Dans les collèges de la Montagne Sainte-Geneviève qui ont été fusionnés avec l’Université de Paris et le Collège Louis-le-Grand, il s’en passait de belles au 14e siècle. L’institution fondée par Jean de Hubant avait rédigé un règlement intérieur imposant aux élèves de nettoyer, les jours de grande fête, la cage des chardonnerets qui se trouvait dans la chapelle. Dans les lieux de culte de l’époque, des dizaines de sources indiquent qu’ils étaient des milieux plus diversifiés que les églises aujourd’hui. Il arrivait qu’il y ait parfois tellement d’animaux (chiens, perroquets, oiseaux de chasse…) que les messes en étaient inaudibles.
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L’histoire de la place des animaux aux côtés des humains est pleine de ces rebondissements et ruptures, dans toutes les régions du monde et à toutes les époques. Pierre-Olivier Dittmar (EHESS) et Vanessa Manceron (CNRS) qui ouvrent l’épais dossier « Animal Culte » dans la revue Terrain (voir le sommaire plus bas) documentent non seulement l’exclusion de l’animal de la sphère religieuse, mais ils montrent que «chassés du rituel par la porte, les animaux y rentrent par la fenêtre». Anthropomorphisme, revivals romantiques ou régionalistes avec des coutumes locales (bénédictions, processions des oies en Bretagne, sacrifice public d’un bœuf en Provence…), tout conduit à revoir pourquoi certains humains cherchent à entrer en dialogue avec leurs compagnons animaux défunts, pourquoi des boutiques proposent des bières, gâteaux et cadeaux pour leur anniversaire, comment en Chine on extrait des élevages des ratons-laveurs et des renards pour les relâcher au cours d’une cérémonie bouddhique, voire ce qui se passe à Tokyo où le biologiste Hideo Hawasaki organise chaque année une cérémonie shintô en hommage aux cellules sacrifiées sur l’autel de la science...
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Dittmar et Manceron identifient trois types d’innovations rituelles au carrefour des spiritualités et de l’attention renouvelée au sort des animaux.
D’abord, on adapte des formes anciennes à de nouvelles sensibilités, notamment sur la souffrance et la mise à mort. Un exemple ? En Thaïlande, des peluches à l’effigie des chats Hello Kitty (manga des années 1990) remplacent les félins vivants transportés en cage lors des rituels pour la pluie. Substitution qu’on pratique chez les Nuers, mais aussi dans la Rome antique, ou en Inde lorsqu’on remplace des éléphants dans certaines processions rituelles par des automates.
Ensuite, la transformation peut être plus radicale en intégrant des non-humains au sein même de la communauté rituelle. Les animaux ne sont plus seulement médiateurs mais ils sont les bénéficiaires de ces cultes. On dépose sur les autels des offrandes pour les âmes des animaux « mal morts », on bénit les animaux dans les églises depuis les années 1960 et on leur ouvre la porte du paradis, on crée des cimetières (une quarantaine en France).
Enfin, des néo-ritualités fondées sur des cérémonies aux rites fragiles sont des hommages rendus à des animaux exemplaires, victimes de la science (cas du Brown Dog à Londres, Félicette premier chat à avoir quitté l’atmosphère terrestre en 1963, bactéries au Japon, cas déjà cité, etc.).
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Dans tous les cas, le rapprochement entre l’art et le rituel est revendiqué comme un moyen indispensable pour susciter de nouveaux liens avec le vivant (ainsi, les tritons dans le conflit de N.-D. des Landes ont joué un rôle juridique dans l’abandon de l’aéroport). De nouvelles agentivités animales comme les araignées de T. Saraceno montrent que les animaux ont leur mot à dire. Pas de transcendance ici, mais juste une ritualité naturaliste. Que Dittmar et Manceron voient se développer à la faveur de la sixième extinction de masse. Ils y voient une déprise et une fascination face à des initiatives non humaines.
Même si les trois évolutions récentes ne concernent pas, loin de là, toute la population terrestre, elles rejoignent les pratiques animistes rurales, apparaissant comme une ontologie de secours pour les modernes. Avec des formes marginales de patrimonialisation décalées des préoccupations des acteurs, mais satisfaisant les touristes. Tel est le cas du temple des pythons à Ouidah au Bénin. On citera, pour donner une idée de la qualité de ce numéro de Terrain la séquence racontée par Emma Aubin-Boltanski sur «la cave d’un appartement à Gaza où un vieil homme s’agenouille et écoute religieusement le chant de son chardonneret lui conter, par-delà les bombes, le souvenir d’un paradis perdu.».
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