTRE MONDE - Bande-annonce © Diaphana Distribution

Billet n° 663

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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