Les masques solidaires d’Emmaüs

Depuis le 21 avril, une demi-douzaine de salariées de la Friperie solidaire d’Emmaüs, à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), fabriquent des masques en tissus. Dans l’atelier, la joie de travailler en compagnie est mitigée par l’inquiétude d’un avenir économique incertain.

La solidarité contre le coronavirus - 5

Depuis le début du confinement en France, cinq fois plus de violences conjugales ont été signalées sur la plateforme dédiée. Et les femmes ont été particulièrement touchées par la précarisation générée par le confinement. Les associations, conscientes de cette situation, ont redoublé d’efforts pour leur venir en aide.

AUJOURD'HUI, DANS LA CROIX : "Les femmes et les enfants d'abord" (ATD - Quart Monde, Secours catholique et Friperie solidaire d'Emmaüs)

VENDREDI, DANS LA CROIX : "A Bagnolet, municipalité et associations, main dans la main"

PHOTOS : ISHTA / TEXTES : ANTOINE PEILLON

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Les masques solidaires d’Emmaüs

Depuis le 21 avril, une demi-douzaine de salariées de la Friperie solidaire d’Emmaüs, à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), fabriquent des masques en tissus.

Dans l’atelier, la joie de travailler en compagnie est mitigée par l’inquiétude d’un avenir économique incertain.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

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Il y a du soleil, ce matin du 5 mai, dans les rues coquettes de Maisons-Alfort (Val-de-Marne), et une joie palpable, dans l’atelier de la Friperie solidaire d’Emmaüs, dès que l’on s’avance dans le local lumineux où sont installées les machines à coudre. L’accueil de Moussoukoura Diarra, 37 ans, directrice de la Friperie est au diapason, même si la situation sanitaire, les contraintes du confinement et, surtout, l’inquiétude sur l’avenir économique de l’activité d’Emmaüs se lit aussitôt dans son regard.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

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Assises devant leurs machines, Ruth Mbungu-Markami, 44 ans, originaire du Congo-Kinshasa, Jacqueline Esquivel, 41 ans le jour même, venue du Chili, Kula-Maya Pun, 40 ans, arrivée du Népal, Petinat Khadzhieva, 39 ans, Tchétchène, sont en plein travail, ainsi qu’Ibrahim Bah, 32 ans, de la Guinée-Bissao.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Sur leurs tablettes : des masques en tissus et des pochettes assorties. « Notre chance, explique Ruth Mbungu-Markami, c’est que nous avions un stock important de rouleau de tissus, notamment de tissus Wax (toiles africaines en coton imprimé de toutes les couleurs). Sur la base du modèle de l’Afnor, nous avons conçu des masques barrière, afin de répondre à un besoin important de la société. Cela nous change des robes, vestes, petits pulls et autres accessoires de modes que nous confectionnons d’habitude, mais ça nous plaît aussi. »

Échanges enjoués

« Grâce à Dieu, personne n’a été malade, jusqu’ici ! », s’exclame Jacqueline Esquivel.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

La jeune femme, heureuse de pouvoir fêter son anniversaire en compagnie de ses collègues, montre comment elle désinfecte ses chaussures, lorsqu’elle arrive de la rue, en entrant dans l’atelier comme en rentrant chez elle. « Nous passons nos mains au gel hydroalcoolique, après chaque manipulation hors de nos postes de travail, c’est-à-dire dix à quinze fois par jour », explique-t-elle, avant de s’exclamer : « La santé n’a pas de prix ! »

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

La discussion s’anime entre les cinq personnes penchées sur leurs machines. « Le premier jour, le 21 avril, nous avons produit environ quinze masques chacune et chacun. Aujourd’hui, nous arrivons à la trentaine », dit l’une. « Heureusement, nous avons beaucoup de commandes, dont celles d’entreprises qui veulent parfois 250 masques. À partir de la semaine prochaine, nous en vendrons aussi pour les particuliers », continue une autre. « Nos masques sont beaux, parce que nous avons une culture créative ; moi, je suis styliste », précise Ibrahim Bah.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Pour Moussoukoura Diarra, ces échanges enjoués sont un encouragement essentiel. Elle raconte : « J’ai rouvert l’atelier, parce que certaines salariées vivaient de plus en plus mal le confinement, même si elles n’avaient pas de perte de salaire. Leur premier besoin était de retrouver leurs collègues, mais elles souhaitaient aussi se rendre utiles. Faire des masques s’est aussitôt imposé à nous. De jolis masques, aux motifs créatifs. C’est du”Labo de l’Abbé » (lire l’encadré) ! Nous avions tout ce qu’il faut, en textiles, même si nous avons un peu de mal à nous fournir en élastiques. Le principal, ce sont ces éclats de rire et ce foisonnement de plaisanteries que j’entends toute la journée ! » La jeune femme sait combien cette joie est précieuse, car, parmi la quarantaine de salariés en insertion de la Friperie solidaire, « il y a des personnes très fragiles et vulnérables ».

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

« Ce virus est un vrai défi ! »

Prenant du recul, Moussoukoura Diarra médite tout haut : « C’est une période très étrange, qui nous oblige à réfléchir sur ce que l’on va faire dans l’avenir. Cela remet en question notre mode de fonctionnement. N’allons-nous pas trop vite ? Prenons-nous assez soin des autres ? Ce qui est le plus important nous apparaît : la santé, la sécurité, le bien-être… Bien entendu, cela nous expose aussi à des injonctions contradictoires : prendre beaucoup plus de temps pour favoriser la qualité de nos vies, mais assurer coûte que coûte la survie de l’activité économique de l’association. »

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

La jeune directrice de la Friperie solidaire ne prend pas la pandémie de Covid-19 à la légère, ayant déjà une solide expérience humanitaire en Afrique sub-saharienne. Elle confie : « Ce virus est un vrai défi ! Je fais tout ce que je peux pour ne pas perdre les personnes que nous accompagnons. Comment continuer de les insérer dans un marché du travail déjà saturé ? Pour l’instant, j’ai plus de questions que de réponses à apporter, ce qui est très frustrant pour les salariés. » Quant au déconfinement qui se profile à l’horizon de la semaine suivante, il ne permettra de faire revenir que 40 % de l’effectif à l’atelier, la majeure partie des couturières ayant des enfants à garder chez elles ou présentant des risques médicaux.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Heureusement, la Friperie solidaire peut compter sur les soutiens d’Emmaüs France, du réseau d’insertion par l’activité économique (RIAE) du Val-de-Marne, du conseil régional d’Ile-de-France et, depuis le jour même sur l’aide du département. Cependant, Moussoukoura Diarra estime qu’elle manque d’informations solides et surtout de prévision. Elle se dit « surprise de l’impréparation des pouvoirs publics français à l’éventualité d’une pandémie », ayant connu « des plans de contingences attentat / famine / épidémie très solides », en Afrique, notamment ceux préparés par l’Action internationale contre la faim (AICF). Quoi qu’il en soit, elle veillera à ce que les salariés de la Friperie solidaire, et premièrement les femmes avec enfants, puissent « vivre dignement dans un monde dégradé ».

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La créativité solidaire d’Emmaüs

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Emmaüs La Friperie Solidaire est un modèle de l’économie sociale et solidaire. L’association collecte plus de 350 tonnes de textiles par an, lesquels sont ensuite triés et confectionnés dans l’atelier de de l'association situé à Maisons-Alfort (94).

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Chaque salarié en insertion sélectionne et retravaille les meilleures pièces qui sont revendues ensuite dans l’une des trois boutiques La Friperie Solidaire (deux à Paris, une à Alfortville).

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Emmaüs La Friperie Solidaire a également développé sa propre marque, « Le Labo de l'Abbé », en hommage à l’Abbé Pierre, selon le principe de l’économie circulaire : « Réparer, réutiliser, recycler ». Mais aussi pour exprimer une haute exigence de qualité et de créativité.

Site : www.lafriperiesolidaire.com

Antoine Peillon

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Les reportages "Les solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/280520/les-smartphones-fraternels-d-atd-quart-monde (Montreuil / 93 et Paris Xe, les smartphones fraternels d'ATD Quart Monde)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/220520/les-jeunes-de-la-noue-bagnolet-au-secours-des-invisibles (Bagnolet / 93, auto-organisation humanitaire au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/210520/bagnolet-municipalite-et-associations-main-dans-la-main (Bagnolet / 93, municipalité et associations, main dans la main, pour l'aide alimentaire d'urgence)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/le-secours-catholique-aupres-des-mamans-confinees (maraude du Secours catholique Paris Nord et 93, auprès des mères et enfants africains confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-masques-solidaires-d-emmaues (la Friperie solidaire d'Emmaüs : les masques et l'insertion, à Maisons-Alfort / 94)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/ca-faire-rire-les-enfants-atd-quart-monde-noisy-le-grand (action du Centre de promotion familiale de Noisy-le-Grand (93) / Agir tous pour la dignité Quart Monde (ATD Quart Monde), en faveur des enfants confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-milliers-de-paniers-repas-de-la-societe-de-saint-vincent-de-paul (collecte d'aliments et préparation de quelque 1500 paniers-repas, chaque jour, par la Société de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/revoltes-face-la-faim-armee-du-salut (livraison de centaines de repas aux squats, hôtels sociaux et campements à Paris Nord (75) et en Seine-Saint-Denis (93), par la Fondation de l'Armée du salut)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/180520/la-nouvelle-alliance-des-associations-secours-populaire (au "libre-service solidaire" du Secours populaire de Paris)

Lien vers les portraits de "solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/69376/blog/200520/les-solidaires-par-temps-de-coronavirus

"Plan de relance post-coronavirus : ignorer ou réinventer l’association ?", par Jean-Louis Laville, professeur au Cnam (chaire "Économie solidaire").

Le reportage et les portraits radio de Farida Taher, à Bagnolet / 93 (auto-organisation au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/240520/systeme-d-par-farida-taher

"Réparer le monde !", par Antoine Peillon. Ce texte a été publié dans le livre numérique Résistons ensemble, pour que renaissent des jours heureux (éditions Massot / CNNR) mis en ligne depuis le 27 mai, gratuitement, sur les plateformes des librairies indépendantes, soit près de 200 sites. À partir du 11 juin, le livre sera téléchargeable – toujours gratuitement – sur tous les réseaux (Fnac, Cultura, etc.).

 

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