Lettre ouverte de mi mandat à M. Aidenbaum, maire du 3e arrondissement de Paris

Je tiens à souhaiter, comme il se doit, un bon mi-mandat à Aidenbaum, le maire du 3e arrondissement, qui organise, comme tous les autres maires d'arrondissement de Paris, une réunion d'information ce samedi. Pour ma part, je n'irai pas, et m'en explique.

Monsieur le Maire,

Je ne me rendrai pas à la séance de compte-rendu de mi-mandat que vous proposez à vos électeurs, ce samedi 14 octobre. En effet, pour avoir assisté à plusieurs réunions que vous présidiez, j’ai pu constater que vous n’admettiez aucune critique et que vous vous emportiez contre les participants qui n’avaient pas l’heur de partager vos vues, rendant ainsi impossible tout débat démocratique, et même toute réflexion collective. Vous avez d’ailleurs traité les habitants du 3e arrondissement – ceux qui vous ont élu – d’ « enfants gâtés », dans une interview qui a fait date[1]. Il y a encore peu, vous avez pris à parti le président d’une association dont je suis membre, Vivre le Marais, parce qu’il osait mettre en doute le bien-fondé de la privatisation de la chaussée de la rue des Coutures-Saint-Gervais au profit d’une association, et vous avez tenu des propos étranges sur les « vieillards » qui, pourtant, sont des citoyens comme les autres, en affichant le jeunisme qui tient désormais lieu d’argument suprême – j’écrirai même supreme, pour la raison qui va suivre –dans l’équipe municipale de Paris[2].

Mais je tiens à nourrir le débat public sur votre action en espérant vous donner matière à réflexion, ainsi qu’à nos concitoyens. Puis-je me permettre de rappeler que chez le philosophe Jürgen Habermas, l’espace public n’est rien d’autre que l’exercice public de la raison ?

Comme de nombreux habitants du Marais, je déplore que vos mandats successifs, commencés sous les meilleurs auspices par l’éviction démocratique de la dynastie Dominati, de sinistre mémoire civique, ont malheureusement abouti à une dégradation constante de leurs conditions concrètes de vie. Cela ne signifie nullement que vous n’ayez rien fait de bon, ni que vous ayez été animé d’intentions mauvaises. Néanmoins, vous n’avez pas su, ou pas voulu, identifier et dépasser un certain nombre de contradictions sous-jacentes à votre politique. Vous avez ignoré, ou récusé, parfois de manière méprisante, les avertissements ou les critiques qui vous étaient adressés, en vous comportant de plus en plus comme un potentat d’arrondissement. Vous vous êtes volontiers défaussé sur les autres pouvoirs régissant votre circonscription, la Ville de Paris et la Préfecture de Police de Paris, comme si votre qualité de maire, et même de doyen de la municipalité, ne vous donnait aucune influence sur ces décisionnaires. Vous auriez aussi pu vous appuyer sur vos électeurs pour infléchir l’action (ou l’inaction) de ces derniers, quand celle-ci s’avérait néfaste. Surtout, peut-être, vous avez été prisonnier de conflits d’intérêt dans lesquels vous vous êtes installé, par exemple en cumulant votre responsabilité de maire du 3e arrondissement et la fonction de président de la société publique locale du Carreau du Temple, ou de membre du conseil d’administration du Musée Picasso, au risque de sacrifier le bien-être et la santé des habitants de votre quartier, le respect de la loi et de la réglementation, la tranquillité et l’ordre publics[3].

Depuis votre élection, vous avez appuyé et accompagné la transformation du Haut-Marais en lieu de tourisme et de consommation de masse[4]. Dans le sillage de l’Hôtel de Ville, vous avez injecté des millions de visiteurs et de chalands dans un quartier complètement inadapté à ce déferlement humain. Or, Paris était déjà la première destination touristique au monde. Que vous fallait-il de plus ? Le bilan de cette fuite en avant est désastreux pour le 3e arrondissement.

Pour être aussi concret que possible, je ne prendrai que des exemples dont j’ai été le témoin direct, et parfois la victime, en tant qu’habitant de la rue Vieille-du-Temple. L’afflux des visiteurs dans le Marais se traduit par une dégradation de son patrimoine : les tags, l’affichage sauvage, les enseignes en mauvais anglais le défigurent[5], et l’augmentation des déchets alimentaires qui s’ensuit a rendu impossible le maintien de la propreté publique, au point de provoquer une invasion de rats qui a nécessité la fermeture de squares, ou la coexistence des rongeurs et de leurs usagers[6]. Les usines culturelles et marchandes que sont devenus le Musée Picasso et le Carreau du Temple se sont inféodé l’espace public mitoyen en l’occupant et/ou en soumettant le voisinage à des nuisances sonores insupportables. Pas plus tard que ce dimanche 8 octobre, le Musée Picasso a fait interdire par la police la circulation des piétons – oui, la circulation des piétons – rue des Coutures-Saint-Gervais pour sécuriser l’accès de la réception qu’il donnait en ses jardins, avec pour invité d’honneur le président de la République, venu, il faut l’admettre, en petit appareil pour le vernissage de l’exposition « Picasso 1932 ». Et ce au mépris d’une liberté publique fondamentale, celle d’aller et venir, et des riverains, contraints de faire le détour par la rue Debeylleme pour atteindre la rue de Turenne, voire de renoncer à recevoir à leur domicile leurs parents ou leurs amis : le Musée Picasso, notre nouveau suzerain, en son hôtel Salé, celui d’un fermier général… L’impératif de la Sécurité, protestera-t-on ! Entendu d’Europe du Nord ou de Suisse, l’argument est surréaliste, hormis même le fait que ce n’étaient pas les deux policiers sympathiques qui fermaient la rue avec une barrière métallique et une mitraillette qui allaient dissuader Daech. Si les huiles de la République ne peuvent pas frayer avec les manants sans avoir peur, qu’elles restent dans leurs palais, et ne bloquent pas nos quartiers.

La privatisation de l’espace public par les commerçants est une autre plaie de cette marchandisation outrancière du Marais. Votre bilan en la matière, Monsieur le Maire, est un échec complet, soit que vous n’avez pas su faire, soit parce que vous avez été complaisant à l’égard des fauteurs de trouble qui ne manquent pas d’entregent et se livrent à un lobbying éhonté. Pour nous en tenir aux environs du square Leonor-Fini et du Musée Picasso, le café Saint-Gervais, la pizzeria Pink Flamingos, la brasserie de La Perle, depuis des années, ne respectent pas la règlementation relative au droit de terrasse, et notamment pas le libre passage des piétons[7]. Depuis un an, le magasin Suprême occupe le trottoir de la rue Barbette au vu et au su de la police en déployant dans le quartier son propre service d’ordre, et abonde un commerce illicite de sa marchandise dans le square Leonor-Fini et sur les trottoirs de la rue Vieille-du-Temple sans que ni le commissariat ni le fisc ne s’en émeuvent (les revendeurs se vantent de réaliser un bénéfice de quelque 1 000 €, en espèces, par jeudi après-midi)[8]. Là aussi, les victimes de cet état de fait, de cet illégalisme de masse sont les résidents – vos électeurs. Depuis des années, leurs plaintes sont tenues pour menue monnaie et n’ont jamais eu d’effets.

Un nouveau cap semble avoir été franchi cet été avec la suspension de la ligne du bus 29, le matin, de 6h15 à 7h, entre la rue de Turenne et la rue aux Ours, pour permettre les livraisons du Monop de la rue des Haudriettes par des camions semi remorque qui sont à eux seuls un scandale dans ce quartier – un manquement à la continuité du service public, et une escroquerie au détriment des possesseurs d’un Navigo, dont s’est rendue coupable la RATP sans que cela vous émeuve outre mesure (ne vous en déplaise, c’est l’association Vivre le Marais qui a obtenu de la Ville de Paris le rétablissement du parcours normal[9]).

Enfin, l’opération « Paris respire » – un Paris abstrait, non pas les habitants du Marais, qui endurent maintenant des embouteillages dominicaux – a rendu invivable le quartier le dimanche. La foule compacte de badauds et de consommateurs déambulant sur la chaussée et paralysant la circulation des piétons eux-mêmes, les attractions bruyantes, la distribution de flyers, la mendicité organisée transforment en enfer les rues des Francs-Bourgeois et Vieille-du-Temple, ainsi que les voies adjacentes. Le comble est que cette opération prétendument écologique se traduit par la suppression des transports publics desservant le périmètre piétonisé, à savoir la décidément malmenée ligne du 29 qui est détournée le dimanche alors qu’elle dessert deux gares.

            De même, la discrimination positive en faveur des deux roues motorisés, auxquels ont été accordés d’innombrables parkings gratuits, est une aberration environnementale. Outre que des incendies criminels de motos qui y sont stationnées ravagent depuis plusieurs années, à intervalles réguliers, des immeubles du 3e arrondissement, au péril de la vie de leurs habitants[10], outre que les coffres de ces engins garés perpendiculairement au trottoir empiètent sur celui-ci et gênent le passage des piétons, les deux roues motorisés sont polluants, sales, bruyants et dangereux. Par ailleurs, mieux vaut, pour les riverains, avoir sous leurs fenêtres trois voitures que douze motos, en termes de rotations et de nuisances sonores. A force de crier haro sur l’automobile, on en oublie certaines évidences : par exemple que la bicyclette, silencieuse et affranchie de toute notion du Code de la route, n’est pas la meilleure amie du piéton, surtout quand elle est un vélo de course piloté par un livreur de Deliveroo et qu’elle roule sur les trottoirs ou en sens interdit ; ou que les places de stationnement résidentiel, systématiquement supprimées ces dernières années, étaient plutôt un gage de tranquillité pour le voisinage ; ou encore que la circulation automobile est la meilleure défense contre la dégradation d’un quartier du fait de sa piétonisation, sur le modèle hideux des ilots de l’Horloge et de Beaubourg, dans le 3e arrondissement, … ou de la rue des Francs-Bourgeois, le dimanche. Ce n’est peut-être pas politiquement correct de l’écrire, mais c’est pourtant la réalité vécue par nombre d’habitants du Marais.

            Une autre conséquence de la transformation du 3e arrondissement en quartier de tourisme consumériste de masse est l’aliénation d’une bonne part de son habitat en locations saisonnières, la flambée des loyers qui en découle, et l’explosion du mètre carré qui fait des propriétaires des riches malgré eux, assujettis à l’ISF et à des droits de succession prohibitifs qui empêcheront la transmission familiale de leur patrimoine. Car tel est le cruel paradoxe du 3e arrondissement : ses habitants doivent payer de plus en plus cher – en alimentation, en biens de consommation, en frais de logement, en impôts locaux – pour vivre de plus en plus mal, dans un bruit continu de valises à roulettes et de beuglements avinés.

            Ce à quoi vous objecterez qu’ils peuvent toujours déménager s’ils ne sont pas contents. C’est ce que nous disent les consommateurs de La Perle quand on leur demande de faire silence.  C’est ce que l’on nomme la purification sociale, ou la gentrification, au profit d’une petite élite internationale de propriétaires absentéistes, de locataires hebdomadaires et de commerçants généralement non résidents. Est-ce bien la vocation d’un maire que de cautionner ou de favoriser cette évolution ? Et ces conseilleurs sont-ils les payeurs ? Déménager n’est pas toujours financièrement aisé : outre les frais de notaire et les coûts du déplacement, la cession d’une résidence principale, si elle échappe à la taxation de la plus value, est soumise à la CSG. Bref, les habitants du 3e arrondissement sont pris dans un piège, un piège que vous leur avez tendu, sans doute à votre corps défendant, mais faute d’avoir réfléchi aux contradictions de la politique que vous meniez, ou que vous assumiez en tant que membre de la majorité municipale et, parfois, nationale.

            La question de fond est, en effet, votre choix de faire du 3e arrondissement, en particulier, de Paris, de manière générale, une ville de tourisme et de commerce de masse. La transformation du Marais en « zone touristique internationale », à la faveur de la loi dite Macron, a été une étape cruciale de cette politique, qu’avait anticipée l’opération « Paris respire ». Ne faites pas valoir qu’Anne Hidalgo y était opposée. Cette loi a été adoptée par un gouvernement que vous souteniez en tant que suppléant de notre députée de l’époque, et vous avez vous-même poursuivi une politique municipale congruente par rapport à ce texte législatif. Ne répondez pas non plus que cette évolution est mondiale, et que les responsables politiques ne peuvent y résister. Ne répondez pas plus que Paris est en compétition internationale avec d’autres métropoles et que sa nuit « se meurt », comme l’affirment avec un aplomb d’arracheur de dents les limonadiers qui hantent les couloirs de l’Hôtel de Ville et des mairies d’arrondissement pour faire avancer leurs petites affaires et leur gros bruit[11]. La vérité est que les édiles de New York, de Londres, de Berlin, d’Amsterdam, de Barcelone prennent depuis plusieurs années des mesures concrètes contre Uber, Airbnb et les prédateurs de l’espace public et de la nuit – des mesures que vous vous êtes refusé de prendre ou d’encourager, tout en vous dissimulant derrière des atermoiements et des gesticulations qui ne trompent pas les habitants de votre arrondissement : une commission par ci, une proposition de loi par là, pour surtout ne pas avancer.

            Voulez-vous que Paris devienne une nouvelle Venise, une ville off shore, vouée au commerce de fringues et de bimbeloteries, dont l’anglais de bazar sera la nouvelle langue véhiculaire, et où viendront travailler – certes, en bus électrique ! – ses anciens habitants, qui auront été chassés vers sa périphérie ? Non, sans doute pas. Mais c’est l’avenir que vous nous avez préparé avec votre action brouillonne et bling-bling.

            A mi mandat, la majorité municipale à laquelle vous appartenez se donne comme objectifs la piétonisation du Marais, l’accueil des Jeux Olympiques, et celui de l’Exposition universelle. Chacun de ceux-ci sera un cataclysme financier et environnemental pour les habitants du 3e arrondissement. Les expériences en laboratoire ont déjà été faites : l’opération « Paris respire » du dimanche, et les précédents Jeux olympiques dans diverses capitales étrangères, qui en sont toutes sorties endettées, voire ruinées. Si l’on en croit le Canard enchaîné et Mediapart, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que ces projets funestes dégagent une odeur sinon de corruption, du moins de gabegie[12]. La moindre des choses eût été de consulter par référendum les principaux concernés : vos électeurs. Vous vous en êtes bien gardé, connaissant par avance le résultat de telles consultations. Ne vous étonnez donc pas, Monsieur le Maire, si des listes indépendantes se présentent lors des prochaines municipales pour rendre aux Parisiens la maîtrise de leur destin, comme cela s’est produit à Barcelone.

          

[1] Interview de Pierre Aidenbaum, Le Point, 8 décembre 2014 (p. XIII du supplément « Marais »). Voir mon commentaire : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/020412/halte-au-betonnage-culturel-et-la-marchandisation-du-marais et http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/270314/3e-arrondissement-l-autisme-comme-nouvelle-vertu-publique

[2] http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/09/vive-diatribe-du-maire.html ; http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/09/coutures-st-gervais-organisateurs-renoncent-momentanement.html ; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/280617/retablir-la-liberte-de-circulation-dans-le-marais

[3] Sur le mélange des genres inhérents à la « gouvernance » néolibérale, voir https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/030415/dans-le-marais-les-parties-de-bonneteau-de-pierre-aidenbaum et https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/160614/musee-picasso-de-l-affaire-baldassari-l-affaire-aidenbaum  Sur le Carreau du Temple, voir Laurent Carpentier, « Attention, Carreau glissant », Le Monde, 6 janvier 2015, p. 16. Le Collectif Carreau du Temple a constitué un dossier édifiant en janvier 2015, que l’on peut obtenir en écrivant à collectifcarreaudutemple@gmail.com Voir aussi son blog http://www.collectifcarreaudutemple.fr

[4] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/020412/halte-au-betonnage-culturel-et-la-marchandisation-du-marais

[5] Virginie Ballet, « La pub squatte l’affichage sauvage », Libération, 11-12 avril 2015, pp. 43-45.

[6] http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/09/les-echos-malproprete.html

[7] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/250610/lespace-public-privatise; https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/030311/john-galliano-la-perle-entre-antisemitisme-et-ivresse-publique

[8] https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/170417/la-macronisation-du-marais-ou-le-supreme-du-mepris

[9] http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/09/bus-29-stationnement-sanctuarise.html

[10]  http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/03/encore-un-incnedie-de-véhicule-dans-le-marais-.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2017/03/incendie-de-véhicules.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2016/11/incendie-de-véhicules-rue-de-sévigné-iiie.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/incendies-de-nuit-dans-le-iiie-la-fête-continue.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/le-iiie-à-feu-et-à-cendres-encore-un-incendie-rue-portefoin-.html

http://vivrelemarais.typepad.fr/blog/2010/10/incendies-de-nuit-dans-le-iiie-la-fête-continue.html

[11] Anne Hidalgo nous promet des « quartiers plus dédiés à la nuit », sur le modèle de ce qui se fait « dans les autres capitales européennes », sans un mot sur les résistances que suscitent lesdits quartiers de la part de ceux qui y vivent : http://www.vivre-paris.fr/2014/02/anne-hidalgo-sur-arte-des-quartiers-dedies-a-la-nuit/.

[12] https://www.mediapart.fr/journal/france/111017/paris-2024-l-arriere-cuisine-toujours-plus-dispendieuse-du-mouvement-olympique

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