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Billet de blog 5 août 2018

Mieux soixante-huitard que jamais

N°92 de ma série "1968". Que sont devenus les acteurs de 68 ? Prochain article: "Mai-juin 68 bilan à chaud"

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5 Aout 2018

La bourgeoisie, de droite comme de « gauche », n’ont cesse de lancer des tentatives d’exorcisme de 1968. Elle avait également fait tout son possible contre la révolution de 1848 ou contre la Commune...  Face au spectre de 68, son discours exorciste est double: parfois elle travestit totalement le Mouvement de 68 dans son intégralité, parfois elle travestit ses acteurs.

Regardons très rapidement d’abord le travestissement du mouvement.

Sarkozy s’est rendu fameux en appelant, avec quelques philosophes abonnés aux médias bourgeois, à liquider l’héritage de 68 qui aurait ouvert les vannes de l’ « individualisme » quand ce n’est pas le « relativisme intellectuel et moral ». Les réactionnaires, de tout temps, ont confondu individualisme avec individualité, autrement liberté individuelle et autonomie. Il est facile de démonter la fable de Sarkozy et ses semblables: les témoins de 68 relèvent au contraire deux mois de sociabilité et de solidarité exceptionnelle, aux antipodes des valeurs individualistes de la bourgeoisie. Les travaux des historiens font de même, comme par exemple le livre déjà très connu de Ludivine Bantigny. Dans un entretien publié dans Télérama du 20 février de cette année, elle répond ainsi à la question 

« Télérama: 68, selon ses contempteurs, serait également l’acte de baptême de l’individualisme contemporain. Qu’en pensez-vous ?

- Cette idée me fait bondir ! Elle est fausse, c’est un contresens historique profond, parce que rien n’est plus collectif que ce mouvement, rien n’est plus collectif que les aspirations portées par toutes ces assemblées, ces comités de grève, de quartiers, d’actions. Rien à voir avec ce qu’on entend par individualisme : le repli sur soi, l’égoïsme, le narcissisme.

1968, c’est tout le contraire, c’est l’expression d’une solidarité très active. S’il est question de l’individu, c’est pour revendiquer son épanouissement, son émancipation des carcans professionnels et sociaux : « Des hommes, pas des robots », comme disaient, dès 1967, les grévistes de Rhodiacéta. »

Regardons ensuite le discours contre les acteurs, la fable des soixante-huitards jeunes héritiers ou renégats.

La fable consiste, dans la foulée de Ferry, à dénoncer l’"arrivisme" des acteurs de 68. Le PCF aurait eu raison: les militants qu’il avait dénoncé comme gauchistes ont démontré leur nature de classe en devenant serviteurs et profiteurs du système. Une des meilleures chasses au renégat revient à Guy Hocquenghem, militant de la JCR, puis fondateur du FHAR, dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (première édition Albin Michel en 1986, puis Agone en 2003). Il dresse un tableau au couteau, en les citant, de nombreuses « figures » repenties, au premier rang desquels Serge July, Alain Finkielkraut, BHL, André Glucksmann, Jack Lang, ou Daniel Cohn-Bendit.

Considérons les leaders les plus mis en lumière en Mai et Juin 68. Certes Daniel Cohn-Bendit, après des années de militantisme libertaire et écologiste en Allemagne, finit au service du système dans le parlement européen et jusque dans les bras de Jupiter. Certes, Alain Geismar, après la Gauche Prolétarienne, et une condamnation à 18 mois de prison pour ligue dissoute, poursuit une carrière universitaire, mais surtout au service d’un des grands partis de la bourgeoisie, le PS, jusqu’à devenir conseiller éducation du maire de Paris, Delanoe.

Par contre Jacques Sauvageot n’a jamais renoncé à ses idéaux de jeunesse au PSU. Il décède au début de cette année, alors qu’il était à l’initiative d’une série de rencontres et débats « Mai 68 à partir des Suds » et la préparait avec le Réseau Sortir du colonialisme, le Cedetim et l’Institut Tribune socialiste (ITS), à l’occasion de la treizième Semaine anticoloniale et antiraciste, organisée en mars 2018. Autre figure de Mai 68, Alain Krivine, un des fondateurs de la JCR, n’a jamais abandonné le combat pour le socialisme, pas plus que son camarade Daniel Bensaid. 


En fait, les centaines de milliers de militants de Mai sur toute la France sont très loin de correspondre à l’image de « jeunes héritiers » qu’ont voulu en donner certains, y compris Pierre Bourdieu, et ne sont pas non plus devenus des renégats. Pour la grande majorité, leurs choix politiques de vie sont nés en mai 68, et ont perduré. C’est ce que met en évidence une grande enquête sociologique sur la base d’un échantillon de plus de 4000 militants « anonymes » de Mai et Juin 68 en France, publiée sous le titre Changer le monde, changer sa vie (Actes Sud) que Isabelle Sommier, professeur de sociologie politique à la Sorbonne présente ci-dessous. Dès 1994, elle avait déjà publié Mai 68 : sous les pavés d’une page officielle dans la revue Sociétés contemporaines.

Isabelle Sommier : "Marseille, années 68" © Le Maltais rouge

C’est aussi ce que confirme, bien qu’il ne s’agisse pas d’une enquête sociologue, donc à prétention scientifique, le recueil de 480 pages de témoignages, Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, coordonné par Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu, aux éditions de l’Atelier en partenariat avec Médiapart.

MAI 68 par celles et ceux qui l'ont vécu © Bernard Baissat

De son côté, la sociologue Julie Pagis, dans Mai 68. Un pavé dans leur histoire (Paris, Presses de Sciences Po) a enquêté auprès de169 familles qui ont scolarisés leurs enfants dans deux écoles expérimentales entre 1973 et 1990 (Vitruve à Paris et l’école Ange-Guépin à Nantes), et récolté 182 questionnaires « parents » et 168 questionnaires « enfants » (sur 666 envoyés). L’ouvrage contribue, comme d’autres travaux récents, à contredire la fable d’une « génération 68 » opportuniste ou de renégats. Et comme l’écrit l’auteure dans le dernier chapitre, les « nouveaux militants » peuvent être les enfants des « anciens ». On peut l’écouter ici sur France Culture. Elle rend compte de son travail dans cette vidéo de 50 minutes. On peut aussi voir en vidéo les témoignages d’actrices et d’acteurs de Mai et Juin 68 recueillis par le NPA à l’occasion du cinquantième anniversaire et déjà postés dans cette série « 1968 ».

Dans une tribune récente au « Monde », « Les vainqueurs de Mai 68 ne sont pas ceux que l’on croit », l’historien Antoine Lefébure va plus loin encore. Il montre que ceux qui ont le plus profité des transformations du tournant culturel et politique sont d’abord ceux qui l’ont combattu. Extraits: 

« C’est à l’extrême droite qu’ont été recrutés ceux qui ont modernisé la vie politique. Occident, Ordre nouveau puis GUD, ils se sont affrontés à l’extrême gauche dès 1965. Alain Madelin, leader d’Occident, convainc en juin 1968 plusieurs de ses amis de rejoindre les militants anti-chienlit menés par un homme de l’ombre, Georges Albertini : ancien dirigeant en 1942 du parti pronazi RNP…

Un homme providentiel séduit cette mouvance, c’est Giscard d’Estaing. Hubert Bassot, ancien de l’Algérie française, bat le rappel pour le compte du candidat libéral. Répondront présent Patrick Devedjian, Claude Goasguen et bien d’autres. Dans la tour Montparnasse où se prépare la campagne présidentielle de 1974 se croisent des anciens de l’OAS et d’Occident. L’hebdomadaire d’extrême droite Minute appelle à voter Giscard, Michel Poniatowski et Roger Chinaud, lieutenant de Giscard, recrutent à la droite de la droite. Le CNPF finance largement ces efforts…

Sitôt intégrés à la droite traditionnelle, les leaders de l’extrême droite voient s’ouvrir devant eux un avenir radieux. Gérard Longuet rejoint l’UDF, est nommé ministre des PTT par Chirac, puis président du conseil régional de Lorraine et ministre de la défense en 2010. Alain Madelin, rallié à Giscard, est ministre de l’industrie en 1986, ministre de l’économie en 1995, président du Parti républicain en 1996. Patrick Devedjian, député RPR en 1986, est nommé ministre de l’industrie en 2005. Hervé Novelli, député UDF en 1993, est secrétaire d’Etat aux entreprises en 2007. Claude Goasguen, député en 1993, est ministre de la réforme de l’Etat en 1995… »

En bonus, voici une chanson récente de Dominique Grange, chanteuse emblématique de 1968, intitulée "N'effaçons pas nos traces", accompagnée de son commentaire sur Mai 68:

Dominique GRANGE - N'effacez pas nos traces!.wmv © etafarcirapkk

Dans les mois qui suivirent, nous avons de façons diverses poursuivi notre rêve d’égalité et de justice avec acharnement. Nous avons donné de nous sans compter, cherchant inlassablement à transformer une réalité insupportable qui nous révoltait. Mais il ne faut pas croire !

Nous sommes encore nombreux à nous rappeler que ces quelques semaines de mai-juin 68 ont changé le sens de nos existences et qu’à partir de là, rien n’a plus jamais été comme avant. Aussi, gardons-nous bien de culpabiliser.

Et encore moins de laisser des imposteurs nous traîner dans la boue et faire comme si ce raz-de-marée social sans précédent n’avait pas représenté pour les travailleurs en lutte un véritable espoir de changer cette société. L’héritage de Mai 68 nous appartient en propre et nul ne peut s’arroger le droit de nous empêcher de le transmettre tel qu’il est resté gravé dans nos mémoires – beau, généreux et joyeux – à ceux qui souffleront sur ses braises lorsque nous aurons disparu.

Soixante-huitard nous avons été et c’est notre fierté de le revendiquer encore et toujours, bien haut et bien fort, même si ça ne plaît pas à tout le monde… Tout comme les révolutionnaires de 1848 revendiquaient d’avoir été des Quarante-huitards, puis ceux de la Commune des Communards ! C’est notre fierté, en effet, de nous être révoltés contre les profits capitalistes, contre la misère et l’exploitation des prolétaires, contre le racisme et les conditions de vie indignes faites aux immigrés, contre le sexisme sous toutes ses formes, contre toutes les discriminations et les atteintes aux libertés individuelles, contre la répression et les exactions policières, contre l’impérialisme, enfin, encore et toujours. C’est notre fierté d’avoir cherché à libérer, jamais à enchaîner. D’avoir toujours voulu donner la parole, jamais la bâillonner. D’avoir inlassablement dénoncé, jamais occulté. D’avoir espéré assembler, jamais diviser.

Alors surtout, ne rougissons pas de nous être appelés fraternellement « camarade » ! D’avoir été de toutes les luttes, de toutes les batailles, même de celles qui étaient perdues d’avance, puisqu’il faut bien connaître que le rapport de forces nous fut rarement favorable. Ne nous excusons pas d’avoir été des combattants sincères, d’avoir conservé intactes, jusqu’à aujourd’hui, nos capacités de révolte et d’indignation, tandis que certains reniaient leurs engagements passés, ridiculisant l’élan révolutionnaire de toute une génération, dans l’espoir de l’enterrer une fois pour toutes. »

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

  • Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter 
  • Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici
  • Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année:
  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 
  6. 18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon
  7. 1968, année de l'autogestion ?
  8. Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo
  9. 28 juillet 68: Mao dissout les « Gardes Rouges »
  10. 1968: toute une jeunesse transformée
  11. Le contexte international de 68

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