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Billet de blog 23 déc. 2021

Procès de l'Hôpital public : Chapitre 7 - De la vacuité d'Agnès Buzyn

Quel bilan ministériel des actions de Madame Agnès Buzyn en tant que Ministre de la santé, mis à part sa gestion des débuts de l’épidémie de Covid et ses réponses aux manifestations de soignants ? L’objectif de ce nouveau chapitre du « procès de l'Hôpital public « est d’étudier sa part de responsabilité dans l’effondrement de l’hôpital, annoncé dès l’année 2019.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le procès de l'Hôpital public

Introduction - Mise en place de la Sécurité sociale

Chapitre 1 - 1983, Diminution du numerus clausus et dotation globale de financement

Chapitre 2 - 1995, La réforme de la Sécurité sociale

Chapitre 3 - 2000, La loi sur les 35 heures

Chapitre 4 - 2003, mise en place de la tarification à l’activité

Chapitre 5 - 2009, Loi Hôpital Patients Santé Territoire: la logique entrepreneuriale à l'hôpital public

Chapitre 6 - 2012, Le pacte de confiance pour l’hôpital public : une mise à la diète

Le conflit d’intérêt : une vertu de chercheur qualifié - Par Florian Vivrel et Agnès Mériat

Le Juge invite Madame Buzyn à se présenter à la barre des accusés. Elle s'avance, sourire aux lèvres.

Le Procureur : Madame Buzyn, je souhaite dans un premier temps revenir sur votre parcours. Vous êtes médecin hématologue. En 1992, vous êtes nommée responsable d’une unité de soins au sein de l’Hôpital Necker à Paris. Dès 2001, vous êtes membre de diverses sociétés scientifiques :  Établissement français des greffes, Agence de la biomédecine, Établissement français du sang, société française de greffe de moelle et de thérapie cellulaire. En 2004, vous êtes nommée professeur des universités et praticienne hospitalière en hématologie. 

Les années suivantes, vous accédez à des responsabilités au sein d'institutions publiques liées à la santé et au nucléaire. En 2008, sur proposition de Jean-Louis Borloo, le gouvernement vous nomme présidente du conseil d'administration de l'institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Nous comprenons ainsi mieux pourquoi vous êtes restée si discrète lors des manifestations contre la loi HPST (cf chapitre 5). 

Agnès B. : Plait-il ?

Agnès Buzyn, le 7 décembre 2017. © Crédit photo : Frédéric Stucin.

Le Procureur : En 2009, vous intégrez le Comité du commissariat à l’énergie atomique. Les conseils d’administration, vous semblez y prendre goût, et cette même année vous devenez membre du conseil d’administration de l’institut national du cancer, que vous présiderez deux années plus tard.  Vous participez également au conseil d'administration de la fondation pour l'université de Lyon, de 2012 à 2015. Vous avez le temps de continuer à voir des patients, malgré tout cela ?

Agnès B. : Absolument, et je ne vous permets pas d’en douter.

Le Procureur : Vous avez également votre place au sein du monde de l’industrie pharmaceutique : de 1998 à 2011, vous êtes l’organisatrice d’un congrès annuel d'hématologie et rémunérée à cette occasion par le laboratoire pharmaceutique Genzyme. Par ailleurs, vous intervenez régulièrement dans d’autres congrès d’hématologie pour promouvoir certains traitements, spécifiques à votre spécialité. Vous êtes pour cela payée par des laboratoires comme Novartis, Bristol-Myers Squibb, à hauteur de 10 000 euros par an selon vos propres déclarations. 

Agnès B. : Se loger à Paris coûte cher, vous savez.

Le Procureur : Vous faites d’ailleurs partie du conseil consultatif des principaux traitements utilisés en hématologie, produits par ces mêmes industries pharmaceutiques. Madame Buzyn, ne craignez-vous pas que soient suspectés quelques conflits d’intérêts ?

Agnès B. : Monsieur le Procureur, un haut niveau de compétence entraîne de grandes responsabilités, dans tous les domaines. Public et privé. « L’industrie pharmaceutique joue son rôle et je n’ai jamais crié avec les loups sur cette industrie. Vouloir des experts sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique pose la question de la compétence des experts» [1]. Il ne faut pas craindre la rencontre des deux secteurs, bien au contraire. Certains collègues hospitaliers considèrent même qu’un expert sans conflit d'intérêt est un expert sans intérêt. C’est une réalité, voilà tout !

Le Procureur : Bien, je prends note de votre réponse. Reprenons la suite de votre parcours : en 2011, vous cessez toute collaboration avec les laboratoires pharmaceutiques et vous devenez présidente du conseil d’administration de l'Institut National Du Cancer. 

En 2016, vous êtes nommée, cette fois par le président de la république, présidente de l’HAS, la Haute Autorité de Santé. Vous avez donc, avant même de devenir ministre, un parcours assez remarquable, qui vous permet d’atteindre de très hautes sphères administratives. 

Agnès B. : Je vous remercie.

Le Procureur : Vous connaissez parfaitement ce qu’il est convenu d’appeler la technostructure, tout comme d’autres ministres et directeurs de cabinet du gouvernement. Le président Macron ne vous a pas choisie au hasard. 

Vous conservez d’ailleurs cette posture sous votre mandature de ministre de la santé, en participant régulièrement aux réunions de la fondation Sanofi. Sanofi, rappelons-le, entreprise pharmaceutique mise en examen le 7 février 2020 pour “tromperie aggravée” et “blessures involontaires” dans le scandale de la Dépakine [2].

Agnès B. : Monsieur le procureur, pour quelle raison devrais-je me tenir à distance du fleuron de l’industrie pharmaceutique française ? Comme le déclare Édouard Philippe à l’Assemblée nationale, Sanofi est une « entreprise française qui fonctionne bien, qui crée des richesses en France et qui apporte des solutions sur les questions de santé » [3]. Il est donc tout à fait attendu que notre équipe gouvernementale et le groupe Sanofi fassent affaire, Monsieur le Procureur.

Le Procureur : Le gouvernement et Sanofi “font affaire”, dites-vous ? En 2008, Sanofi ferme une usine de production à Toulouse, supprimant ainsi un millier de postes. En 2014, Sanofi ferme un centre de recherche ouvert deux années plus tôt à Montpellier [4]. En juin 2019, Sanofi supprime trois cents postes en France au sein de sa filière recherche et développement [5]. 

L’objectif est simple : majorer les dividendes versés aux actionnaires. Malgré ces vagues de licenciements, Sanofi bénéficie, depuis sa création à l'initiative d’Emmanuel Macron, du fameux dispositif d’exonération fiscale le Crédit d’Impôts Compétitivité Emploi, dit “CICE”, ainsi que du Crédit Impôt Recherche ! Et vous Madame Buzyn, vous vous rendez en tant que ministre aux réunions de la fondation Sanofi, sans hausser un sourcil !

Agnès Buzyn, le 14 février 2019, lors d'une réunion de la fondation Sanofi Espoir. La fondation Sanofi Espoir et ses partenaires publient leur livre blanc « États généraux des vulnérabilités » en France. © Fondation Sanofi Espoir

Agnès B. : Je ne vois vraiment pas en quoi cela pose problème.

Le Procureur : C’est donc le moment de vous révéler l’article 2 de la loi du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique. Le conflit d’intérêt y est défini comme “toute situation d’interférence entre un intérêt public et des intérêts publics ou privés qui est de nature à influencer ou paraître influencer l’exercice indépendant, impartial et objectif d’une fonction”. 

Madame Buzyn, je vous sais douée d’ambivalence, vous nous le montrez bien, mais je ne vous pense pas naïve. Vous savez que le conflit d’intérêt, quand il est présent, n’est là que pour servir des intérêts particuliers et rarement l’intérêt général. J’en veux pour seule preuve votre menace de démissionner de votre ministère, en 2018, si votre époux n’est pas reconduit à la tête de l’INSERM [6]. Vous êtes bien alors dans cette “situation d’interférence”, et vous vous jouez du conflit d'intérêt sans vergogne, et même sans pudeur.

Agnès B. : Cela n’a pas à être évoqué ici. De plus, « je ne veux pas être mêlée à cette affaire [...]. C'est Matignon qui a la tutelle, donc je ne suis au courant de rien de ce qui concerne l'Inserm. [...] Ca ne me regarde pas, je ne m'en mêle pas, je ne suis pas informée » [7].

Le Procureur : Cet épisode, dont ont parlé entre autres Le Canard enchaîné, Libération, Le Monde, Sciences et Avenir, ou encore Challenge, a scandalisé de nombreux chercheurs et embarrassé le gouvernement. Même le journal médical britannique The Lancet a dénoncé l'"opacité" entourant cette nomination, estimant que "la réputation du milieu scientifique français a été endommagée [...] tant sur la scène nationale qu'internationale". Pour que ce conflit se règle, il faudra attendre que votre époux retire sa candidature. Madame Buzyn, il aurait tout de même été préférable que vous optiez spontanément pour un "exercice indépendant, impartial et objectif” de votre fonction de ministre.

Les époux Yves Lévy, directeur de l’INSERM, et Agnès Buzyn, ministre de la Santé, au dîner de la mode Sidaction, le 26 janvier 2018, au pavillon d’Armenonville, Paris. © Crédit photo Thomas Samson, AFP.

Le Juge : Est-ce là tout, Monsieur le Procureur ? S'appesantir sur les états d'âmes de Madame Buzyn ne fait pas progresser le travail de notre tribunal.

Le Procureur : Monsieur le Juge, comme je viens de le rappeler, Madame Buzyn est très proche de l’industrie pharmaceutique, qui est elle-même très proche du pouvoir. Le conflit d’intérêt est une réalité. Ce que je vous reproche aujourd’hui Madame Buzyn, c’est que c’est précisément la vôtre. Vous avez pratiqué la concomitance de vos activités publiques et privées, rémunérées ou pas, mais dans l’ensemble plutôt rémunérées, en laissant exister entre les deux un frontière, disons poreuse, une façon d’être “borderline”. 

Quoique vous en pensiez, il y a bien une frontière entre l’intérêt public et l’intérêt privé. L’intérêt public se termine là où commence l’intérêt particulier. Lorsque vous êtes payée par des laboratoires pharmaceutiques pour faire la promotion de leurs médicaments, vous contribuez à servir des intérêts puissants, et vous le savez. Vous faîtes affaire. 

En revanche, vous n’avez jamais été une femme politique, et vous n’avez pas été nommée ministre pour votre sens politique… Vous l’avez été parce que vous illustrez à la perfection cette réalité dont vous parliez au sujet des experts neutres, cette endogamie, à laquelle les citoyens se sont désormais habitués, entre la haute administration, les dirigeants politiques et cette classe que l’on nomme “patronat”, qui discrédite tout  discours que vous pouvez tenir. Qui peut encore avoir confiance dans la moindre de vos paroles ?

Ma santé 2022 : un diagnostic partagé, aucun traitement administré

Le Procureur : Madame Buzyn, du 17 mai 2017 au 16 février 2020, vous êtes ministre de la Santé. Intéressons nous à vos principales actions, réalisées au début de votre mandat. Vous  portez de trois à onze le nombre de vaccins obligatoires pour les enfants, vous retirez du marché certains dérivés d’opiacés en vente libre, suite à plusieurs décès par surconsommation. Vous prononcez l’arrêt du remboursement de l’homéopathie, ainsi que quatre traitements utilisés contre la maladie d’Alzheimer jugés inefficaces. Vous ouvrez la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes célibataires, ce qui — reconnaissons-le — constitue un progrès de société non négligeable, moins de cinq ans après la “manif pour tous”.

 Agnès B. : Merci.

Le Procureur : Vous mettez en place le remboursement des soins dentaires, des audioprothèses et des lunettes à 100%, moyennant une augmentation des tarifs des assurances complémentaires pour les citoyens. On n’a rien sans rien, me direz-vous… Enfin, vous présentez un plan d’actions contre les déserts médicaux :  la création des centres de consultations dits CPTS, pour Communauté Professionnelle Territoriale de Santé. Il s’agit de regroupement de soignants, qui mutualisent les frais administratifs et les ressources humaines. Des maisons de santé, en somme. Un tel retournement de tendance, je suis époustouflé ! Voilà qui devrait bien entendu régler les difficultés de démographie médicale.

Agnès B. : Merci, à nouveau.

Le Procureur : Il s’agissait ici d’une plaisanterie, Madame Buzyn. Vous avez réinventé le cabinet multidisciplinaire, bravo !  Des maisons de santé ont certes été construites, mais ce ne sont que des coquilles vides : pas de médecine sans médecin... 

Là où le bât blesse principalement, c’est sur la question de l’hôpital, pourtant votre maison mère. Les mois suivant votre arrivée au ministère, vous prétendez pouvoir supprimer 25 % des dépenses de santé dans les hôpitaux qui, selon vous, correspondent à “des actes inutiles ou redondants” [8]. Vous confirmez ?

Agnès B. : Absolument. J’ai la conviction que nous pouvons faire des économies en diminuant les prescriptions abusives au sein de l’hôpital. Il faudrait mettre en place des processus de contrôle des prescriptions.

Le Procureur : Vos anciens collègues apprécieront. De plus, je m’interroge sur les sources de cette estimation, mais passons. Vous annoncez surtout en octobre 2017 une réforme du mode de financement à l'hôpital. Vous dénoncez la T2A (Tarification à l’acte, cf. chapitre 4). Vous attirez alors l'attention de vos anciens collègues, et votre discours est assez bien accueilli. La T2A mise en place quinze années plus tôt et ses dérives — marchandisation de la santé et course aux actes — sont de plus en plus critiquées. Une grande partie de la communauté médicale, tout particulièrement à l’hôpital public, la rejette violemment. 

Agnès B : Effectivement. « Nous sommes arrivés au bout d'un système. La T2A a fait croire à l’hôpital public qu’il devait se sentir une âme d’entreprise. Mais l’hôpital n’est pas une entreprise » [9]. 

 « Il est clair qu’aujourd’hui [déclaration datée de 2018], à cause des réformes successives qu’a subi l’hôpital depuis quinze ans, les soignants ont perdu le sens de leur mission. Ils sont effectivement soumis à des pressions budgétaires, sans qu’on leur explique le sens de leur travail et je crois que c’est très démoralisant. Des annonces vont être faites, car je tiens absolument à ce que notre hôpital public retrouve sa place dans notre système de santé français. […] Pour cela, il faut qu’on arrive à transformer le modèle de financement de l’hôpital, pour que ce ne soit pas uniquement un modèle qui pousse à une activité démesurée»[10]. 

Le Procureur : Ces annonces laissent présager un changement de paradigme pour l’hôpital public et suscitent beaucoup d’attentes. On ne peut qu’approuver votre diagnostic. Initialement, les propositions pour sortir du tout T2A à l’hôpital devaient être annoncées en juin 2018. Mais au mois de juin : rien, aucune déclaration. Le programme n'est pas prêt, il semblerait. Vous repoussez alors vos annonces pour la rentrée [11].

Agnès B. : Effectivement, il nous fallait un peu de préparation. Ainsi, le 18 septembre 2018, j'annonce fièrement ma réforme à moi, car il n'y a pas de raison que je n'en fasse pas : “Ma santé 2022”.

Le Procureur : Oui, voilà. L'ambition est grande : « Inventer le système de santé des cinquante prochaines années » a déclaré le Président Macron à propos de ce projet de loi [12]. Rien que cela. Votre loi, “Ma santé 2022”, est composée de neuf chapitres. Vous prétendez proposer une nouvelle structuration de l'offre de soins : vous continuez de promouvoir les groupements hospitaliers de territoire (GHT), groupements départementaux des établissements de santé publics, mesure initiée par votre prédécesseur. Vous proposez également de valoriser le management. En voilà de la nouveauté… 

En dernier chapitre, vous envisagez une réflexion sur le financement et la tarification, avec l’objectif de diminuer la participation de la T2A dans le financement des hôpitaux publics à hauteur de 50 % en 2022 contre 70% en 2018 [13]. Une demi-réforme, en somme. La montagne accouche d’une souris ! Vous êtes tout de même très loin, si ce n’est à l’opposé de la refonte structurelle que vous annonciez quelques mois plus tôt. 

Agnès B. : Monsieur le Procureur, lorsque je prends mon poste de ministre, je découvre qu' «aucun modèle alternatif n'a été travaillé. La page est blanche. […] Il ne faut pas sous-estimer la difficulté technique […] pour inventer le nouveau modèle de financement de l’hôpital» [14]. Voilà tout. Écoutez, j’ai travaillé sur le sujet avec toute mon équipe, “ma santé 2022” apporte des réponses, les réponses que vous attendez.

Le Procureur : Pourtant, de son propre aveu, votre directeur de cabinet admet être extrêmement sceptique sur les effets positifs de votre loi [15]. 

Agnès B. : …Trahison !

Le Procureur : La T2A est même étendue à des secteurs jusque-là épargnés : la psychiatrie et les services de convalescence, une véritable contradiction à l’égard de vos propres propos tenus quelques mois auparavant. Admettez que l’incompréhension, voire la déception, chez les hospitaliers suite à l’absence d’une véritable réforme structurelle a pu être profonde [16]. Vous décriviez un  système arrivé à bout de souffle, vous proposez des mesurettes conservatrices dont le détail et la planification se font toujours attendre en ce début d’année 2020 [note : date à laquelle se tient le tribunal de l’hôpital public].

Agnès B. : Nous avions prévu de définir notre plan en décembre 2018, mais les maillots jaunes ont envahi les rues.

Le Procureur : Les Gilets Jaunes, vous voulez dire ?

Agnès B. : Oui, c'est cela, les Gilets Jaunes. Il ont mis une belle pagaille dans notre calendrier, ceux là ! 

Le Procureur : Force est de constater qu'à la fin de votre mandature, non seulement la T2A n'est plus remise en cause par votre gouvernement, mais aucune mesure concrète n'est annoncée ni même proposée pour parvenir à la diminution que vous aviez proposée dès votre arrivée au ministère. Soyons clairs : se priver de la T2A serait bien handicapant pour un gouvernement obsédé par la diminution des dépenses publiques. 

Le nouveau monde : une continuité assumée 

Le Procureur : Intéressons nous, si vous le voulez-bien, à l’évolution du budget hospitalier durant votre mandat. En 2017 vous baissez la valeur des tarifs hospitaliers de 0,9 %. Rappelons que ces tarifs déterminent la valeur des actes réalisés dans les hôpitaux (cf chapitre 4). En 2018, vous poursuivez, avec une baisse cette fois de 0,5 %. Rien que sur l’année 2018, les diminutions tarifaires ont eu pour conséquence une demande d’économie pour les hôpitaux de 960 millions d’euros ainsi que la fermeture de 4172 lits d'hospitalisation, plus d’1 % du parc hospitalier. Fait inédit : votre gestion budgétaire a poussé les établissements hospitaliers, publics et privés, à pousser unanimement un cri d’alarme dès la fin de l’année 2018 ! 

Tandis que l’activité de l’hôpital a augmenté de 16% entre 2009 et 2016, les tarifs ont été réduits de  5% entre 2009 et 2016 [18]. En réalité, vous ne changez absolument rien à la feuille de route initiée par votre prédécesseur, Madame Touraine. Avec le maintien de l’étau budgétaire, vous continuez d’assécher l‘hôpital public.

Agnès B. : Nous avons mis fin à cette dévalorisation en 2019. Nous avons augmenté la valeur des tarifs hospitaliers, ce qui n'avait pas été fait depuis dix ans.

Le Procureur : L’augmentation en 2019 est de 0,2 %. Cela ne rattrape en rien les baisses des années précédentes. Votre tentative d’esbroufe est grossière, Madame Buzyn !

Agnès B. : Moi, de l’esbroufe ? Mais, enfin ! 

Le Procureur : En 2017, dans les établissements de santé, le nombre total d’actes réalisés a diminué[19], il est donc aisé d’augmenter leur valeur l’année suivante, du moment que l’enveloppe définie par l’ONDAM le permet !

Agnès B. : … Je ne peux tout de même pas augmenter les tarifs à ma guise, et renoncer dès lors à la maîtrise des dépenses, cela est tout simplement impossible. Je vous rappelle que l’ONDAM, que vous venez d’évoquer, fixe un seuil de dépenses de santé que nous ne pouvons dépasser, je n’y peux rien (cf chapitre 2). De plus, laissez-moi vous rappeler que la santé des Français se réalise « sous budget contraint, ce sont nos impôts qui payent les salaires » [20] de la fonction publique hospitalière !

Le Procureur : Faux. Ce sont les cotisations salariales et patronales, pour ce qu’il en reste. Différence fondamentale, Madame la Ministre (cf introduction). Concernant les recettes financières, il est évident que votre gouvernement poursuit, à bas bruit, la même politique d’étatisation de la Sécurité sociale menée depuis 1983 (cf l’ensemble des six premiers chapitres !). En 2018, les cotisations sociales financées par les salariés (2,4 % pour le chômage et 0,75 % pour l’Assurance Maladie) ont été remplacées par une augmentation de la CSG, la contribution sociale généralisée de 7,5 à 9,2 % [21]. En transformant en impôt modulable à souhait les cotisations sociales des salariés, théoriquement allouées aux caisses de la Sécurité sociale, le gouvernement montre qu’il règne en maître sur la répartition financière des fonds alloués à la protection sociale. 

Agnès B. : Vous savez, les recettes, ce n’est pas mon ministère. L’enveloppe budgétaire reste contrainte, m’ont fait comprendre mes collègues Gérald Darmanin Ministre de l’action et des comptes publics et Bruno Lemaire Ministre de l’économie. 

Le Procureur : Peut-être vous êtes-vous heurtée à l’intransigeance de vos collègues. Où bien avez-vous vous-même baissé les bras. Ainsi, si la sécurité sociale et plus précisément l’hôpital public sont aujourd'hui soumis à des contraintes budgétaires intenables, c’est la conséquence de choix politiques, ceux réalisés par le gouvernement d’Emmanuel Macron.

Vous n’êtes absolument pas dans la rupture, madame Buzyn. Vos paroles semblent éphémères et volatiles, tout comme vos convictions, éphémères et volatiles. C’est là une empreinte forte que vous laissez dans ce ministère : aucune conviction ne vous habite vraiment. Vous semblez évoluer, avec grâce certes, dans un océan de certitudes molles. Vous prenez la direction que l’on vous indique avec une facilité et une souplesse déconcertantes. Et c’est bien dans cette absence de convictions que l’on trouve l’explication des conflits d’intérêts qui jalonnent votre parcours très tôt dans votre carrière.

Enfin si, il semblerait que vous ayez tout de même une seule vraie conviction : celle que tous les intérêts se valent. Nous l’avons vu : vous ne percevez pas les conflits d’intérêt. Vous ne privilégiez aucun intérêt, vous les fréquentez tous. Ce faisant, vous vous conduisez comme une intermittente de l’intérêt général. Vous êtes dans un entre deux. 

Agnès B. : «Moi, je suis transparente et sincère comme un livre ouvert. Mes convictions me portent au-delà de mes émotions. Je pensais que les Français souhaitaient des hommes et des femmes politiques différents, à la fois empathiques, sensibles et déterminés et je continue à le penser.» [22]

Le Procureur : Madame Buzyn, notre tribunal ne vous reproche pas de réforme structurelle, pas de mesures assassines. Votre culpabilité est ailleurs. Je vous reproche le vide, le vide masqué par vos paroles, le vide abyssal de vos convictions. C’est ainsi que vous avez contribué au naufrage de l’hôpital public. Votre parcours professionnel est brillant, votre passage au ministère l’est beaucoup moins. Vous avez prétendu pouvoir sauver l’hôpital public, mais vous n’avez rien sauver du tout. Aucun soignant ni même aucun travailleur administratif, de la Sécurité sociale ou des hôpitaux, n’est dupe. Et c’est précisément ce que nous allons étudier ensemble à présent, Madame la Ministre.

Agnès B. : … Je reste à la barre, même après tout ce que je viens d’entendre ?

Le Procureur : Pour un bon moment, oui.

© Crédit photo VOISIN-PHANIE

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Bibliographie et notes :  

[1] Propos tenus par Agnès Buzyn lors d’une réunion organisée par le Nile, un cabinet de lobbying, en février 2013, et relayé dans l’article “Les petits arrangements de la nouvelle présidente de la Haute autorité de santé”, écrit par Pascale Pascariello, publié le 7 mars 2016 par Mediapart. https://www.mediapart.fr/journal/france/070316/les-petits-arrangements-de-la-nouvelle-presidente-de-la-haute-autorite-de-sante ?onglet=full

[2] Sur la période 1967-2016, entre 2 150 et 4 100 enfants exposés in utero à la Dépakine et ses dérivés auraient été atteints d’au moins une malformation majeure ou d’autisme selon une étude de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) et de l’Assurance-maladie révélée en 2017. Depuis que ce scandale a éclaté, l’entreprise pharmaceutique refuse avec obstination de verser le moindre centime au fond d’indemnisation des victimes d’accidents médicaux. Le président de Sanofi, Serge Weinberg, a intronisé Emmanuel Macron à la banque Rothschild en 2008, alors qu’il est à l'époque administrateur de la banque. Dès l’arrivée au pouvoir du président Macron, Monsieur Weinberg est nommé Chevalier de la Légion d’honneur. Il se voit élevé au rang de “grand commandeur de la Légion d’honneur” en début d’année 2020

[3]  “Vive passe d’armes Philippe-Ruffin sur la Dépakine et Sanofi. Article publié le 11 octobre 2017 sur le site de publicsenat.fr. https://www.publicsenat.fr/article/politique/vive-passe-d-armes-philippe-ruffin-sur-la-Dépakine-et-sanofi-78504

[4] Un député et son collab’ chez Big Pharma. Cyril Pocréaux et François Ruffin. Éditions Fakir. Septembre 2018.

[5] “Sanofi supprime 466 postes, dont près de 300 en France”, article écrit par Philippe Jacques, publié par Le Monde, le 19 juin 2019. https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/06/19/sanofi-poursuit-ses-restructurations-en-france_5478347_3234.html

[6]  Le Canard Enchaîné du 9 mai 2018, selon “un proche de l’Elysée”. Information largement relayée, entre autres par Libération : “Billet : le mari de la ministre de la santé peut-il rempiler à la direction de l’INSERM ?”, par Eric Favereau, le 22 mai 2018. https://www.liberation.fr/france/2018/05/22/le-mari-de-la-ministre-de-la-sante-peut-il-rempiler-a-la-direction-de-l-inserm_1651798/

[7] Déclaration d ‘Agnès Buzyn le 17 juin 2018 sur RTL au sujet de la candidature de son mari Yves Levy à sa propre succession à la direction de l’INSERM. Relayé sur l’article “Nomination Inserm: “je ne veux pas être mêlée à cette affaire” dit Agnès Buzyn”, publié le 17 juin 2018 sur le site du journal “Le Point”. https://www.lepoint.fr/politique/nomination-inserm-je-ne-veux-pas-etre-melee-a-cette-affaire-dit-buzyn-17-06-2018-2227941_20.php

[8] Santé : Agnès Buzyn annonce une réforme des modes de tarification à l’hôpital, article écrit par Mireille Weinberg, publié le 26 octobre 2017 par l’Opinion. https://www.lopinion.fr/edition/economie/sante-agnes-buzyn-annonce-reforme-modes-tarification-a-l-hopital-136662

[9] Agnès Buzyn : « Sur l’hôpital, nous sommes arrivés au bout d’un système». Interview, par Eric Favereau, publiée le 11 décembre 2017, par Libération. https://www.liberation.fr/france/2017/12/11/agnes-buzyn-sur-l-hopital-nous-sommes-arrives-aubout-d-un-systeme_1615985

[10] Agnès Buzyn, invitée de la matinale d’Europe 1, le 12 janvier 2018. https://www.youtube.com/watch ?v=fApMA_XW8tI

[11] Réforme de l'hôpital : Buzyn démine avant l'annonce prévue « mi-septembre », par Martin Dumas Primbault - Publié le 21/08/2018, le quotidien du médecin. https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal/exercice/reforme-de-lhopital-buzyn-demine-avant-lannonce-prevue-mi-septembre

[12] Santé : le plan ambitieux d’Agnès Buzyn est-il réaliste ? Article écrit par Damien Mascret, publié le 18 septembre 2018, sur le site du Figaro. https://www.lefigaro.fr/vox/economie/2018/09/18/31007-20180918ARTFIG00371-sante-le-plan-ambitieux-d-agnes-buzyn-est-il-realiste.php

[13] “Qu’est-ce que la T2A, qui cristallise les tensions autour de l’hôpital ?” Article daté du 13 février 2018, écrit par Eléa Pommier, publié sur le site “Le Monde”. https://www.lemonde.fr/sante/article/2018/02/13/qu-est-ce-que-la-t2a-qui-cristallise-les-tensions-a-l-hopital_5256264_1651302.html#:~:text=La%20T2A%20repr%C3%A9sente%20aujourd'hui,activit%C3%A9%20m%C3%A9dicale%20qu'ils%20r%C3%A9alisent.

[14] Cf Source numéro 10

[15] “Urgences”, Hugo Huon, 2020, Edition Albin Michel, ainsi que le rapport de commission des affaires sociales du 3 octobre 2019. http://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20190930/soc.html#toc3

[16] “Le secteur de la santé à bout de souffle, Agnès Buzyn tarde à administrer son traitement”. Article publié le 22 janvier 2018, par caducee.net. https://www.caducee.net/actualite-medicale/13812/le-secteur-de-la-sante-a-bout-de-souffle-agnes-buzyn-tarde-a-administrer-son-traitement.html

[17] Budget 2019 : le cri d’alarme des hôpitaux. Article écrit par Daniel Rosemberg, publié sur le site du Parisien le 29 octobre 2018. http://www.leparisien.fr/economie/budget-2019-le-cri-d-alarme-des-hopitaux-29-10-2018-7930935.php

[18] Entre T2A et ONDAM, quel financement pour l’hôpital ? Article publié le 22 janvier 2020 sur le site vie publique, https://www.vie-publique.fr/eclairage/272716-entre-t2a-et-ondam-quel-financement-pour-lhopital

[19] DREES : Les établissements de santé, Édition 2019. Chapitre 3, l’activité en hospitalisation complète et partielle, p28. Nombre de journées et de séjours par discipline d’équipement et type d’activité selon le statut de l’établissement. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2020-10/es2019.pdf

Cette donnée, du fait de son importance, sera analysée plus précisément dans un prochain chapitre.

[20] Cf Source numéro 10

[21]  “Qui doit augmenter les salaires nets”, écrit par Valérie Mazuir, publié le 1er octobre 2018 par les echos. https://www.lesechos.fr/economie-france/social/bascule-cotisations-csg-la-reforme-qui-doit-augmenter-les-salaires-nets-140488

[22] Déclaration d’Agnès Buzyn le 4 janvier 2021. “Dr Agnès, Mme Buzyn et les affres de 2020: les confidences de l’ancienne ministre de la Santé”, article écrit par Corinne Lhaïk, publié par le journal L’Opinion.

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Crédit photos : 

Photo 1 : Agnès Buzyn, le 7 décembre 2017. Crédit photo : Frédéric Stucin. 

Photo 2 : Photo : Agnès Buzyn, le 14 février 2019, lors d'une réunion de la fondation Sanofi Espoir. La fondation Sanofi Espoir et ses partenaires publient leur livre blanc « États généraux des vulnérabilités » en France. http://fondation-sanofi-espoir.com/actus-14-02-2019.php

Photo 3 : Les époux Yves Lévy, directeur de l’INSERM, et Agnès Buzyn, ministre de la Santé, au dîner de la mode Sidaction, le 26 janvier 2018, au pavillon d’Armenonville, Paris. Crédit photo Thomas Samson, AFP.

Photo 4 : Crédit photo  VOISIN-PHANIE

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