A Bagnolet, municipalité et associations, main dans la main

À Bagnolet, en Seine-Saint-Denis, l’isolement des personnes âgées et la pauvreté ajoutent l’urgence humanitaire à la crise sanitaire. La municipalité s’est mobilisée pour distribuer repas et masques, en partenariat avec de nombreuses associations de quartier.

La solidarité contre le coronavirus - 7

AUJOURD'HUI, DANS LA CROIX : "A Bagnolet, municipalité et associations, main dans la main"

La Croix du vendredi 22 mai 2020 © DR La Croix du vendredi 22 mai 2020 © DR

PHOTOS : ISHTA / TEXTES : ANTOINE PEILLON

À Bagnolet, municipalité et associations, main dans la main

Bagnolet, le jeudi 30 avril

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

La ruche solidaire du centre Paul-Coudert

Le Centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville de Bagnolet (93) et la Boutique de la solidarité, une épicerie offrant des produits de première nécessité, ont ouvert, dès le 19 mars, une « boutique solidaire éphémère » pour aider les habitants les plus précaires à passer l’épreuve supplémentaire du confinement. Installée dans le Centre Paul-Coudert, rue Hoche, qui abrite habituellement le service municipal d’animation pour seniors, le site est pris par la fièvre de l’urgence. Tri des produits, cuisine, préparation de dizaines de paniers-repas dans des sacs en papier, décompte des masques, reçus le jour même, pour organiser les premières distributions dans la commune, répartition des chèques-service, reçus la veille. Toutes les personnes présentes témoignent spontanément de l’engagement, sans hésitation, de Malika Haddar, directrice générale du CCAS de Bagnolet dans l’initiative, dès le 17 mars, premier jour du confinement général.

 © Antoine Peillon (Ishta) © Antoine Peillon (Ishta)

Pascal Fourestier et Karim Islam, eux aussi cadres de la municipalité, ainsi qu’une quinzaine de bénévoles s’affairent entre les tables chargées de sacs paniers-repas, de bouteilles d’eau de source ou d’autres boissons, de produits hygiéniques et sanitaires… Brahim Maza, 49 ans, directeur du Centre Paul-Coudert en temps normal, témoigne que la pression sociale est plus forte que jamais : « Là, ça explose. Dès le début du confinement, on a foncé. Nous avons mis en place un centre d’appels téléphoniques, afin de contacter nous-mêmes, chaque jour, les personnes les plus vulnérables, notamment les anciens qui sont répertoriés sur les fichiers ”Canicule” de la Ville. »

Brahim Maza, 49 ans, directeur du Centre Paul-Coudert (à gauche), fait le point sur les distributions du jour, avec Nadine Duteriez, 60 ans, assistante de la direction du CCAS de Bagnolet. © Antoine Peillon (Ishta) Brahim Maza, 49 ans, directeur du Centre Paul-Coudert (à gauche), fait le point sur les distributions du jour, avec Nadine Duteriez, 60 ans, assistante de la direction du CCAS de Bagnolet. © Antoine Peillon (Ishta)

Le jeune homme consacre plusieurs heures par jour à contacter, par téléphone, « les personnes les plus vulnérables », afin de s’assurer qu’elles ne manquent pas des moyens essentiels de vie. Il s’inquiète de constater que, précarité sociale oblige, « beaucoup de jeunes se sont confinés avec leurs parents », ce qui augmente évidemment les risques de contamination. « Ce sont les fameux clusters familiaux qui pénalisent particulièrement les quartiers populaires », précise-t-il.

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L'obsession des masques

Nouveauté de ce jeudi, des lots de 50 masques en coton, achetés par la municipalité, vont commencer d’être distribués le soir même par la vingtaine de bénévoles qui se sont mobilisés spontanément (cinq fois plus de femmes que d’hommes…), dans toute la commune. Chaque personne en recevra deux, chacun étant réutilisable une dizaine de fois après lavage. Un petit prospectus bleu explique « comment mettre un masque », mais aussi comment l’enlever, le laver et le sécher… Au total, plus de 3500 Bagnoletais, recensés sur les fichiers du CCAS, dont des résidents de la Butte-aux-Pinsons et du foyer des Baras, bénéficient en priorité de ce dispositif d’urgence.

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Mais, déjà, la fatigue éreinte un peu celles et ceux qui ne comptent pas leurs heures de solidarité. Brahim Maza a un lumbago et continue d’agir sous médicament. Il note, un peu agacé, que les discours successifs d’Emmanuel Macron et surtout d’Édouard Philippe (le 28 avril, à l’Assemblée nationale), affirmant qu’« il y aura donc assez de masques dans le pays pour faire face aux besoins à partir du 11 mai », ont déclenché des impatiences très lourdes à gérer : « Les masques, c’est devenu une obsession… »

A « la boutique solidaire éphémère » de Bagnolet (93), installée dans le Centre d’animation Paul-Coudert, le temps du confinement, le jeudi 30 avril, Nadine Duteriez prépare sa première tournée de distribution de masques aux personnes âgées de son quartier (La Noue). © Antoine Peillon (Ishta) A « la boutique solidaire éphémère » de Bagnolet (93), installée dans le Centre d’animation Paul-Coudert, le temps du confinement, le jeudi 30 avril, Nadine Duteriez prépare sa première tournée de distribution de masques aux personnes âgées de son quartier (La Noue). © Antoine Peillon (Ishta)

Pascal Fourestier, chargé de mission pour l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations à la Ville de Bagnolet, est omniprésent, coordonnant au mieux toute l’organisation de la boutique solidaire éphémère. Ayant été contaminé par le Covid-19, à la mi-mars, étant resté confiné le temps nécessaire, il organise maintenant les tournées de livraison des paniers-repas à travers la commune, à destination de près de 250 familles en grande difficulté. Avec sincérité, il se félicite de « la mobilisation spontanée de nombreux cadres de la Ville ».

La peur du virus

Ainsi, venue - comme chaque jour - en renfort, Nadine Duteriez, 60 ans, assistante de la direction du CCAS de Bagnolet, s’apprête à partir pour sa distribution d’une cinquantaine de masques, dans le quartier de La Noue où elle vit. « Je vais faire ma tournée avec mon fils, un petit jeune de La Noue, parce qu’il connaît tous les bâtiments », raconte-t-elle. Avant de poursuivre : « Autrefois, j’étais auxiliaire de vie, explique-t-elle. Je sais parler aux anciens. Actuellement, j’appelle ceux qui sont sur nos listes, presque chaque jour. Je sais qu’ils attendent mon coup de fil. Ils aimeraient bien sortir un peu de chez eux, mais ils ont peur du virus. Les masques vont les aider à franchir le pas. »

Rima Khaouli, 54 ans, bénévole, vient tous les jours au Centre Paul-Coudert pour y préparer les paniers-repas. © Antoine Peillon (Ishta) Rima Khaouli, 54 ans, bénévole, vient tous les jours au Centre Paul-Coudert pour y préparer les paniers-repas. © Antoine Peillon (Ishta)

Dans la cuisine, Rima Khaouli, 54 ans, bénévole, explique qu’elle vient tous les jours au Centre Paul-Coudert pour préparer des paniers-repas. Elle a, par ailleurs, cousu plus de 150 masques qu’elle distribue autour d’elle.

Boris Darque, 42 ans, et Jérôme Guyot, 47 ans, bénévoles des Marmoulins de Ménil’, aident Laura à charger sa voiture de paniers-repas, de bouteilles d’eau et de lait, ainsi que de produits d’hygiène, avec la participation de Pascal Fourestier, chargé de mission pour l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations à la Ville de Bagnolet, qui coordonne au mieux toute l’organisation de la boutique solidaire éphémère. © Antoine Peillon (Ishta) Boris Darque, 42 ans, et Jérôme Guyot, 47 ans, bénévoles des Marmoulins de Ménil’, aident Laura à charger sa voiture de paniers-repas, de bouteilles d’eau et de lait, ainsi que de produits d’hygiène, avec la participation de Pascal Fourestier, chargé de mission pour l'égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations à la Ville de Bagnolet, qui coordonne au mieux toute l’organisation de la boutique solidaire éphémère. © Antoine Peillon (Ishta)

Sur le parvis de la boutique solidaire éphémère, Boris Darque, 42 ans, et Jérôme Guyot, 47 ans, bénévoles des Marmoulins de Ménil’, aident Laura à charger sa voiture de paniers-repas, de bouteilles d’eau et de lait, ainsi que de produits d’hygiène qu’elle apporte chaque jour aux « travailleuses du sexe » confinées. Eux-mêmes repartiront très vite avec leur camionnette pleine vers les affamés de Belleville et du quartier des Pyrénées, dans le XXe arrondissement de Paris.

Laura charge sa voiture, avec l'aide des bénévoles des Marmoulins de Ménil'. © Antoine Peillon (Ishta) Laura charge sa voiture, avec l'aide des bénévoles des Marmoulins de Ménil'. © Antoine Peillon (Ishta)

Boris Darque, bénévole des Marmoulins de Ménil', aide Laura à charger sa voiture. © Antoine Peillon (Ishta) Boris Darque, bénévole des Marmoulins de Ménil', aide Laura à charger sa voiture. © Antoine Peillon (Ishta)

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Une municipalité humanitaire

Le 3 mai, à 15H50, Tony Di Martino, maire de Bagnolet (93), annonçait, sur sa page Facebook, une « distribution par la Ville de 2 masques ’’grand public’’ lavables et réutilisables aux Bagnoletais.e.s en âge de les utiliser » à partir du mardi 5 mai, « dans une double logique de protection de l’ensemble des habitants et d’anticipation du déconfinement à venir ». Il rappelait que « les Seniors et/ou personnes vulnérables isolées bénéficient d’ores et déjà de livraisons à domicile par des équipes dédiées et ce, depuis jeudi dernier (le 30 avril) ».

Jérôme Guyot, bénévole des Marmoulins de Ménil’, pose volontiers devant un véhicule de la Ville de Bagnolet. © Antoine Peillon (Ishta) Jérôme Guyot, bénévole des Marmoulins de Ménil’, pose volontiers devant un véhicule de la Ville de Bagnolet. © Antoine Peillon (Ishta)

Le 15 mai, la municipalité de Bagnolet informait ses administrés que, « dans le cadre du déconfinement progressif, la Ville adapt(ait) le dispositif de soutien aux personnes en difficulté ». Ainsi, la boutique de la solidarité reprenait dès lors « ses activités habituelles avec le soutien logistique de la Ville et du CCAS, après nettoyage et désinfection », tandis que « les associations caritatives historiques, les collectifs citoyens et les acteurs de la solidarité poursuivaient leurs activités selon leurs modalités habituelles et dans le respect des préconisations sanitaires en vigueur ».

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En Seine-Saint-Denis, pauvreté rime avec surmortalité

Le rapport de l’Observatoire régional de santé d’Île-de-France, publié le 11 mai, démontre que la surmortalité générée par la pandémie de Covid-19 n’est pas homogène, les « quartiers défavorisés » étant beaucoup plus touchés. Ainsi, entre le 1er mars et le 10 avril, la plus forte hausse de mortalité concernait déjà la Seine-Saint-Denis, avec plus d’un doublement du nombre de décès par rapport à la même période l’an dernier.

Le Centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville de Bagnolet (93) et la Boutique de la solidarité ont ouvert, dès le 19 mars, une "boutique solidaire éphémère" pour aider les habitants les plus précaires à passer l’épreuve du confinement. Installée dans le Centre Paul-Coudert, qui abrite habituellement le service municipal d’animation pour seniors, le site fut aussitôt pris par la fièvre de l’urgence. © Antoine Peillon (Ishta) Le Centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville de Bagnolet (93) et la Boutique de la solidarité ont ouvert, dès le 19 mars, une "boutique solidaire éphémère" pour aider les habitants les plus précaires à passer l’épreuve du confinement. Installée dans le Centre Paul-Coudert, qui abrite habituellement le service municipal d’animation pour seniors, le site fut aussitôt pris par la fièvre de l’urgence. © Antoine Peillon (Ishta)

À Bagnolet, aux portes de Paris, le « taux de pauvreté relative » dépasse les 30 % de la population, ce qui vaut à cette commune d’être qualifiée de « défavorisée » par la Chambre régionale des comptes (1). Le centre communal d’action sociale (CCAS) de la Ville et un grand nombre de bénévoles associatifs ont ouvert, dès le 19 mars, une « boutique » pour les personnes les plus précaires.

(1) Rapport public annuel 2019 de la Chambre régionale des comptes : « Les communes défavorisées d’Île-de-France »

En France, le seuil de pauvreté est établi à 60 % du niveau de vie médian de la population.

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Ma chère Farida

Farida Taher, à Bagnolet, le 26 avril 2020. © Antoine Peillon (Ishta) Farida Taher, à Bagnolet, le 26 avril 2020. © Antoine Peillon (Ishta)

Un très confraternel et néanmoins amical merci à Farida Taher (France Culture) avec qui ce fut un rare plaisir, et un honneur, de travailler à la recherche du réel, à Bagnolet, fin avril et début mai. Gratitude, admiration et affection !

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Une excellente tribune de Jean-Louis Laville

Plan de relance post-coronavirus : ignorer ou réinventer l’association ?

Alors que l’actualité abonde d’initiatives associatives solidaires et d'expériences d'auto-organisation, Jean-Louis Laville, titulaire de la chaire "Économie solidaire" au CNAM, soutenu par un ensemble d'associations, prône la "co-construction entre réseaux associatifs et pouvoirs publics". Celle-ci impliquerait "une concertation respectueuse de la diversité des activités et des territoires", seule promesse de "vitalité démocratique retrouvée".

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Les reportages "Les solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/280520/les-smartphones-fraternels-d-atd-quart-monde (Montreuil / 93 et Paris Xe, les smartphones fraternels d'ATD Quart Monde)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/220520/les-jeunes-de-la-noue-bagnolet-au-secours-des-invisibles (Bagnolet / 93, auto-organisation humanitaire au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/210520/bagnolet-municipalite-et-associations-main-dans-la-main (Bagnolet / 93, municipalité et associations, main dans la main, pour l'aide alimentaire d'urgence)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/le-secours-catholique-aupres-des-mamans-confinees (maraude du Secours catholique Paris Nord et 93, auprès des mères et enfants africains confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-masques-solidaires-d-emmaues (la Friperie solidaire d'Emmaüs : les masques et l'insertion, à Maisons-Alfort / 94)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/ca-faire-rire-les-enfants-atd-quart-monde-noisy-le-grand (action du Centre de promotion familiale de Noisy-le-Grand (93) / Agir tous pour la dignité Quart Monde (ATD Quart Monde), en faveur des enfants confinés)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/les-milliers-de-paniers-repas-de-la-societe-de-saint-vincent-de-paul (collecte d'aliments et préparation de quelque 1500 paniers-repas, chaque jour, par la Société de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/190520/revoltes-face-la-faim-armee-du-salut (livraison de centaines de repas aux squats, hôtels sociaux et campements à Paris Nord (75) et en Seine-Saint-Denis (93), par la Fondation de l'Armée du salut)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/180520/la-nouvelle-alliance-des-associations-secours-populaire (au "libre-service solidaire" du Secours populaire de Paris)

Lien vers les portraits de "solidaires par temps de coronavirus" (Antoine Peillon / Ishta) :

https://blogs.mediapart.fr/69376/blog/200520/les-solidaires-par-temps-de-coronavirus

"Plan de relance post-coronavirus : ignorer ou réinventer l’association ?", par Jean-Louis Laville, professeur au Cnam (chaire "Économie solidaire").

Le reportage et les portraits radio de Farida Taher, à Bagnolet / 93 (auto-organisation au quartier de La Noue)

https://blogs.mediapart.fr/antoinepeillon/blog/240520/systeme-d-par-farida-taher

"Réparer le monde !", par Antoine Peillon. Ce texte a été publié dans le livre numérique Résistons ensemble, pour que renaissent des jours heureux (éditions Massot / CNNR) mis en ligne depuis le 27 mai, gratuitement, sur les plateformes des librairies indépendantes, soit près de 200 sites. À partir du 11 juin, le livre sera téléchargeable – toujours gratuitement – sur tous les réseaux (Fnac, Cultura, etc.).

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