Faim du confinement

Plusieurs organismes caritatifs ont noté une forte progression des demandes d’aide alimentaire pendant la période de confinement due au Covid19. Des associations locales confirment le phénomène qui prouve que de nombreuses personnes vivent dans notre pays en permanence sur le fil du rasoir.

[illustration Secours Populaire] [illustration Secours Populaire]
Les Restos du cœur ont annoncé à la mi-mai que le nombre de personnes servies avait grimpé de 40 % (France Info du 18 mai), alors que déjà 5 millions de personnes sont aidées hors période de crise. Le Secours populaire a aidé 1,2 million de personnes soit une hausse de 45 %. L’aide va aux étudiants et aux travailleurs précaires, mais aussi aux familles pauvres. Selon ces deux associations, 40 à 60 % des personnes aidées sont des enfants.

Le 9 avril, je me faisais l’écho de la situation explosive à Toulouse (Toulouse : vers une émeute de la faim ?) où 1700 personnes au moins, vivant dans des squats ou des bidonvilles, dans des conditions aggravées avec la crise du coronavirus, manquaient de ravitaillement parce que la Préfecture limitait l’aide alimentaire (voir également l’article du 25 mai de Frédéric Dessort sur Médiacités : 1000 SDF privés d'aide alimentaire par la préfecture à Toulouse). Sur France Culture, le 1er mai, Carole Broué, faisant le tour de la situation, a titré sa revue de presse : « La faim plus dangereuse que le coronavirus ? ».

Secours Populaire, inquiet pour l’avenir

Siège du Secours Populaire à Auch [Ph. YF] Siège du Secours Populaire à Auch [Ph. YF]
Jean-Claude Gayrin, responsable du Secours Populaire à Auch (chef-lieu du département du Gers, en Occitanie), m’explique qu’au début du confinement son association a cessé de fonctionner pendant trois jours mais a rapidement ouvert à nouveau ses portes compte-tenu du nombre de personnes qui étaient en demande. D’ordinaire, sont aidés des ménages inscrits au Secours Populaire, lorsque le reste à vivre journalier est inférieur à 7,50 € par personne du foyer (après règlement des charges fixes). L'aide est conditionnée à une participation financière, symbolique, qui pour certains ne peut être versée qu’après l’arrivée du RSA, donc le 5 du mois. Là, dès l’annonce de la réouverture, une centaine de familles sont arrivées : il a fallu leur venir en aide sans exiger ni adhésion ni participation. L’augmentation des demandes se situe à 30 %.

En temps normal, ce sont les allocataires de minima sociaux, ou des salariés en surendettement ou travailleurs pauvres (avec des salaires inférieurs à 1000 euros) qui fréquentent la distribution alimentaire. Les nouveaux-venus du confinement sont des gens qui ont de très faibles revenus mais qui d’habitude se débrouillent, par des petits boulots, de menus travaux (une heure de repassage ou le nettoyage de la voiture d’un voisin) et, évidemment, ceux qui se retrouvaient en chômage partiel, avec une baisse de revenus sur des budgets serrés. Après la fin du confinement, les 30 % sont restés, car si 10 % ont cessé de venir, 10 % autres (employés en intérim saisonnier) sont venus, galérant malgré leur indemnité de précarité.

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La situation est pire en « ruralité totale », me confie Jean-Claude Gayrin, ancien proviseur, qui milite au Secours Populaire depuis 1988. A Nogaro, région viticole, des gens viennent taper à la porte du Secours Populaire : ils n’ont strictement rien. Ils vivaient avec peu, étaient employés chez des vignerons et ont perdu toute activité (il n’est pas rare que, sur 150 personnes travaillant dans les vignes, une trentaine seulement est déclarée). Ailleurs, les saisonniers (venant d’Espagne ou du Maroc), sont payés « au pied de vigne », c’est-à-dire à la tâche (un seul est payé pour un travail accompli par trois ouvriers agricoles non déclarés). La plupart de ces saisonniers reste en France toute l’année (pour une activité qui dure quelques mois). Hors situation de crise telle que celle que nous avons connue, ils ne sont pas demandeurs d’aide.

Les équipes du Secours Populaire ont vu les demandes progresser de 40 ou 45 % à Lyon, à Marseille, surtout des étudiants qui avaient perdu leurs emplois d’appoint dans les brasseries ou restaurations rapides.

Les produits de l’Union Européenne (produits secs, beurre et lait, et un peu de viande) sont attribués à trois organismes : la Banque Alimentaire, les Restos du Cœur et le Secours Populaire, qui, par ailleurs, achète lui-même des aliments avec les dons reçus (yaourts, légumes frais) auprès des producteurs (sur le marché de Nérac ou le Marché d’intérêt national, MIN, d’Agen, dit marché-gare). La difficulté pendant le confinement est qu’il n’était plus possible de récupérer des produits dans les supermarchés, car ils n’avaient plus rien à donner. Jean-Claude Gayrin, qui se dit d’un naturel plutôt optimiste, est très inquiet pour l’avenir : s’il faut, dans six mois, renouveler une telle opération, les victuailles viendront à manquer.  

Gers Solidaire, ou le dynamisme de la proximité

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René Ortega, directeur de Gers Solidaire (Groupement d’intérêt public, qui rassemble sur le département plusieurs associations, voir encadré), constate que, si l’État a géré la question de la perte de revenus par l’instauration massive du chômage partiel, ce sont les familles dont les enfants n’allaient plus à la cantine qui ont été durement impactées. C’est ce que les Restos du Cœur et la Croix-Rouge Française (CRF) ont rapidement signalé.

En septembre 2019, Gers Solidaire avait publié une étude sur l’aide alimentaire qui a été réalisée sur 8 mois et a consisté à rencontrer 142 bénévoles (sur les 991 mobilisés dans les associations) et 62 structures (dont 42 sites distribuant des aliments), et à diffuser 435 questionnaires (renseignés par les bénévoles, les structures, les travailleurs sociaux et les personnes aidées). Cela a permis de mesurer que, dans ce département de 190 000 habitants, 3568 familles bénéficient de l’aide alimentaires (soit 10 457 personnes). Cette « Anquête » (voir lien en annexe) a permis d’avoir une visibilité plus grande de la situation, des attentes des divers intervenants et du public concerné, et de dégager des plans d’action.

L’Union Européenne (UE) fournit 700 tonnes de produits. La Banque alimentaire en reçoit 400 qu’elle dispatche sur les centres intercommunaux d’action sociale (CIAS), sur les centres communaux d’action sociale (CCAS), sur Maison des solidarités, sur diverses associations et des centres sociaux. Les Restos du Cœur et le Secours Populaire reçoivent, directement de l’UE, 300 tonnes.

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La période du confinement a mis en évidence les capacités de réactivité locale, et le dynamisme que permet la proximité, m’explique René Ortega qui évoque «la robustesse » du territoire gersois et la dynamique qui s’est jouée entre les communes, le Département (dont ses services sociaux) et les associations (et aussi la Région qui a fourni 5 tonnes de denrées alimentaires durant la période). Aucune instance n’était en concurrence, mais tout simplement en « complétude ». Gers Solidaire a distribué 2500 masques dont 700 fournis par l’État, a géré la réserve civique et a soutenu le dispositif « couturiers-couturières solidaires » (5000 masques confectionnés)*. Il a également mis en place des « appels de courtoisie » auprès de personnes isolées et/ou à risque (600) et les 1500 appels parvenant au Numéro Vert Social (que gère la structure dirigée par René Ortega), et a participé à la distribution alimentaire (la cellule d’urgence de la CRF s’installant dans ses locaux). Une étude a été menée pour déterminer l’effet de la crise sanitaire sur les besoins alimentaires : l’augmentation des demandes s’établit à + 47 %, et celle des produits servis à + 23 % (par rapport à mars/avril/mai 2018). Le CIAS d’Auch a vu le nombre de bénéficiaires mensuels augmenter de 27 %, le Secours Populaire de 30 % comme indiqué plus haut, la CRF de 37 % et diverses autres structures (dont le Secours Catholique et la Maison des solidarités) sont passés globalement de 1470 demandeurs à 2713 (soit + 85 %).

Maison des solidarités

Georges Pons, de la Maison des solidarités (association qui émane du collectif AC 32 et distribue des colis alimentaires à ses 68 adhérents dont les 2/3 sont au chef-lieu) basée à Auch, me confie qu’au début de l’épidémie, sachant que la plupart des bénévoles sont des personnes âgées, donc à risque, la distribution a cessé pendant deux semaines. Puis elle a repris car les retraités pauvres, ayant à charge des enfants, adultes, chômeurs, des femmes isolées avec enfants ou des attributaires du RSA, de l’ASS ou de l’AAH**, sollicitaient davantage la Maison des solidarités. Cet organisme, qui est alimenté par la Banque Alimentaire, n’a pas connu un surcroît de demandeurs (puisqu’il apporte une aide à un public déterminé, adhérent, qui ne compte en son sein aucun salarié) mais les colis ont dû être plus copieux (grâce à une aide accordé par le Crédit Agricole à la Banque Alimentaire qui l’a répercutée sur le Secours Populaire). De ce fait, les gens tenaient plus facilement tout une semaine. Des adhérents, qui avaient déserté au cours de l'année précédente, sont revenus.

Juan-Manuel Fullana, président de l’association, précise que la Maison des solidarités conseille également ses adhérents sur des questions juridiques, fiscales ou de surendettement (constitutions des dossiers remis ensuite à la Banque de France, qui a « disparu » pendant les deux moins du confinement).

La multiplicité des structures d’aide fait dire à certains que des demandeurs ne craindraient pas de s’adresser à plusieurs organismes en même temps, parfois pour venir en aide à des proches ou des voisins. D’autres témoignages recueillis m’affirment que ce phénomène serait restreint, de l’ordre de 15 % des demandeurs.

Crise alimentaire

A l’échelle nationale, des chercheurs du CNRS, qui travaillaient sur la question d’une crise alimentaire éventuelle, ont profité du confinement pour repérer les attitudes et les solutions de crise intéressantes (dont la réorientation des consommateurs vers les produits plus frais et du circuit court).

Partout en France, des initiatives locales ont été prises pour faire face, plus ou moins, à une situation préoccupante pour un pays « riche ». Diverses instances locales ont réagi rapidement : la Métropole de Lyon a prévu de consacrer près d’un million d’euros, la collectivité estimant qu’en l’absence de cantine scolaire les familles n’avaient pas les moyens de nourrir leurs enfants chez elles à midi (12 000 élèves aidés, en fonction du quotient familial, à hauteur de 60 à 100 euros par enfant). Pour les mêmes raisons, des bons d’achat (entre 40 et 60 €) ont été mis en place par la commune de Rézé, près de Nantes et à Cherbourg-en-Cotentin, 530 familles (801 enfants) ont perçu fin avril des chèques alimentaires entre 140 et 175 euros par enfant (à utiliser dans une trentaine de commerces).

Le Canard enchaîné du 22 avril citait la préfète déléguée à l’égalité des chances en Seine-Saint-Denis qui avait lancé un appel aux entreprises pour obtenir « des couches et du riz » tandis que le préfet redoutait des mouvements de protestation dans les quartiers populaires liés à la faim : dans un mail au préfet de région, il évaluait entre 15 000 et 20 000 le nombre de personnes dans « les bidonvilles, les hébergements d’urgence et les foyers de travailleurs migrants » risquant d’« avoir du mal à se nourrir ». Le représentant de l’État ajoutait que « l’économie souterraine, de rapine, « l’uber-économie » et l’effondrement de l’intérim ont provoqué une baisse importante et brutale des revenus des précaires » dans le 93.  Clémentine Autain avait confirmé cette crainte sur France 2 la veille constatant les files d’attente grandissantes pour les colis alimentaires, depuis la fermeture des cantines scolaires. Les mesures de confinement étaient contournées pour obtenir de quoi manger.

Devant cette situation, le gouvernement débloquait 39 millions d’euros, dont 25 directement attribués aux associations engagées dans l’aide alimentaire. 100 000 familles ont reçu des chèques d’urgence alimentaire de 105 euros par foyer (avec ciblage sur la Seine-Saint-Denis, Mayotte, Guyane et Saint-Martin). Et 4 millions de familles, sur tout le territoire, devaient recevoir 150 euros et 100 euros par enfants à charge.

Sur le fil du rasoir

Cette crise a mis en évidence que la situation de nombreux ménages est plus que précaire : en permanence. Je l’ai évoqué souvent sur ce blog : certains minima sociaux (RSA et ASS particulièrement) ne permettent pas de vivre, chacun doit compléter avec d’autres ressources (solidarité familiale ou très petits boulots). Il suffit d’un blocage du pays, tel que le confinement, pour que certains citoyens, qui n’ont aucune marge de manœuvre et des ressources non assurées, se retrouvent dans la dèche. Par ailleurs, il est impossible d’évaluer le nombre de foyers qui n’osent pas solliciter l’aide ou ignorent qu’elle existe, et qui ont vécu ces moments dans une angoisse folle.

Nous avons là un sujet de première nécessité, à traiter de toute urgence avant tous les autres. Car rien ne dit que l’on ne sera pas confronté prochainement à une crise sanitaire analogue avec son cortège de malheurs, non seulement liés à la maladie, mais aussi à la crise sociale qu’elle engendre. Sans parler de la crise économique prévisible qui pourrait jeter à la rue nombre de nouveaux chômeurs et de personnes n’ayant plus que le RSA ou l’ASS pour survivre. 

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* Difficile de recenser toutes les initiatives qui ont jailli sur le terrain de la solidarité liée au Covid. Dans le Gers, citons le groupe Facebook Gers VoiZin Entraides, qui touche près de 10 000 personnes, qui a régulièrement informé sur le Covid, a pensé l’entraide et mobilisé massivement sur la réalisation de masques, de visières, de blouses.

 ** Revenu de Solidarité Active, Allocation Spécifique de Solidarité, Allocation d’Adulte Handicapé.

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. Gers Solidaire :

Le GIP Gers Solidaire rassemble, sur le territoire du Gers, la Croix-Rouge Française, le Secours Populaire, la Banque Alimentaire, le Secours Catholique, le Département, l’Union Départementale des CCAS et CIAS et le CIAS du Grand Auch Cœur de Gascogne. « L’objectif du GIP est de soutenir, promouvoir, construire et innover pour lutter contre la pauvreté et toutes les formes d’exclusion sociale. La force et la légitimité d’action du GIP résident dans son dimensionnement départemental et sa capacité de fédérer autour de projet structurants, des acteurs publics, associatifs, organismes sociaux et institutionnels. » Le GIP a pour objectif originel de considérer l’aide alimentaire sous toutes ses formes comme un vecteur d’inclusion sociale, de prévention santé et d’éducation des populations pauvres et précaires. Il a pour principe fondateur d’action et de projet : l’inclusion sociale permet à chaque citoyen en situation de fragilité, de pauvreté ou d’exclusion de bénéficier d’un soutien moral et matériel tout au long de son parcours d’aide.

Lien : ici

Texte intégral de l’ « Anquête » : ici.

. Secours Populaire national et Gers : ici.

. Plan Marshall pour les plus démunis :

Rappel (mon billet daté du 16 avril) : Emmanuel Macron a constaté que la crise sanitaire creusait les inégalités et a beaucoup parlé de solidarité, de fraternité. Il sait que la situation est explosive. Prenons-le au mot, allons jusqu’au bout, investissons fortement dans la lutte contre la pauvreté. N’attendons pas que les oiseaux de malheur, qui condamnent l’État social, reprennent du poil de la bête.

. voir les nombreux articles et documents publiés par l’Observatoire des inégalités : ici.

 

Billet n° 560 : Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

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