Les smartphones fraternels d’ATD Quart Monde

Suite à la mobilisation des associations comme ATD Quart Monde et Emmaüs Connect, 20 000 téléphones et smartphones, ainsi que 4 000 recharges avec appels et SMS illimités, plus 10 Go d’Internet, ont été donnés à des élèves en situation de précarité, ainsi qu'à des personnes du quart monde.

La solidarité contre le coronavirus / 9

Les smartphones fraternels d’ATD Quart Monde

 

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

PHOTOS : ISHTA / TEXTES : ANTOINE PEILLON

Face à la situation de pandémie et de confinement, et suite à la mobilisation des associations comme ATD Quart Monde (campagne #ConfinésMaisConnectés : déclarons forfait à l’exclusion !) et Emmaüs Connect, 20 000 téléphones et smartphones, ainsi que 4 000 recharges avec appels et SMS illimités, plus 10 Go d’Internet, ont été offerts par SFR qui a proposé également 50 000 recharges prépayées à destination des élèves en situation de précarité.

Reportages à Montreuil (93), le 27 avril 2020, et dans le quartier du Faubourg Saint-Denis (75002 et 75010), le 6 mai 2020, auprès de Rémi Rousseau, 64 ans, salarié solidaire d’ATD Quart Monde, co-animateur de l’Université populaire Quart Monde d’Ile-de-France ; Gilles Lambert, 68 ans, bénévole d’ATD Quart Monde, Ecodrom93 (Montreuil), Association des murs à pêches de Montreuil... ; Vincent Lucy, responsable de l’informatique d’ATD Quart Monde ; Nicolas Hougard, 54 ans, bénéficiaire.

1 - A Montreuil (93), le 27 avril 2020

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

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La rue Beaumarchais est déserte, ce lundi 27 avril, en début d’après-midi. Ciel bleu et légers cumulus se reflètent dans les vites du bâtiment encore neuf (inauguré fin-mai 2015) d’ATD Quart Monde. Des locaux tout aussi déserts que la ville, mais où Rémi Rousseau, 64 ans, salarié solidaire d’ATD Quart Monde, maintient une permanence pour y coordonner l’opération « Sortir de l’isolement les plus démunis ».

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Ayant rencontré l’association en 1980, pour la première fois, brièvement marionnettiste, puis longtemps formateur universitaire en animation socio-culturelle en Franche-Comté, bénévole (« allié ») pendant plusieurs années, le co-animateur de l’Université populaire Quart Monde d’Ile-de-France s’étonne, aujourd’hui, à propos du confinement, de « ce paradoxe : protéger les gens en les isolant ». Un paradoxe lourd de « conséquences dramatiques pour les personnes et les familles les plus démunies », selon Rémi Rousseau qui a très tôt ressenti la nécessité d’aller vers elles pour leur proposer « des moyens de communication qui leur permettraient de sortir d’un isolement accru ».

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« Nous avons répondu présents »

Le 26 mai, l’animateur d’ATD Quart Monde faisait, pour le site Internet de son association, un bilan en demi-teinte de cet engagement circonstanciel : « Nous avons pu remettre à des personnes et des familles démunies 65 cartes Sim avec leurs forfaits prépayés en illimité pour une période d’un mois. Celles-ci ont été offertes par SFR, ainsi que 21 téléphones mobiles neufs, dont 7 smartphones, et 2 tablettes numériques avec un forfait de 5 Go. Cela a permis aux familles n’ayant pas d’abonnement Internet de pouvoir suivre l’école et de pouvoir effectuer des démarches administratives. Nous avons contribué à cette chaine solidaire contre l’isolement des plus pauvres que nous connaissons, mais aussi pour ceux soutenus par d’autres associations. Mais ce sont quelques gouttes dans un océan de besoins. Car tous les besoins n’ont pu trouver réponse. Ensemble nous avons répondu présents. C’est un acte fort et positif pour ceux et celles qui ont pu en bénéficier, mais voyons la réalité en face, combien ont eu cette chance ? Ça n’a pas été suffisant. »

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Cependant, un mois plus tôt, Rémi Rousseau expliquait qu’il ne s’agissait « pas seulement d’apporter des téléphones et des cartes Sim », mais que c’était aussi « une bonne façon de continuer d’être avec les gens » qu’il suit, parfois depuis plusieurs années. Il témoignait ainsi que « leur premier besoin est souvent la discussion », laquelle est une source de joie : « Au bout d’une demi-heure, on rigole. La conversation sur la crise sanitaire est rapidement pleine d’humour. Moi-même, j’en repars avec un moral regonflé. » Pour autant, il s’inquiétait déjà de « la suite ». En pleine pandémie, il s’agissait certes de « traverser la tempête », mais avec « la difficulté nouvelle de ne pouvoir se projeter dans l’avenir ». Aussi, l’animateur s’en tenait-il volontairement au quotidien : « Prendre soin, encore plus que d’habitude, des personnes en difficulté. C’est la priorité des priorités. Mieux vivre aussi… »

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Chaîne de solidarité

Car la grande crainte est de voir les fractures sociales, dont la fracture numérique, continuer de s’aggraver. Rémi Rousseau prévient : « L’informatique, le télétravail, la numérisation, l’accélération… sont un vrai danger psychique et physique pour les personnes du quart monde, les exclus. C’est une véritable maltraitance institutionnelle qui risque d’exploser encore plus dans un monde où rôdera peut-être longtemps le coronavirus. » L’antidote à cette menace est, selon lui, « le rapport d’amitié qu’il faut entretenir avec les gens, la façon d’être présent », suivant en cela l’intuition de Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde. De ce point de vue, le don de téléphones portables et d’abonnements gratuits est comme « une cerise sur le gâteau de la relation de confiance construite au fil du temps ».

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Rémi Rousseau montre les matériels récoltés auprès de l’opérateur SFR, avec l’aide décisive d’Emmaüs Connect. Mais aussi les dix grands ordinateurs et claviers presque neufs offerts par Mediapart (photo ci-dessus), ainsi que ceux - une quinzaine de transportables - fournis par l’entreprise solidaire TAE (Travailler et Apprendre Ensemble) d’ATD Quart Monde (Noisy-le-Grand / 93). Tous ces appareils sont issus d’une « chaîne de solidarité » que l’animateur d’ATD Quart Monde trouve « vivifiée ». « On vit quelque chose d’exceptionnel, estime-t-il, un réchauffement et une intensification des relations avec les autres associations et avec les donateurs. Je pense à Inès et Christophe, deux jeunes d’Emmaüs Connect, ou à Alexandre, webmaster chez Mediapart, par exemple. »

Usage éducatif

Ce n’est pas Gilles Lambert, 68 ans, bénévole d’ATD Quart Monde, engagé particulièrement dans l’action traditionnelle « Bibliothèque de rue », pilier des associations Ecodrom93 et Murs à pêches de Montreuil, qui dirait le contraire. Ayant rejoint Rémi Rousseau dans son bureau de la rue Beaumarchais, cet homme joyeux raconte comment, « grâce à cette chaîne de solidarité », il aide, dans un camp de Roms de la commune, une jeune collégienne à maintenir une relation scolaire avec ses enseignants. Mais aussi quatre autres adolescents et enfants, « dans trois autres lieux », à Montreuil, Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et Trappes (Yvelines), et où la vie est particulièrement difficile.

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Les deux amis parlent de leur coopération si efficace avec la Société Saint-Vincent-de-Paul, dans les Yvelines, l’association La Nouvelle Oasis, à Versailles (78), le foyer de migrants Le Pavillon bleu, à Trappes, Les Voisins solidaires de Versailles, Emmaüs 78… Gilles Lambert raconte comment il en est venu à s’occuper de l’intégration de familles Rom sur des terrains de la ferme Moultou, à Montreuil, tandis que Vincent Lucy, responsable de l’informatique d’ATD Quart Monde, arrive dans le bureau de Rémi Rousseau avec de nouveaux ordinateurs transportables donnés par TAE.

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 La conversation roule alors sur les capacités des différents matériels : mémoires vives, systèmes d’exploitation, applications et logiciels installés. Et sur leur usage éducatif. « Mon credo ? L’école, c’est la liberté ! », ponctue Gilles Lambert, à propos des enfants et adolescents auxquels il apporte smartphones, tablettes ou ordinateurs « afin qu’ils ne décrochent pas », avec la complicité bienveillante de certains enseignants et de la directrice de l’école primaire Danton, entre autres.

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2 / Dans le quartier de la Porte Saint-Denis (75010 et 75002), le 6 mai 2020

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Pour Nicolas Hougard, 54 ans, c’est un jour particulier de la semaine. Ce lundi, il a son rendez-vous hebdomadaire avec son ami Rémi Rousseau qui le soutient depuis trois ans. Aujourd’hui, il est venu sans sa compagne, Elvira, « parce qu’elle ne se sent pas bien ». Mi-avril, tous deux ont reçu chacun leur smartphone, des mains de l’animateur d’ATD Quart Monde. Le 1er mai, ils ont aussi bénéficié du don d’un ordinateur, mais celui-ci n’est pas encore utilisé.

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Dans le soleil qui inonde la rue de la Lune, devant les grilles fermées du square Jacques-Bidault et le parvis de l’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, les deux compères se saluent à grand renfort de « bonjours du coude » (elbow bumps), prennent des nouvelles l’un de l’autre, parlent d’Elvira, du coronavirus, du confinement qui pèse, mais ne tardent pas à plaisanter, se charrier, rire…

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Spontanément, mais résolument, Nicolas Hougard entend témoigner de ce que lui a apporté le don du smartphone et de son abonnement illimité au réseau. « Depuis que j’ai ça, j’arrive à joindre tout le monde, autant que j’en ai besoin », commence-t-il. Avant de préciser : « Dans l’ordre, il y a Rémi (il pose une main sur son cœur en souriant) et ma femme, quand je sors dans la rue, puis mon assistante sociale, puis la Caisse d’allocation familiale, puis Amélie, d’ATD Quart Monde, qui m’a aidé à faire mon dossier de reconnaissance d’un handicap… »

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Fraternité

Mais il y a encore beaucoup d’autres personnes avec lesquelles ce presque natif de la rue du Faubourg Saint-Denis (il est arrivé de Normandie, à l’âge de 6 ans) a repris ou gardé contact, grâce au smartphone apporté par Rémi Rousseau qu’il appelle « mon coach », ou « mon grand-frère ». Nicolas Houdard cite premièrement ses trois sœurs, dispersées à Fontainebleau (77), Chevilly-Larue (94) et Val-de-Fontenay (94), dont l’une l’a récemment aidé, après un appel, en lui apportant un dépannage de 100 euros et de quoi manger. Il y a, aussi, tous ces jeux qu’il a téléchargés et qui lui « changent les idées par rapport à ce qui nous arrive en ce moment ».

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Pour l’amuser, Rémi Rousseau lui chante quelques couplets d’une chanson de Mistinguett : « Je suis née dans l’faubourg Saint Denis / Faut pas m’la faire, j’suis une gosse de Paris… »

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Puis il commente avec simplicité la situation. « Nos rendez-vous m’apprennent la patience et me permettent de réfléchir aussi à ma propre humanité, à cette forme de fraternité qui me fait du bien. » Nicolas Houdard le regarde avec affection et lui répond : « Fraternité ? Tu es mon frère ! J’entends ce que tu me dis. » Puis, en parlant à un autre, présent presque par hasard : « Moi aussi, je connais la vie. Je sais que notre amitié nous fait du bien à tous les deux. »

Antoine Peillon

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Post-scriptum (vendredi 29 mai 2020)

Cet après-midi, j'étais devant l'église Notre-Damme de Bonne-Nouvelle (Fbg Saint-Denis), où je retrouvais Rémi Rousseau (une personnalité d'ATD Quart Monde) pour remettre ce reportage, à Nicolas Hougard et Elvira Pinto, 50 ans, qui va mieux. Comme ils n'ont pas Internet encore, je leur avais préparé une impression en couleurs du reportage, afin que Nicolas puisse se voir et lire ce que j'avais écrit sur eux.

Rémi Rousseau (ATD Quart Monde), Nicolas Hougard et Elvira Pinto, sa compagne. © Antoine Peillon (Ishta) Rémi Rousseau (ATD Quart Monde), Nicolas Hougard et Elvira Pinto, sa compagne. © Antoine Peillon (Ishta)

Rémi Rousseau (ATD Quart Monde) et Elvira Pinto. © Antoine Peillon (Ishta) Rémi Rousseau (ATD Quart Monde) et Elvira Pinto. © Antoine Peillon (Ishta)

Devant l'église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle © Antoine Peillon (Ishta) Devant l'église Notre-Dame de Bonne-Nouvelle © Antoine Peillon (Ishta)

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Les reportages "Les solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/280520/les-smartphones-fraternels-d-atd-quart-monde (Montreuil / 93 et Paris Xe, les smartphones fraternels d'ATD Quart Monde)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/220520/les-jeunes-de-la-noue-bagnolet-au-secours-des-invisibles (Bagnolet / 93, auto-organisation humanitaire au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/210520/bagnolet-municipalite-et-associations-main-dans-la-main (Bagnolet / 93, municipalité et associations, main dans la main, pour l'aide alimentaire d'urgence)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/le-secours-catholique-aupres-des-mamans-confinees (maraude du Secours catholique Paris Nord et 93, auprès des mères et enfants africains confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-masques-solidaires-d-emmaues (la Friperie solidaire d'Emmaüs : les masques et l'insertion, à Maisons-Alfort / 94)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/ca-faire-rire-les-enfants-atd-quart-monde-noisy-le-grand (action du Centre de promotion familiale de Noisy-le-Grand (93) / Agir tous pour la dignité Quart Monde (ATD Quart Monde), en faveur des enfants confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-milliers-de-paniers-repas-de-la-societe-de-saint-vincent-de-paul (collecte d'aliments et préparation de quelque 1500 paniers-repas, chaque jour, par la Société de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/revoltes-face-la-faim-armee-du-salut (livraison de centaines de repas aux squats, hôtels sociaux et campements à Paris Nord (75) et en Seine-Saint-Denis (93), par la Fondation de l'Armée du salut)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/180520/la-nouvelle-alliance-des-associations-secours-populaire (au "libre-service solidaire" du Secours populaire de Paris)

Lien vers les portraits de "solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/69376/blog/200520/les-solidaires-par-temps-de-coronavirus

"Plan de relance post-coronavirus : ignorer ou réinventer l’association ?", par Jean-Louis Laville, professeur au Cnam (chaire "Économie solidaire").

Le reportage et les portraits radio de Farida Taher, à Bagnolet / 93 (auto-organisation au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/240520/systeme-d-par-farida-taher

"Réparer le monde !", par Antoine Peillon. Ce texte a été publié dans le livre numérique Résistons ensemble, pour que renaissent des jours heureux (éditions Massot / CNNR) mis en ligne depuis le 27 mai, gratuitement, sur les plateformes des librairies indépendantes, soit près de 200 sites. À partir du 11 juin, le livre sera téléchargeable – toujours gratuitement – sur tous les réseaux (Fnac, Cultura, etc.).

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