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Billet de blog 11 août 2023

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Le long de la guerre du Golfe pas très claire : #8 "Give Ireland Back to the Irish"

La chanson des Wings de Paul McCartney sort en 1972. La Guerre du Golfe n'a pas eu lieu.

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C’est l’été. Le temps des séries. Cette année, revenons sur un conflit qui a fait des dommages collatéraux et culturels  : la guerre du Golfe (1990-1991). À la BBC ou à la radio française, des chansons furent alors privées d’antennes. Une censure qui en disait long. Des chansons interdites pour une raison impérative ou pour deux cent mille raisons confuses. Voici quelques chroniques d’une censure, le long de la guerre du Golfe pas très claire (avec ses reflets d’argent). Pour chanter, pas pour faire la guerre.

Illustration 1

On est en 1972. Les Beatles n’existent plus en tant que groupe depuis 1969. Paul McCartney a déplié ses ailes. Son nouveau groupe se nomme Les Wings.
« Give Ireland Back to the Irish » est la seule protest song écrite sous le nom de Mccartney. Et même des McCartney. Linda était co-autrice de son co-auteur de mari.
« Give Ireland Back to the Irish » Rien que le titre donnerait des sueurs froides à n’importe quel programmateur. Bande FM, éprise d’éphémère et de tubes longs et creux. Déjà, le titre. Et les paroles n’arrangent rien.

Il y a des chansons qui passent leur temps à être censurée.

La chanson réagit au Bloody Sunday. Alors qu’il y en pour dire que c’est un appel à rallier l’IRA, Mccartney a, ce jour-là, le  « sentiment que l’art pouvait, devait, réagir à une situation ».

Le 30 janvier 1972, une manifestation de catholiques a lieu Derry/Londonderry contre le principe de l'emprisonnement sans procès, l’internement administratif arbitraire. C’est l’occasion d’une marche pacifique pour les droits civiques revendiquant l'égalité entre catholiques et protestants. 
Pacifique ? Pas si vite. En face, il y a des engins blindés et des hommes du premier bataillon des parachutistes. Des soldats britanniques tirent sans état d’âme sur des manifestants sans armes. Vingt-six civils non armés sont blessés par balles. Quatorze meurent de leurs blessures.
C’est le Bloody Sunday (en musique, on le connaît plus par le groupe U2, qui en avait fait le titre d’une de leurs chansons, en 1983).
L’Histoire exige un temps long.

En 2010, après 12 ans d'enquêtes et 2500 témoignages, David Cameron, au nom du Royaume-Uni déclare que cette répression n’était “ni justifiée ni justifiable”. Il se sent “profondément désolé”. Les soldats avaient “perdu le contrôle d’eux-mêmes”. On ne défend pas l'armée britannique, a-t-il dit “en défendant l’indéfendable”.

Certes le Bloody Sunday est la secousse émotionnelle qui engendre la chanson « Give Ireland Back to the Irish ».
Il faut aussi contextualiser. 
Paul McCartney a des racines irlandaises. Son grand-père maternel venait de Tullynamalra dans le comté de Monaghan en Irlande du Nord. Une famille catholique.  Son grand-père paternel était né en Irlande. Une famille protestante. Dans la maison familiale, il y avait donc un écho du clivage politique et religieux irlandais.
Dans son groupe Les Wings, il partage la scène avec Henry McCullough, originaire d’Irlande du Nord.

Le jour du Bloody Sunday, Maccartney est à New York. Il découvre les images de la manifestation : des soldats ont tiré dans le tas et sur des innocents. Tandis que le gouvernement tente d’étouffer l’affaire, le chanteur justifie la manifestation. Il la compare à celles qui ont pu avoir lieu aux USA dans les quartiers noirs.
Il est chanteur, mais aussi contribuable. Sa prise de parole est donc légitime puisque des soldats ont tiré en son nom. Dans son texte, il fait de l’uchronie : et si des militaires irlandais avaient patrouillé dans les rues de Liverpool quand il était jeune ? « Tell me how would you like it / If on your way to work / You were stopped by Irish soldiers? » (« Ça te plairait, dis-moi / Si sur le chemin du  boulot / Des soldats irlandais t’empêchaient de passer ? ») 
La chanson se finit ainsi : « Rendez l’Irlande aux Irlandais/Ne les obligez pas à vous la reprendre. »
Oui, le titre et la fin du texte valent leur pesant.

Le single sort le 25 février 1972 (environ un mois après le Bloody Sunday). Sur la pochette du 45T : 5 trèfles. EMI et Sir Joseph Lockwood refusent de sortir le disque en raison de ce qui se passe en Irlande du Nord. Mccartney insiste. On tente de le raisonner en lui certifiant que le disque sera censuré par la BBC.
Certifié Disque Dort, ça n’intéresse pas les producteurs qui veulent vendre, prendre la lumière et avoir des disques d’or.

La chanson est numéro 1 en Irlande et en Espagne ("Which I'm very proud of," dit McCartney dans Mojo "Basque separatists loved it. »). Et dans le Top 20 au Royaume-Uni (16ème). Aux USA, 21ème.
La chanson est effectivement censurée. Parfois on ne nomme pas la chanson (titre épineux), mais on annonce le passage à l’antenne d’ « a song by a group called Wings ». Un truc post-Beatles, vous verrez…
En raison de cette polémique, quelques concerts des Wings sont annulés au Royaume Uni. 
En 1991, presque vingt après, EMI déconseille à Mccartney de l’intégrer à la compilation des Wings, Wingspan, qui sort, hasard du calendrier, juste après un attentat de l’IRA. Effectivement, elle ne sera pas sur la compilation. 

En mai 1972, la sortie du deuxième single des Wings est l’occasion d’un changement total de direction. Diversion ? C’est une chanson enfantine : « Mary Had a Little Lamb ». Le clip sent la paille, est tourné dans une étable. Linda tient un agneau dans les bras. Un bon moyen de faire oublier la sulfureuse « Give Ireland Back to Irish ». Fais dodo…
John Peel, animateur et journaliste sur la BBC déclara : “The act of banning it is a much stronger political act than the contents of the record itself. It's just one man's opinion.” 

Et la censure reprit de plus belle en 1991 avec la guerre du Golfe. La musique abolit les frontières, dit-on. Effectivement, à croire que l’Irlande se retrouvait soudain limitrophe du Koweit. Walk Like an Irish or an Egyptian, peu importe. Par ces temps troubalnts, Irlandais, Egyptiens, tous voués au même sort.
Interdire une chanson est toujours un bon moyen d’en reparler. Merci à la censure de nous permettre de ne pas oublier.

Give Ireland Back To The Irish © Wings - Topic

#1 Chanson de Jean-Patrick Capdevielle : "Quand t'es dans le désert"

#2 Chanson de Charles Trenet : "Boum"

#3 Chanson des Bangles : Walk Like an Egyptian

#4 Chanson des Dire Straits : Brothers In Arms

#5 Chanson de Tears for Fears : Everybody Wants To Rule The World

#6 Chanson de Niagara : "Pendant que les champs brûlent"

#7 Chanson de Blues Trottoir : "24 jours explosifs"

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