Hebdo du Club #34: comment sortir de la porcherie?

Suite aux millions de témoignages à travers le monde qui ont été publiés dans les réseaux sociaux, à travers #BalancetonPorc et #MeToo, dans la foulée de l’enquête du 10 octobre qui visait Harvey Weinstein, le Club a réagi. Des paroles de femmes, et d'hommes, qui disent (le plus souvent) leur dégoût de la domination masculine. Et qui cherchent les moyens de sortir de «la porcherie».

Il y a des semaines comme ça, absolument passionnante, où la parole explose et telle une flèche longtemps retenue déchire sa cible. Grâce à la liberté qu'offrent les réseaux sociaux, où personne ne demande l'autorisation pour s'exprimer, les femmes ont enfin pu dire (recracher !) les violences sexuelles et sexistes qu'elles encaissaient jusque-là dans l'indifférence (quasi) générale. Un « poing bien serré en plein dans le ventre », selon Emmanuel Zemmour, dans son billet « #MoiAussi… Coupable ». Ce ventre patriarcal, dont nous sommes tous issus, qui n'a de cesse d'enfanter des rapports de domination monstrueux. Cet Hebdo du Club va toutefois tenter de tirer le meilleur de cette discussion, que les contributeurs ont abondamment alimenté, en retenant les pistes proposées pour « nettoyer la porcherie » et se donner une chance de construire une société plus respectueuse des femmes.

Pour débuter ce voyage, commençons par donner la parole aux femmes donc!, qui ont par ailleurs été les premières à s'exprimer sur le sujet. « Les agressions sexuelles, le harcèlement sexuel prennent racine dans un discours établi auquel nous ne prêtons nous-mêmes plus attention. Ces actes sont couverts une deuxième fois par notre incapacité à nommer les violences dont nous sommes victimes. Harcelée et agressée par mon employeur j'ai décidé de parler. Car ce n'est pas une histoire individuelle, c'est l'affaire de tous. » explique Marianne Salvia, une jeune femme qui a eu le courage de porter plainte (et qui l’a payé, comme la plupart de celles qui osent le faire, par la perte de son emploi !), dans son billet intitulé « J’irai dénoncer ton abus ».

Encore faut-il, comme l’explique l'ancienne députée du Doubs Barbara Romagnan, dans son billet du 16 octobre, que cette parole soit entendue et respectée. Car hélas, démontre-t-elle, « notre loi et notre système législatif ne permettent pas de répondre correctement aux actes criminels de viol et d’agressions sexuelles. » Et elle insiste : « un changement des mentalités est également nécessaire. Car « La culture du viol existe bel et bien en France. ». Un billet qu'elle conclut par son intime conviction : « la réponse doit être politique. Cela passe par l’amélioration de nos lois, mais aussi par notre éducation, ainsi que par notre vigilance quotidienne, dans les sphères privées autant que publiques. Il ne faut pas laisser les femmes seules face à leurs agressions, à commencer par Sarah (affaire suivie à Mediapart par Mickael Hajdenberg), dont le procès de son agresseur va se jouer en février. »

Une réponse politique ? Il reste indéniablement sur ce terrain un long chemin à faire. Le texte de Caroline de Haas et Anna Melin «#balancetonporc, vous entendez ce silence? », pointe justement l'absence des politiques (Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon...) dans ce débat. « Que se passe-t- il ? Ces organisations et responsables politiques ont-ils conscience de l’ampleur du problème ? Si oui, est-ce qu’ils s’en fichent ? Ou – hypothèse - est-ce qu’ils sont mal à l’aise parce que comptent en leur sein des responsables ou militants qui se reconnaissent dans les #BalanceTonPorc ? »

Un seul politique, un député breton, Mustapha Laabid (LREM) en a parlé à l’assemblée, comme le rappelle Gabrielle Tessier K

 

Assemblée : un député rappelle la réalité des violences faites aux femmes © Brut

C’est bien, mais on conviendra que c’est faible…

capture-d-e-cran-2017-10-18-a-17-16-56

A noter d’autres contributions, qui ont suscité moins de réactions, mais qui méritent également d'être lues. A l'instar de « BalanceTonPorc : une lamentable appellation », de Babette Grivinci qui regrette l'utilisation abusive du mot « porc » et la légèreté du mot « balance ». 

Ou encore le billet d’Olga Chapou, « Violence contre les femmes : parler et voir », qui voit dans cette « vague de témoignages sur les agressions et harcèlements sexuels à l’encontre des femmes, qui déferle ces jours en France, comme un appel aux fonctions essentielles de l’être humain – celle de voir et celle de parler ». Et analyse les raisons du déni qui a présidé jusque-là.  « Il est, je pense, naturel que la société refuse d’abord de voir l’ampleur du problème, car cela lui renvoie une image hideuse d’elle-même. La violence des réactions des hommes aux témoignages récents relève, à mon sens, elle aussi, de la même angoisse de se regarder en face en tant que sexe qui, depuis la nuit des temps, accepte la violence de ses semblables sans trop réagir. »

Last but not least, je vous conseille vivement la contribution de la scénariste, réalisatrice et actrice Coline Serreau. « Il ne s’agit pas ici de stigmatiser tel ou tel individu crapuleux, mais bien d’initier une procédure de défense collective des femmes, une législation véritablement coercitive. » rappelle-t-elle à ceux qui craignent l'ouverture d'une "chasse aux sorcières" contre les hommes.

Et pour celles et ceux, nombreux dans les fils de commentaires, qui se refusent à comprendre ce qu'est « la culture du viol » induite par le patriarcat, je reproduis ici un extrait de son texte :

«… le patriarcat, on ne le voit pas, on ne le nomme pas, mais il est omniprésent et soumet toutes les actions à sa loi. Le fondement du patriarcat, son postulat implicite, non exprimé mais dominant, c’est que les corps des femmes et des enfants appartiennent au père (ce qui induit la filiation, la descendance,  le patronyme, les discriminations sexuelles). Ce système autorise, dans le conscient de certaines sociétés et/ou dans l’inconscient de nos sociétés « avancées »: le mariage forcé, le viol, les violences conjugales, la pédophilie et collatéralement le harcèlement sexuel, prolongation directe du droit de propriété que certains hommes pensent avoir sur le corps des femmes. Ces hommes-là sont arriérés, mais nombreux. » 

Responsabilité individuelle ou collective ?

Les contributions publiés par des hommes sur le sujet cette semaine se sont révélées tout aussi passionnantes. Au-delà d’être écrites par des porteurs du chromosome Y, elles ont toutes portées sur le même thème : la responsabilité individuelle et collective face à ce désastre. 

C'est Nicolas Haering qui a ouvert le bal, le 16 octobre par un billet/programme intitulé « Ouvrir les yeux, puis nettoyer la porcherie », où il propose en 14 points, des pistes à explorer pour sortir du déni et savoir « comment être réellement solidaire ? Comment être un allié réel ? Comment contribuer à briser notre part du silence? »

Dans le fil de commentaires, il insiste avec pertinence sur la question sémantique :

« ... vous noterez que dans mon texte (et dans de nombreux autres, bien évidemment) les phénomènes sont nommés, et non euphémisés (je parle de harcèlement, violences et viol à plusieurs reprises). Et même si on en reste à dénoncer des "porcs", aussi discutable soit-ce, c'est déjà nettement mieux que d'en rester à parler de "grivoiserie", de "grossièreté" de "drague un peu lourde", de "troussage de domestique" (comme l'avait dit Jean-François Kahn à propos de DSK), etc. »

Le 18 octobre, deux autres textes sur cette thématique ont été publiés et mis à la Une. « Il m’est arrivé d’être un porc », de Ladinerichard a incontestablement été celui qui a fait le plus réagir. Un texte autocritique, ou l’auteur avoue, « Oui il m’est arrivé d’être moi-même insistant avec des filles, et même avec des compagnes… ». 

« Et s'il faut renverser la vapeur, nous faire honte de nos comportement actuels et/ou passés pour qu'ils s'arrêtent, alors allons y. Nos ancêtres pensaient que la mort était un petit prix à payer pour obtenir l'égalité. Alors la remise en question et la honte sont pour moi des prix dérisoires, encore une fois parce que nos egos ne rentrent pas dans la balance face à de tels enjeux. »

A la fin de son billet, il propose aux autres hommes de suivre son exemple, en proposant un nouvel hashtag #nesoyonsplusdesporcs. Mais au vu des réactions très vives que cela a suscité, et où il a mouillé la chemise pour défendre son point de vue (bravo à lui !), le projet ne semble pas recevoir un assentiment spontané. La question des liens entre la responsabilité individuelle et celle collective n'est pas en effet simple à démêler. Sans parler de la collaboration des femmes dans le maintien du pouvoir patriarcal, qui est encore un autre sujet. 

Florilèges :

capture-d-e-cran-2017-10-18-a-16-36-44

capture-d-e-cran-2017-10-18-a-16-34-40

capture-d-e-cran-2017-10-19-a-23-11-59
Dans le même état d’esprit, le « #MoiAussi... Coupable » du syndicaliste étudiant Emmanuel Zemmour invite tous les autres hommes à faire leur autocritique, même s’ils ne ressemblent pas « à la caricature du porc lubrique »

« Je dis nous parce que pour la première fois, je me suis senti directement visé par un mouvement de libération de la parole, un mouvement de dénonciation. Le petit film du mec progressiste ne fonctionnait plus. Plus de bobine. Que du vide. Pourquoi ce vertige? Pourquoi se sentir piteusement concerné par des récits qui n’ont rien à voir avec moi. Ces récits de contraintes, d’agressions, de violences. Jamais rien connu de tout ça. Et pourtant je suis bien obligé de faire face. Même convaincu, même féministe, même progressiste ou tout autre qualificatif censé assurer au monde que non, nous ne sommes pas du mauvais côté de la barrière, il faut bien le reconnaître : des comportements de gros porc moi aussi j’en ai eu. »

Et pour celles et ceux qui n’auront pas envie, ou pas le temps, de lire sa contribution, en quoi les hommes peuvent « plaider coupable » ? Quand ils préfèrent, alors qu'ils sont en position de pouvoir, « traiter discrètement un problème de violence sexiste », c’est quand ils profitent du « dévouement d’une camarade pour briller en faisant mine d’oublier la part de lumière qui aurait dû lui revenir ». C'est « préféré sourire poliment aux blagues d’un collègue qui rabaissait une collaboratrice plutôt que de prendre son parti ». C’est aussi confondre « la drague et l’insistance, l’assurance et l’intimidation, le charme et la domination ». Là aussi, le fil de commentaires est à lire. Il est très instructif et cathartique. 

Pour finir cet Hebdo sur une note rassurante, le billet de Julien Ballaire, « salarié d'une scop, expert auprès des Comités d'Entreprises et militant du progrès social », « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » mérite d'être lu. Encore faut-il prendre au sérieux le tsunami que nous sommes en train de vivre, et… passer à l’action !

« Agissons pour protéger les victimes et punir les coupables. Ne laissons rien passer, réagissons en cas de propos sexiste, utilisons les sanctions que nous permettent nos positions de pouvoir contre les agissements intolérables, dans nos entreprises, nos organisations militantes. Renforçons-les, donnons aux femmes les espaces pour dénoncer les comportements sans qu’il soit nécessaire qu’un producteur hollywoodien ne soit une goutte d’eau faisant déborder un bien trop grand vase. Utilisons notre pouvoir pour agir contre les agresseurs, et utilisons la force du collectif pour contrer la peur de le faire, quand les agresseurs sont les plus hauts placés, qu'ils nous font peur, qu'on ne peut pas (ou qu'on pense ne pas pouvoir) agir seul. Ces moyens existent. L’actualité le prouve. A nous d’avoir le courage de nous en saisir. »

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.