Les industriels cherchent à casser l'élevage plein air, bio et paysan

Le Sud-ouest vient d’être durement frappé par l’influenza aviaire. L’État et les industriels, dont les pratiques intensives sont désastreuses, imposent aux éleveurs de plein air la claustration de leurs volailles.

Auch, le 23 avril, Sylvie Colas, de la Confédération Paysanne, au micro [Photo YF] Auch, le 23 avril, Sylvie Colas, de la Confédération Paysanne, au micro [Photo YF]

Sylvie Colas, porte-parole de la Confédération Paysanne du Gers (Occitanie), est intervenue au cours de la manifestation contre la réforme de l’assurance chômage le 23 avril à Auch. Elle a indiqué que la Confédération avait appelé au niveau national à se joindre à cette journée d’action contre la précarité.

Nos fermes ne sont pas des start-up !

« En effet, la précarité touche aussi de plus en plus de paysans qui n’arrivent plus à vivre dignement de leur métier. Le marché mondial et l’industrie leur imposent des prix de plus en plus faibles, et l’injonction à produire plus, pour compenser, les poussent à l’épuisement physique. Pendant ce temps, la Politique Agricole Commune répartit les aides en favorisant les grandes exploitations et un modèle agricole toujours plus intensif.

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Les nouvelles réglementations sanitaires, notamment dans les élevages de volaille plein air, créent une grande incertitude pour l’avenir de tous ceux qui ont choisi de pratiquer une agriculture paysanne. Les règles changent constamment. Mais nos fermes ne sont pas des start-up ! Aujourd’hui, nous sommes de moins en moins nombreux : en 30 ans, deux-tiers des fermes ont disparu et les emplois qui en découlaient aussi. Le capitalisme pousse à la rapidité : ça ne marche pas dans nos métiers. Il faut accepter un temps long pour trouver un équilibre et sauvegarder le métier de paysan.

La précarité touche aussi les retraités : les retraites du « stock » n’ont pas été revalorisées, les femmes sont souvent au minimum vieillesse après une vie de labeur à aider leur conjoint à la ferme. Voulons-nous vraiment traiter nos aînés de cette façon ?

En tant que paysans, nous sommes le maillon central de la vie à la campagne. Emploi de la ruralité, nous n’attirerons de futurs paysan que s’ils trouvent des services près de leur ferme, dans la santé, l’éducation, la culture… Nous formons ensemble l’écosystème rural et devons le préserver. Nous avons besoin d’une ruralité vivante.

Ensemble, battons-nous pour un autre projet que ce système économique destructeur de vies, mobilisons-nous pour nos enfants et nos aînés, luttons pour sauvegarder l’agriculture paysanne. »

"Vivre de son travail dans tous les pays", 23 avril, Auch [Ph. YF] "Vivre de son travail dans tous les pays", 23 avril, Auch [Ph. YF]

Influenza aviaire

En novembre 2020, le virus a été détecté dans un élevage de canards des Landes. Depuis le 16 novembre, tous les animaux étaient claustrés en France. Samedi 24 avril à midi, la Direction départementale de l’emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations (DDETSPP) du Gers, considérant que la situation de l’épidémie restait stable, que le niveau de risque était abaissé à « modéré », a pondu un arrêté décidant, dans ce département, la levée de l’obligation de claustration pour les élevages situés en zone indemne, sachant qu’elle reste en vigueur dans les zones réglementées. Ainsi, des élevages restent fermés depuis le 16 novembre, soit depuis 5 mois et demi.

A la mi-avril, 490 foyers d’influenza aviaire étaient confirmés par le laboratoire national de référence (475 dans le Sud-ouest, 15 ailleurs, dont l’Alsace). Ce qui a entraîné l’abattage systématique 3,5 millions de canards et de volailles, dans ce département et dans le Gers, les Pyrénées-Atlantiques, les Pyrénées-Orientales et le Lot-et-Garonne. Les autorités et les grands opérateurs économiques de la filière ont mis en cause l’élevage plein air, refusant d’interroger l’intensification de leur mode de production et ses risques sanitaires : « si rien n’est fait, la claustration des animaux deviendra la norme tous les hivers et les petits éleveurs disparaitront », dénonce la Confédération Paysanne. Quand les autorités ont permis aux élevages de redémarrer (poules, poulets, pintades, cailles), elles ont exclu l’élevage plein air. Et les abattages préventifs, sans maladie avérée, sont contestés par les éleveurs et éleveuses qui engagent, de ce fait, des procédures contre les décisions préfectorales d’abattage devant le tribunal administratif de Pau (qui malheureusement les entérine).

Sylvie Colas, pour la Confédération Paysanne, lors d'une immense manifestation à Auch (3500 personnes) contre la réforme des retraites, le 9 janvier 2020 [Ph. YF] Sylvie Colas, pour la Confédération Paysanne, lors d'une immense manifestation à Auch (3500 personnes) contre la réforme des retraites, le 9 janvier 2020 [Ph. YF]
Sylvie Colas, pionnière de l’élevage bio (elle a installé son élevage de volailles il y a plus de 30 ans dans le Gers, à Lectoure), battante pour une agriculture de paysans, référente nationale Grippe aviaire de la Confédération, m’explique que les industriels imposent aux éleveurs de plein air l’enfermement de leurs animaux. La Conf’ s’y oppose, pour le bien-être des animaux et la qualité des produits : « on nous met dans une obligation de moyens et non de résultats ». Peu importe aux industriels de savoir si le plein air est réellement cause des contaminations. Leur objectif est de casser la filière bio dont l’analyse de la situation est pertinente. Sylvie Colas me chante : « Il a dit la vérité, il doit être exécuté » !

Elle a protesté contre cette façon de désigner comme coupable l’élevage le moins productiviste. « Ces crises sanitaires à répétition, dit-elle, sont dues en grande majorité à la pression économique du marché, qui nous pousse à produire toujours plus pour toujours moins, à concentrer nos élevages sur le territoire, à sélectionner les races et à augmenter la densité des animaux. Le schéma productiviste a détruit l’équilibre du vivant, les animaux sont « performants » mais fragiles. La modélisation industrielle s’est appliquée à nos productions comme à tout bien marchand : la spécialisation par la segmentation des fonctions. Les déplacements réguliers et lointains des animaux vivants ont non seulement des conséquences pour le bien-être animal mais génèrent la diffusion des maladies. »

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Selon elle, il faut changer le modèle économique, et « désintensifier » la filière. Les éleveurs doivent reprendre en main leur avenir et ne plus subir, pour retrouver du sens à leur métier. Les indemnités débloquées devraient servir à la conversion nécessaire d’une agriculture intensif vers le bio. Elle appelle de ses vœux un modèle économique plus humain et plus résiliant pour l’environnement, m’assurant que le modèle paysan proposé est la seule solution. « Ne nous mentons pas, il va y avoir de la casse, mais nous sommes dans une nasse : il faut en sortir par le haut ».

La Confédération Paysanne est force de proposition en mettant au point, avec le Modef, autre syndicat paysan, un Pacte pour une Gestion efficace de la crise d’influenza aviaire. Les défenseurs d’une agriculture paysanne sont mobilisés pour que l’agriculture et l’élevage s’inscrivent dans une vision respectueuse de l’environnement et ne passent pas sous les fourches caudines des industriels.  

 

Manifestation du 23 avril à Auch, à l'appel des Occupants de Circa/Ciné 32, de la CGT, de la FSU et de Sud/Solidaires contre la réforme de l'assurance chômage [Ph. YF] Manifestation du 23 avril à Auch, à l'appel des Occupants de Circa/Ciné 32, de la CGT, de la FSU et de Sud/Solidaires contre la réforme de l'assurance chômage [Ph. YF]

Billet n° 617

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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