Hommage à Lissagaray, communard et historien de la Commune

Pour le 150ème anniversaire de la proclamation de la Commune, un rassemblement a eu lieu cet après-midi à Auch (Gers, Occitanie) dans un parc où est érigée la stèle de Prosper-Olivier Lissagaray, Auscitain, opposant forcené à Napoléon III, engagé dans la Commune de Paris. Le récit qu’il en a fait dès 1876 est un ouvrage de référence.

Robert Abila, membre de l'association des Amis de la Commune de Paris [Ph. YF] Robert Abila, membre de l'association des Amis de la Commune de Paris [Ph. YF]
Robert Abila, membre du Comité gersois de l’association des Amis de la Commune de Paris, prend la parole devant 200 personnes rassemblées dans un jardin de la ville d’Auch ce dimanche 28 avril. Il s’agit d’une des plus anciennes associations ouvrières de France, puisqu’elle a été créée par des Communards à leur retour de déportation des bagnes de Nouvelle-Calédonie. Après avoir rappelé les consignes sanitaires et annoncé qu’à l’entrée du parc était installée une table de libraires, il précise que ce rassemblement a été organisé par ce Comité, en lien avec la Libre Pensée du Gers, Sud Culture, Solidaires 32 et le mouvement de lutte du secteur culturel qui occupe depuis plus d’une semaine le pôle Circa-Ciné32.

Occupation des lieux de culture actuellement en cours à Auch, à Circa et Ciné32 [Ph. YF] Occupation des lieux de culture actuellement en cours à Auch, à Circa et Ciné32 [Ph. YF]
Avant ce rassemblement, une Marche pour une Vraie Loi Climat, organisée par Alterniba, avait défilé dans les rues de la ville (la plupart des participants ayant rejoint cette commémoration de la Commune).  

Robert Abila : « Il y a un peu plus d'un déjà, un camarade, un ami, un personnage bien connu des habitués des manifestations et des lieux de culture d'Auch nous quittait.  Cette journée lui aurait plu.  J'aime à penser qu'il est avec nous aujourd'hui. A toi Micha !

Le dimanche 28 mars 1871, il y a exactement 150 ans, était proclamée la Commune à Paris qu'on appelle La Commune de Paris. Ce mouvement émancipateur eut lieu également dans d'autres villes de France et de nombreuses manifestations de soutien à ce mouvement communaliste eurent lieux un peu partout en France. La Commune a été proclamée à Toulouse, à Narbonne, à Marseille, Lyon, St Etienne. Des manifestations, vite réprimées, eurent lieux dans de nombreuses localités, également à Auch.

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Pour bien comprendre la portée de ce mouvement, il faut savoir, que, jusque-là, les municipalités n’étaient pas élues mais nommées par l'exécutif. C'était la première fois que la population, le peuple laborieux, élisait ses représentants, ses mandataires qui étaient au service des électeurs et non plus au service de l'Etat. Les Communes se proclamaient indépendantes, autonomes et s'auto-gouvernaient, refusant par là-même une quelconque autorité au-dessus d'elles ! Un mouvement plein d'espoir naissait : l'organisation de la société hors de l'autorité de l'Etat.

Si nous sommes réunis dans ce jardin, c'est également pour rendre hommage à Lissagaray, enfant du pays, journaliste farouchement républicain qui fit de nombreux séjours en prison pour ses écrits et ses prises de positions. Un monument lui est dédié à l'entrée du jardin Ortholan, cette stèle se situait à l'origine en haute ville, au sommet des escaliers des allées d'Étigny. Lissagaray participa à la Commune de Paris, comme simple soldat de la Garde nationale, l'organisation militaire créée dans chaque arrondissement de la ville et composée des habitants du quartier. Il se battit sur les barricades quand ceux qu'on appelle les Versaillais, les troupes régulières du gouvernement réfugié à Versailles, attaquèrent Paris pour mettre fin à ce mouvement révolutionnaire. Ce dernier comptait bien se passer de l'autorité d'un gouvernement ou de la majorité royaliste, qui avait conclu une paix honteuse avec les Prussiens qui amputait le pays de l'Alsace et la Moselle.

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Lissagaray écrivit, pendant son exil, une Histoire de la Commune de 1871 qui fait encore référence aujourd'hui. La Commune dura 72 jours. Le premier décret qu'elle prit fut la séparation de l'Église et de l'État, 35 ans avant la loi de 1905 : la liberté de culte est conservée mais l'institution religieuse est farouchement combattue. L'enseignement laïque devient obligatoire et gratuit pour les garçons comme pour les filles. Les ateliers sont réquisitionnés et confiés aux travailleurs. Les logements vides sont saisis pour loger les nécessiteux. Le divorce est devenu une formalité et la Commune reconnait le droit des familles en dehors du mariage.  De très nombreux décrets sont pris, la plupart n'auront pas le temps d'être appliqués. Le 21 mai, les armées versaillaises attaquent Paris et débute ce qu’on appellera la semaine sanglante.  La répression est féroce, les prisonniers communards sont exécutés sans jugement. On fusille dans tous les parcs de la ville… 10 000, 20 000 exécutions ? on ne le saura sans doute jamais.  Ce qui est certain c'est que le massacre ne s'arrête que par peur des épidémies tellement la ville est submergée de cadavres. Des milliers de Parisiens sont arrêtés, emprisonnés, déportés. La Commune est vaincue, le mouvement ouvrier décapité pour de nombreuses années.  Comme disait Victor Hugo : «Si le cadavre est à terre, l'idée reste debout ».

Aujourd'hui encore, devant l'oppression des gouvernements qui se succèdent sans apporter de solutions à la question sociale dans notre pays, on peut légitimement penser que ce n'est qu'avec l’auto-organisation des personnes concernées qu'on pourra efficacement lutter contre la paupérisation de notre société, le démantèlement de nos services publics, la  marchandisation de la nature et qu'on pourra construire un monde solidaire, respectueux de notre environnement dans lequel, enfin, l'individu, libéré de la servitude, pourra s'épanouir.

Liberté, Egalité, Fraternité!  Vive la Commune ! Un dernier mot, de François Ruffin, prononcé à l'Assemblée Nationale cette semaine : « Nous n'allons plus attendre, Nous n'allons plus attendre votre permission Nous n'allons plus attendre pour vivre et pour rire, pour danser et pour chanter, même masqués Depuis lundi, vous proclamez ‘dedans avec les miens, dehors en citoyens !’ Comptez sur nous !  Sur vous le promet ! Ce printemps, nous serons dehors en citoyen ! Vive La Commune ! ».

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Jean-Marc Laborde prend ensuite la parole pour La Libre Pensée. Il rend aussi hommage à notre ami Micha, qui a toujours été fidèle à ses convictions libertaires et anarchistes. Il explique le sens du combat de ce mouvement né en 1848 : la liberté, la justice sociale, l’émancipation des hommes au-delà des frontières. Il rend hommage à Lissagaray qui a vécu à Auch, a participé aux combats de la Commune de Paris, exilé à Londres et qui a publié « une histoire dans laquelle il décrit avec détails le déroulé exact des 72 jours de la Commune de Paris ». « Grâce à lui, les flots de calomnie déversés par une multitude de plumitifs, de chiens de garde de l’ordre bourgeois, sont allés rejoindre les égouts de l’histoire ». Il rappelle les événements, la capitulation de Thiers face aux Prussiens et la fraternisation des soldats avec le peuple. On assiste alors à « l’avènement d’une société pour le peuple et par le peuple ». Est alors proclamé au cœur de la capitale : « ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux ». Ce sont des petites gens qui prennent le pouvoir, et parmi eux des étrangers : premier gouvernement ouvrier de l’histoire, délégués élus et révocables. Bien que la Commune ait duré peu de temps, et sous la menace de l’attaque des Versaillais, elle a promulgué un grand nombre de mesures sociales : remise totale des loyers et arriérés, séparation de l’Église et de l’État, réquisition des ateliers abandonnés par les patrons, limitation à 8 heures de la journée de travail, égalité entre les femmes et les hommes (à travail égal, salaire égal), instauration de l’école publique laïque et obligatoire, réforme de la justice, fonctionnaires élus et révocables payés au salaire d’un ouvrier, reconnaissance des enfants illégitimes, droit au divorce, pension pour les veuves des gardes nationaux. Les femmes ont été au cœur des combats, sur les barricades et au cœur des débats politiques.

Puis ce fut la Semaine sanglante, la férocité des Versaillais : « les caniveaux étaient rouges du sang qui coulait à flot, c’est depuis le drapeau rouge du sang des ouvriers ». Et de conclure avec cette leçon : « on ne marrie pas l’eau et le feu. Le gouvernement de Thiers c’est le pouvoir des possédants, exploiteurs c’est l'État bourgeois qui n’acceptera jamais de disparaître, de laisser la place et qui utilisera tous les moyens y compris l’extrême violence pour toujours se maintenir et exploiter davantage. (…) Non, la Commune n’est pas morte. »

Les Occupants des lieux culturels à Auch, Circa et Ciné32, déroulent la liste de leurs revendications.

Babé dirige une chorale qui interprète avec brio Le Temps des cerises, La Semaine sanglante, La Commune de Jean Ferrat, et La Commune est en lutte de Jean-Roger Caussimon.

Babé dirigeant la chorale [Ph. YF] Babé dirigeant la chorale [Ph. YF]

Avant de se séparer, la parole est donnée à Sylvie Colas, de la Confédération Paysanne. Dans un discours sans notes, vibrant, elle décrit le drame que vivent les agriculteurs, avec la grippe aviaire. Elle met gravement en cause l’élevage industriel dans la diffusion du virus. La menace pèse pourtant sur les petits agriculteurs qui, pour n’être pas tout à fait aux normes, vont être brisés, l’objectif étant de tuer les petites fermes.

Sylvie Colas, de la Confédération paysanne [Ph. YF] Sylvie Colas, de la Confédération paysanne [Ph. YF]
Prenant à témoin l’assistance, elle constate que les consommateurs ne sont pas consultés sur tous les enjeux actuels, alors même que ces industriels perçoivent des indemnités mirobolantes du fait de leurs surfaces, et c’est le contribuable qui paye. Les technocrates du ministère traitent ces petits paysans de Néandertaliens. L’idée même d’élevage en plein air déclenche des moqueries de leur part qui le qualifie de Collector. Sylvie est chaleureusement et longuement applaudie par toutes les personnes présentes.

 

Autour de la stèle dédiée à P.-O. Lissagaray, jardin Ortholan, à Auch [Ph. YF] Autour de la stèle dédiée à P.-O. Lissagaray, jardin Ortholan, à Auch [Ph. YF]

. Je reproduis ici mon exemplaire d’Histoire de la Commune de 1871, dans la Petite collection Maspero (526 pages), acheté (10 francs) et lu en 1971, à l’occasion du centenaire de la Commune de Paris. Avec un avant-propos de Jean Maitron qui liste les nombreuses condamnations dont a été l’objet Lissagaray, le plus souvent à Auch (amendes, prisons) pour des délits de presse, de réunions, « pour incitation à la haine » ou « offenses envers l’empereur ».

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Il avait créé un journal à Auch, L’Avenir, qui devient en 1860 le Journal démocratique du Gers et des Hautes-Pyrénées. A Paris, il a créé avec Henri Rochefort La Marseillaise. Louis-Napoléon Bonaparte, avait publié en 1844 L’extinction du paupérisme (accessible sur Gallica), qui faisait la différence entre la misère due à la perte du travail et le paupérisme, « résultat du vice » (théorie du « bon » et du « mauvais » pauvre, héritée de l’Ancien Régime, et qui perdure aujourd’hui chez certains commentateurs et certains partis politiques dominants). Le futur empereur Napoléon III espère avec ses réflexions soulager l’humanité : il est alors prisonnier au fort de Ham et précise qu’« il est naturel dans le malheur de songer à ceux qui souffrent » ! C’est alors qu’Henri Rochefort, journaliste satirique, avait dans son journal La Lanterne ironisé sur l’inanité de l’analyse du prince en ayant ce bon mot : « extinction du paupérisme… après six heures du soir » (formule qui fit florès que beaucoup attribuent, à tort, à Ferdinand Lop ou à Alphonse Allais).

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Les éditions La Découverte, qui a repris le catalogue de Maspero, a réédité l’ouvrage.

. Lissagaray, la plume et l’épée, de René Bidouze, éditions de l’Atelier, 1991.

La version originale, qui comporte cette exergue : « Pour qu’on sache », est accessible sur Gallica, site numérique de la BNF : ici

Travaux monumentaux :

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Dans une interview accordée à Sud-Ouest de 2011, Gilbert Sourbadère, professeur d’histoire et ancien conseiller municipal d’Auch, récemment décédé, avait expliqué que Napoléon III, après s’être autoproclamé empereur le 2 décembre 1852 (il avait procédé à un coup d’État un an plus tôt pour rester au pouvoir), doit faire face à une rébellion dans plusieurs villes de France, dont Auch qui compte… 10 000 révoltés ! 338 Auscitains sont déportés en Algérie (conquise depuis peu). Pour occuper les autres révoltés, leur assurer un revenu minimum, les payer un peu tout en les faisant travailler beaucoup, l'empereur lance ces grands travaux : démolir une chanoinie (avec l'accord de l'évêque), une prison et un tribunal pour construire cet édifice majestueux reliant la haute et la basse ville avec 35 mètres de dénivelé.

Retour du Carnaval sur les lieux de Culture occupés, le 21 mars, à Auch [Ph. YF] Retour du Carnaval sur les lieux de Culture occupés, le 21 mars, à Auch [Ph. YF]

Billet n° 610

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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