Patrick Cahez
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Billet de blog 27 mars 2022

La stratégie du tocsin républicain de Macron ou le nouvel "Enfant qui criait au loup"

L'intérêt de l'extrême-droite est de permettre à n'importe qui, comparé à elle, de passer pour un démocrate. Après l'avoir parrainée pour lui permettre d'être présente aux élections, voilà que Macron entonne l'air de la menace qu'il a semée ; tout en la défendant au nom d'un pluralisme selon « L’objectivité à la télévision, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ».

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Vingt personnes sont venues dénoncer la représentante d'un courant d'extrême-droite raciste et violent ; dont l'assassinat de Federico Martin Aramburu vient encore le démontrer [1].

L'extrême-droite est soutenue par la majorité présidentielle. Ce soutien est prétendument fondé sur le respect des opinions alors que cette majorité a réprimé dans le sang les mouvements sociaux. Ce fut une preuve douloureuse qu'Emmanuel Macron ignore la réalité du monde au-delà de sa seule personne. Un second mandat sera un blanc seing pour renvoyer les blindés et l'armée dans la rue contre la population et les journalistes.

L'exécutif sait que le rejet et la stigmatisation de l'altérité, le socle de la pensée d'extrême-droite, sont contraires au droit constitutionnel et que le discours de l'extrême-droite est antidémocratique [2]. C'est donc de mauvaise foi qu'il soutient un mouvement anti-républicain qui lui permet d'exister électoralement.

Cette convergence - l'affirmation d'un même substrat politique et culturel ? - a connu son acmé, provisoire, dans l'union sacrée venue soutenir la manifestation contre l'Etat de droit du 19 mai 2021 devant l'Assemblée nationale ; avec l'approbation de l'exécutif (!) qui se déduit de la présence du ministre de l'intérieur et du préfet de police. Lequel exécutif persécute a contrario  l'antifascisme et la liberté d'expression de l'antifascisme.

Le pouvoir, la majorité, interprètent donc arbitrairement le pluralisme par de la mansuétude pour l'extrême-droite et de l'intolérance à l'antifascisme. Tout démocrate, humaniste, syndicaliste, esprit critique est susceptible d'être suspect, un islamo-gauchiste par exemple.

Le nouveau monde n'a rien de moderne et ne correspond pas aux aspirations contemporaines de la population. Un pouvoir qui se réfère à Jupiter est l'aveu d'une conception archaïque de la politique.

La conception verticale de l'exercice du pouvoir est désuète, conservatrice, voire réactionnaire. Contre-révolutionnaire ? Le libéralisme autoritaire d'Emmanuel Macron fait penser confusément à la critique de Zeev Sternhell. Son quinquennat est à l'opposé de la république démocratique de Rousseau dans son projet de constitution pour la Corse. L'inadaptation politique et philosophique d'Emmanuel Macron aux temps présents est confirmée par l'historien Johann Chapoutot  « Macron a une conviction démocratique assez faible ».

La réforme des temps de parole lors de la campagne électorale - fondée sur une appréciation subjective - est symptomatique de la rhétorique procédant par inversion normative, au mépris de la légistique, pour justifier la régression sociale, pourtant prohibée par le droit international contraignant ; quand ce même exécutif prétend aujourd'hui s'ériger comme son gardien et défenseur face à Vladimir Poutine.

Après avoir abusé de la violence institutionnelle pendant son quinquennat, voilà qu'Emmanuel Macron commence à s'inquiéter et à sonner le tocsin républicain [3] contre l'extrême-droite qu'il a banalisée ; alors que le risque de sa stratégie est connu depuis un an des médias et des politiques [4]. Cette stratégie fut celle de Manuel Valls [5] et elle a favorisé la présence du RN et un un niveau élevé d'abstention au second tour en 2017. Le risque s'annonce à nouveau en s'ajoutant aux conséquences du Covid et de la guerre sur la campagne électorale. Sans parler de celle qui s'annonce dès le premier tour.

Emmanuel Macron, et l'annonce très en avance de son duel contre Marine Le Pen, a pensé que c'était sa chance pour être réélu ; car, la confrontation/comparaison à une candidate d'extrême-droite lui permet de passer pour un démocrate ; tout en annonçant paradoxalement des mesures de régression sociale (un RSA conditionné par le travail forcé, une retraite reculée au-delà de l'espérance de vie en bonne santé d'une majorité de citoyens, de nouvelles suppressions de services publics, ...). 

Sur le fond, c'est blanc bonnet ou bonnet blanc. La différence tient dans le vernis.

La présence de l'extrême-droite au second tour sera cette fois-ci voulu ; comme l'a montré l'intervention de François Bayrou pour lui permettre d'être présente aux élections.

L'épouvantail fascistoïde banalise, d'une part, une politique répressive et régressive qui ne tiendrait pas à la critique d'un(e) candidat(e) républicain(e) et démocrate.

D'autre part, cet épouvantail permet à Emmanuel Macron de prendre l'électorat en otage et l'obliger d'accepter ses réformes antisociales, sous la menace, sinon, d'abandonner l'Elysée aux nationalistes ethniques et à leurs mythes. C'est une stratégie de guet-apens politique. La presse avait déjà parlé de hold-up du siècle en 2017.

La scénarisation d'un duel contre l'extrême-droite et la mise en abîme de ses thèmes lui permettent aussi d'éviter d'assumer le bilan douteux de son quinquennat - tant au niveau des réformes, de l'injustice sociale et fiscale et des lois liberticides, que des scandales. Ce qui ferait dramatiquement contraster la vacuité de son action publique pour le plus grand nombre, c'est-à-dire 90% de l'électorat (au moins). L'importance de l'abstention aux régionales montre qu'Emmanuel Macron, le candidat du bloc bourgeois, a, en plus de saper le lien social, dégradé la confiance et l'adhésion citoyennes dans l'organisation et le fonctionnement démocratiques des institutions.

Marine Le Pen sert donc de paravent à un avenir qui ne s'annonce pas plus démocratique, au regard des cinq années passées, que la menace réelle qu'incarne la candidate RN contre les valeurs fondamentales d'une société démocratique moderne ; parce qu'Emmanuel Macron s'est évertué à démontrer son mépris et mettre en échec ces standards juridiques ; alors qu'il a sollicité et reçu de son mandat la fonction d'en garantir l'efficacité.

Sa rhétorique bavarde et ampoulée, en plus d'être mensongère - il suffit de reprendre ses annonces (comme devant la CEDH avant la répression des gilets jaunes) - réduit cette élection présidentielle à une adaptation de L'Enfant qui criait au loup à la vie politique.

Emmanuel-le berger, à tromper et lasser la confiance, risque de n'entendre aucun villageois-électeur répondre. D'en avoir abusé la fois précédente, le " front républicain ", auquel il appelle déjà sans le dire - c'est trop tôt sauf à vouloir inquiéter ses soutiens - risque de se perdre dans le vide.

Ce qui ne le gènera peut-être pas. Il ne craint pas l'échec, car il sait déjà qu'il peut, lui,  traverser la rue pour trouver un job, avec lequel il ira remplir les gares et les aéroports de sa réussite.

Ce n'est pas le cas de la plus grande majorité des 48,7 millions d'électeurs inscrits ; que des analystes accableront de la montée de l'extrême-droite, de l'abstention, de tout ce qui ne va pas.

Mises à jour :

Nonna Mayer : « Le programme de Marine Le Pen est contraire à la Constitution »

11 avril 2022 Par À l’air libre

Spécialiste de l’extrême droite, la politologue Nonna Mayer rappelle la nature xénophobe du projet de Marine Le Pen, en lice pour le second tour de l’élection présidentielle.

L'inconstitutionnalité du programme et de l'idéologie du " rassemblement national "

14 avr. 2022

Deux professeurs d'université exposent sur France culture l'inconstitutionnalité du programme et de l'idéologie du RN. C'est une évidence manifeste en considération de la discrimination qui les animent depuis des années. Cela devrait exclure de l'élection un tel parti ; qu'a pourtant soutenu François Bayrou en le parrainant pour lui permettre d'être au second tour aujourd'hui.

______________________

[1] Assassinat d’Aramburu : au cœur de l’enquête, des militants d’extrême droite fascinés par les armes

Loïk Le Priol, principal suspect dans l’affaire de l’assassinat du rugbyman argentin, a été arrêté en Hongrie. L’autre suspect, Romain Bouvier, 31 ans, a été interpellé à Sablé-sur-Sarthe puis mis en examen pour « assassinat » le 25 mars. Les deux amis ont fréquenté pendant plusieurs années une bande rassemblant des militants du Front national de la jeunesse et du GUD. Et se sont affichés armés sur les réseaux sociaux. 23 mars 2022 par Marine Turchi

L’extrême droite et ses complicités tacites

Au lendemain de l’agression de journalistes et de militants antiracistes au meeting d’Éric Zemmour, les rares condamnations politiques ont brillé par leur mollesse et leur relativisme. Au pouvoir comme dans l’opposition, certains ne luttent plus contre l’extrême droite : ils composent avec elle. 7 décembre 2021 par Ellen Salvi

[2] Cécile Alduy : « La langue de Zemmour n’est pas démocratique »

Cécile Alduy analyse le discours des femmes et hommes politiques. Le vocabulaire de Zemmour, dit-elle, est saturé par la guerre, la violence, la mort et l’obsession de la race. 21 février 2022 par Mathieu Magnaudeix

Laurent Joly : « Zemmour a une capacité à inverser la réalité des faits »

Ce soir, deux historiens répondent aux falsifications de l’histoire du candidat Éric Zemmour. Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme et du régime de Vichy et auteur de « La Falsification de l’Histoire », est notre invité. Entretien également avec Serge Klarsfeld, cofondateur de l’association « Fils et filles de déportés juifs de France ». 24 janvier 2022 par À l’air libre

Comment reconnaître la « fascisation » au XXIe siècle

L’historienne Ludivine Bantigny, le politiste Laurent Jeanpierre et le philosophe Jean-Yves Pranchère évoquent les possibilités de résurgence d’un fascisme contemporain. Et les glissements autoritaires qui peuvent lui préparer le terrain. 7 janvier 2022 par Fabien Escalona

Violences au meeting de Zemmour : deux militants d’ultradroite mis en examen

Deux militants d’ultradroite ont été mis en examen dans le cadre de l’enquête ouverte sur les violences commises au meeting d’Éric Zemmour à Villepinte. Parmi eux, Marc de Cacqueray-Valmenier, présenté comme le chef du groupuscule néonazi Zouaves Paris. 15 décembre 2021 par Sébastien Bourdon et Marine Turchi

[3] Présidentielle : en cas de nouveau duel Macron - Le Pen, un «front républicain» très fragilisé (La voix du nord  le 18/03/2022) ;  Présidentielle : un front républicain se dessine déjà dans l'hypothèse d'un duel Macron/Le Pen (LCI le 22/03/2022) ; 

[4] " Plus de 70 % des Français ne veulent pas du duel Macron - Le Pen " - Diffusé le 12/06/2021 Politique ! par Hervé Gardette ; plus récemmnet : Abstention, droitisation, désunion : paysages de campagne avec Stéphanie Roza et Vincent Tiberj Ce matin nous parlons de l'abstentionnisme et de la manière dont il se répercute sur les votes à droite et à gauche, avec Vincent Tiberj et Stéphanie Roza. Le 19/01/2022 ; Election présidentielle 2022 : La gauche face au risque d’érosion du front républicain Les partis abordent l’hypothèse d’un second tour Macron-Le Pen ou Macron-Zemmour avec lassitude. Par Julie Carriat Publié le 22 février 2022

[5] Avec pour résultat l'extrême-droite présente au second tour de l'élection présidentielle de 2017 - Depuis, Manuel Valls est allé défilé à Madrid aux côtés de l'extrême-droite espagnole, contre un gouvernement dirigé par un premier ministre socialiste, et a affirmé que le socialisme est mort.

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