Marie Lafarge (7): aux malheurs des dames

Maris et diamants. Septième volet de ma chronique sur la lecture de Marie Cappelle Lafarge, femme de lettres méconnue, que j’entreprends de découvrir et de mettre en lumière grâce au défi #JeLaLis.

Daumier, Le Mariage d'argent © DR Daumier, Le Mariage d'argent © DR

Si la moitié des tes Mémoires te raconte jusqu’à ton mariage, l’autre moitié te conduira en prison. En te lisant, Marie Cappelle, je refuse la position de la lectrice, née cent cinquante ans plus tard, qui te jugerait d’un œil expert grâce au recul et aux savoirs que donne le temps. Je ne veux pas douter de la vérité des faits que tu rapportes, débattre de ce que tu dis de la stupide affaire des diamants : si tout est vrai ou, comme l’affirmèrent tes détracteurs, n’est que le mensonge d’une affabulatrice volant au secours d’une voleuse. Pour moi, que le hasard a guidé vers toi, il n’y a de vrais que les mots que tu as écris et qui constituent un texte qui n’est pas seulement une pièce à verser au dossier de l’affaire Lafarge mais une œuvre littéraire suffisamment forte pour être appréhendée en tant que telle. Ton texte crée son univers de vérité, c’est à cette aune que je t’estime femme de lettres : une écrivaine dont l’œuvre reste non seulement méconnue mais sera toujours atrophiée, empêchée d’un plein épanouissement à cause de la condition des femmes de ton époque auxquelles la société des hommes refusait liberté du devenir. Ton histoire, dans ce qu’elle a de commun, rappelle que l’existence d’une George Sand est exceptionnelle.

Je ne te crois pas menteuse, et si je me trompe qu’importe. Seuls comptent les sentiments que tu sais exprimer avec justesse et conviction, ceux d’une jeune femme enfermée dans une société bourgeoise pour laquelle les filles sont des monnaies d’échange. L’histoire devrait se souvenir de toi en tant qu’autrice, pas seulement comme l’héroïne d’un fait divers, la victime d’une erreur judiciaire et l’inspiratrice d’un personnage de roman écrit par un homme. Ton destin aurait-il été différent si tu étais née, comme moi, dans la deuxième moitié du XXème siècle ?

« C’est un triste martyre pour une pauvre jeune fille que toutes ces sollicitudes qui l’entourent et veulent la pourvoir d’un mari. Il faut qu’elle soit heureuse malgré elle, et il n’y a pas de pardon pour celle qui refuse la pilule de bonheur formulée par l’amitié. » Pauvre tu l’es, relativement. Née dans un milieu aisé, tu es orpheline et sans grande fortune. La solitude te ronge, encore plus violemment depuis la mort de ton grand-père. Tu souffres de maux d’estomac qui t’épuisent.

À vingt-trois ans, « sans beauté et sans dot », ainsi que te le rappelle vertement ta tante, tu ne pourras pas faire la difficile encore longtemps en grimaçant devant les prétendants que l’on te trouve. Ton intelligence, ton instruction, ton talent ne sont que des qualités secondaires, voire des défauts pour une fille à marier. En 1838 tu deviendras Madame Lafarge. Ce maître de forge est le cinquième possible mari qui s’offre à toi, tout sera fait pour que tu ne puisses l’écarter.

Mais avant le grand drame de ton mariage, tu renoues avec l’encombrante Marie de Nicolaï, devenue Madame de Léautaud après ses noces avec un « pauvre jeune homme » rencontré dans un bal, auquel elle avait « tourné la tête », qu’elle n’aime pas mais qui a réussi à l’épouser. Tu le décris d’une de tes formules lapidaires que tu sais si bien tourner : « M. de Léautaud avait une très petite noblesse, un revenu de quelques dettes, une position nulle et un caractère idem. » Marie n’est pas heureuse, et toi, seule, malade, tu as besoin d’une amie.

Madame de Léautaud t’a trouvé un mari : tu n’espérais pas un miracle mais c’est Monsieur Delvaux, le frère de sa femme de chambre. « Vous êtes un peu souffrante, les douleurs d’estomac ne rendent pas jolie, dans quelques temps vous serez une vieille fille aussi ennuyée qu’ennuyeuse ; devenez plutôt une aimable femme », te dit-elle gentiment pour te convaincre. Te marier au frère de sa femme de chambre, un préfet, est une manière de te garder à portée de main. Madame de Léautaud a besoin de toi comme narratrice et personnage principal de la nouvelle à chute dont elle est l’héroïne depuis sa rencontre avec Félix Clavé (voir Marie Lafarge (5) : les deux Marie ou l’ingrate). Le récit romanesque devient un feuilleton sous ta plume enlevée.

Nouvel épisode : la paranoïa de Madame de Léautaud. Ton amie s’est convaincue que Félix Clavé veut lui nuire, détruire sa réputation, puisqu’il détient encore ses lettres qui sont autant de preuves de leur ancienne relation. Or, Monsieur de Léautaud qui passe son temps à monter à cheval et à « pêcher paisiblement ses chers goujons » est un mari « excessivement jaloux, plus encore des apparences que de son amour même. » Marie vit dans une peur permanente, car « jamais il ne lui pardonnerait l’intrigue de Monsieur Clavé qui est une tache et un ridicule. » Elle s’est mise en tête que, loin d’être en Algérie comme le prouve une lettre qu’il t’a envoyée de là-bas, il est figurant à l’Opéra : « ses affaires sont très mauvaises, ses créanciers le poursuivent, il veut entrer dans le monde ; il est homme à se servir d’une intrigue éclatante pour s’en ouvrir les portes, il montrera nos lettres, il nous perdra. » Marie se trompe mais elle a de l’imagination. Tu as beau défendre Félix Clavé, assurer que tu le ne le crois ni vil ni infâme, elle finit par te convaincre de jouer une nouvelle fois les intermédiaires. Il faut racheter les lettres, payer, aussi cher qu’il faudra. Les femmes ne peuvent disposer librement de leur argent, alors Marie monte un stratagème : feindre le vol des diamants de Madame de Léautaud, que tu emporteras et revendras avant de donner l’argent à M. Clavé en échange de la correspondance et de son silence éternel. Tu n’approuves pas ce plan plus qu’hasardeux, mais tu acceptes : « Je fus faible, je promis, et j’oubliais trop facilement qu’il n’était pas permis de réparer le mal par le mal. »

Malades, folles, et surtout malheureuses, telles sont la plupart des femmes mariées qui traversent le récit de tes Mémoires. Madame Scippion : « orpheline, mariée pour sa dot, négligée par son mari. » La jeune Madame de Montbreton qui préfère voir son époux charmer les autres femmes tant sa jalousie est forte : « il devenait ennuyeux et insupportable quand il n’avait qu’elle à aimer. » Madame de Montbreton se désennuie en se passionnant pour le magnétisme à la mode. Elle se sert de toi comme « un joujou parlant » pour « prouver sa puissance somnifère ». Tu t’endors apparemment sous l’effet de ses passes hypnotiques, mais très tard le soir, après des journées harassantes. À ton réveil, elle prétend que tu as parlé. Mais les secrets que tu aurais révélés dans ton sommeil somnambulique n’ont été obtenus qu’en espionnant ton courrier gardé dans ton écritoire.

Marie Cappelle, tu es comme un insecte dans la toile d’araignée. Tu n’as pas d’autre choix que de te résigner à un mariage de convenance. Mais Monsieur Delvaux te répugne. Tu détestes ses opinions politiques : elles « me semblaient étroites, mesquines et strictement calquées sur celles d’un ministère quel qu’il fut. Il ne comprenait ni le dévouement du royaliste qui se souvient, ni le patriotisme du libéral qui devance l’avenir. Il n’admirait que la soumission quand même au pouvoir établi, ne souffrait pas la discussion, adoptait la force pour convaincre et la force pour ramener les esprits. » Madame de Léautaud t’en veut de refuser celui qu’elle a voulu pour toi : « il me fallut pendant tout le jour me sentir froissée par de blessantes paroles, m’entendre répéter mille et mille fois que ma position dépendante ne me permettait pas de choisir et qu’elle me faisait un devoir d’accepter avec reconnaissance le premier venu. » Tu quittes sa maison, « presque honteuse de ne m’être pas mariée pour Madame de Léautaud », emportant ses diamants qu’elle t’a demandé de conserver jusqu’à nouvel ordre, dont quatre qu’elle prétend te donner.

Lafarge, donc. Déniché par ton oncle Martens, le diplomate prussien. Lafarge a besoin d’une femme pour égayer sa solitude et d’une augmentation de capital pour développer son usine et son haut-fourneau dans le Limousin. « Comme la contagion à s’occuper de moi et à me marier gagnait d’une manière formidable parents, alliés, amis, comme il fallait subir la commune loi, je résolus cette fois d’examiner sérieusement » la nouvelle offre. Une première rencontre sous un ciel d’azur, qui est une nouvelle tromperie : « Hélas ! Brise plaintive qui venez quelquefois pleurer avec ce monde, pourquoi vos gémissements n’ont-ils pas éveillés un écho dans mon cœur ! Nuages qui portez la tempête, pourquoi ne pas avoir envoyé votre foudre pour réveiller mon sommeil, vos éclairs pour signaler l’abîme ? Et vous, beaux astres qui vous allumiez dans la voûte éthérée, vous avez brillé pour moi et pas une de ces étoiles filantes qui, pâles et prophétiques, glissent dans l’espace et tombent sur la terre, n’est venue donner son présage de mort à la pauvre Marie ! »

Trêve de lyrisme. Tes tantes très matérialistes se font fort de t’empêcher de raisonner, elles te divertissent par une farandole d’emplettes à faire et te noient de bavardages sur ton trousseau, ta corbeille et le futur château de la future Madame Lafarge. On fait publier les bancs sans attendre ton consentement : « je n’eus pas un moment pour sonder ma pensée, pas un moment pour rejeter mon regard sur le passé et le porter avec calme sur l’avenir. » Tu ne veux pas t’intéresser au contrat débattu entre les notaires et « la partie masculine de ma famille » : « quand on me fit signer cet acte dans lequel deux intelligences notariales avaient mis tout leur bon sens l’un à vendre le plus cher possible, l’autre à acheter au plus grand rabais une pauvre créature faite à l’image de son Dieu, j’eus un sourire de mépris et la honte vint rougir mon front. »

En moins d’une semaine au mois d’août, tu es mariée par un « gros homme entouré d’une écharpe tricolore qui tenait un code à la main » à un autre homme que tu trouves « bien laid », et dont on t’apprendra à la dernière minute qu’il est veuf. « Jusque là, j’avais observé les ridicules qui m’entouraient, suivi machinalement dans une glace les ondoyants balancements de la grande plume qui ombrageait mon chapeau, pendant qu’on m’adressait les compliments de circonstance que je n’écoutais pas ; mais quand il fallut dire oui, quand sortant d’une insensibilité léthargique, je compris que je donnais ma vie ; que cette mesquine comédie de la loi allait enchaîner ma pensée, ma volonté et mon cœur… les larmes que je voulus cacher m’étouffèrent et je faillis me trouver mal dans les bras de ma sœur. »

Madame Lafarge née Cappelle, fille d’un baron d’Empire, mariée par force à la révolution industrielle et au capitalisme galopant. C’est ainsi que des femmes de la bourgeoisie contribuèrent au développement des aciéries qui firent les chemins de fer et les belles usines, tout en augmentant le capital de leurs époux tombés fous amoureux d’un regard porté sur leurs biens.

Ta tante cherche à te consoler en te montrant les avantages du mariage : tu es émancipée, tu es une femme libre, tu peux sortir sans surveillance. Après une visite à Madame de Valence, tu rentres par les Champs-Élysées : « Le temps était superbe ; une foule élégante se pressait sous l’ombre des allées ; je voulus pour la première fois m’y mêler seule, libre, sans être obligée de suivre une impulsion étrangère, sans régler mon pas sur d’autres pas, enfin sans avoir d’autre protection que moi-même ! Je descendis toute légère, et je fus ravie pendant une minute de mon indépendance ; mais quand je me sentis coudoyer, presser, quand des regards inconnus s’attachèrent à moi, j’eus peur et je regagnais la voiture qui me suivait, comprenant que dans le monde on a besoin d’un appui, et que la femme ne peut vivre libre qu’au désert. »

 

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