Le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues nommé à la tête du Festival d’Avignon

Artiste soucieux de civisme comme Jean Vilar, amoureux des poètes, des écrivains et des acteurs comme Alain Crombecque, Tiago Rodrigues - l’un des metteurs en scène phares de la scène européenne - est celui qui saura réaliser la synthèse de ces deux prestigieux prédécesseurs tout en frayant d’autres sentiers, fort de ses huit ans à la tête du Théâtre national de Lisbonne.

Au début des années 1980, Jack Lang et Mitterrand nomment Giorgio Strehler, un prestigieux metteur en scène italien qui venait de passer la soixantaine, à la tête du Théâtre de l’Odéon devenu, grâce à lui, Théâtre de l’Europe. Quarante ans plus tard, l’auteur et metteur en scène Tiago Rodrigues, un Portugais de 44 ans, comptant parmi les meilleurs de la scène européenne, devient le nouveau directeur du Festival d’Avignon.

Ces huit dernières années, il les a passées à la tête du Théâtre national de Lisbonne, poste que le gouvernement de droite avait proposé à cet homme de gauche. « J’ai hésité, me disait-il un soir à Lisbonne, Je n’avais jamais dirigé un théâtre, même un petit théâtre. Je n’avais aucune idée de comment cela fonctionnait. » (lire ici).

De cette maison assoupie et passablement sclérosée, Tiago Rodrigues a fait une ruche vibrante ouverte à tous, essaimant dans tout le Portugal, avec vue sur le monde entier, à commencer par l’Europe. Tiago Rodrigues n’a jamais dirigé un festival, même un petit. Bon augure.

Dans le Théâtre national, au centre de Lisbonne, on le trouvait rarement dans son bureau. Il était sur le plateau en train de répéter, parti à l’étranger, causant métier, peinture, littérature ou pâtisserie dans un café avec des amis ou des inconnus, ou seul installé dans un café secret, près du théâtre, écrivant, comme souvent, le matin. Ce jour-là, une pièce en forme de lettres pour la dernière promotion d'élèves du théâtre de la Manufacture de Lausanne, venus travailler à Lisbonne auprès de Tiago, et ce dernier les envoyant découvrir la ville pour revenir avec de quoi nourrir la future pièce (lire ici).

En remontant l’avenida Liberdate, il m’avait parlé de son père journaliste qui, sous la dictature, écrivait dans le seul journal propre ; de sa mère, médecin volontairement généraliste ; de sa fille, qui l’attendait pour dîner, sachant qu'il serait une fois encore en retard.

Comme son père, Tiago a voulu faire du journalisme, mais « la question de l’objectivité » lui donnant des boutons, il s’était orienté vers le théâtre, ce paradis où le vrai et le faux ne cessent de se chamailler tout en se caressant. Mais où apprendre le théâtre ? Au Conservatoire de Lisbonne ? À l’époque, ce n’était pas très reluisant. La venue du tg STAN à Lisbonne allait tout changer.

Tiago Rodrigues suit un stage avec cette joyeuse bande de flamands inséparables qui révolutionnent mine de rien le jeu théâtral. Une complicité naît et bientôt il décide de les suivre, m’avait-il expliqué en s’attardant devant une grosse masse grise comme abandonnée : le Théâtre Variedadas. C’est là qu’il fit ses débuts d’acteur en 1998, dans Le Fragment Fatzler de Brecht mis en scène par Jorge Silva Melo, grand ami de Jean Jourdheuil. Le voici donc acteur chez les tg STAN.

Et c'est comme acteur que le public français allait faire sa connaissance dans Platonov de Tchekhov au Théâtre de la Cité universitaire, puis Antigones au Théâtre de la Bastille, un spectacle que le tg STAN allait promener plus de dix ans.

Entretemps, en 2003, Tiago Rodrigues fonde sa compagnie et c’est au Théâtre de la Bastille (une fidélité sans faille jusqu’aujourd’hui) qu’il signe By heart, sorte de carte de visite de son théâtre autant amoureux des spectateurs que des acteurs, des auteurs que des inconnus et gens qui travaillent au théâtre, ce dernier étant un lieu de vie autant que d’art. Son œuvre est une longue conversation avec l’humanité.

Suivront l’inoubliable Antonio et Cleopatra (lire ici) d’après Shakespeare, à la salle Benoît XII du Festival d’Avignon ; une autre année, le sublime Sopro (lire ici) au Cloître des Carmes (où s'il vous plaît lui succède cette année Nathalie Béasse). Entretemps, il aura occupé le Théâtre de la Bastille (lire ici) et mis en scène avec une bande amie Bovary d’après le procès intenté à Flaubert, des amis qu’il retrouvera. C’est un homme riche de fidélités. Il devait retrouver le tg STAN pour Sa façon de mourir d’après Anna Karénine de Tolstoï (lire ici).

Tandis qu'il écrivait au café le matin les lettres pour le spectacle des élèves de l’école de Lausanne, trois spectacles de la Brésilienne Christiane Jatahy étaient le soir à l’affiche du Théâtre national de Lisbonne. Aujourd’hui 5 juillet, Jatahy ouvre le Festival d’Avignon à Vedène à 15h avant la création de La Cerisaie ce soir par Tiago Rodrigues dans la Cour d’honneur. Gageons que les applaudissements iront aux actrices et acteurs autant qu’au metteur en scène et, par là même, au futur directeur du festival. Qui aurait pu prévoir cela ? Chacune des lettres écrites pour les jeunes de l’école de Lausanne commençait par ces mots : « Rien n’arrive comme prévu. »

Tiago Rodrigues prendra ses fonctions le 1er septembre 2022.

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