«Des Hommes», pour rappeler et réparer…

Lucas Belvaux, dans « Des Hommes », raconte l’histoire d’anciens appelés de l’armée française, combattants en Algérie, dans une guerre effroyable qui n’en portait même pas le nom. Les séquelles furent pour eux immenses, mais tout convergeait pour qu’on fasse silence. Rencontre avec le réalisateur. Sortie en salle le 2 juin.

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Bernard (Depardieu) et Rabut (Darroussin), cousins, étaient ensemble dans le djebel et ils furent témoins d’horreurs commises par les combattants de part et d’autre. Le film est un flashback entre le présent et le passé. Bernard, qui reste rongé par cette guerre, est devenu Feu-de-Bois, ours solitaire, honte de la famille : il était le sale gosse, il est devenu cruel, rapiat et alcoolique. Quand il est généreux c’est justement pour faire honte : comme lorsqu’il offre ostensiblement, en public, une coûteuse broche à sa sœur Solange (Catherine Frot). Raciste aussi : Saïd, au village, et sa famille, en font les frais, au grand dam des villageois qui sont (étrangement) tous bien accueillants pour les estrangers.

Bernard est resté dix-sept ans absent, on ne sait où il était. Il a eu des enfants qu’on n’a jamais vus. Solange constate : « on est une famille de fous ». On ne sait pas trop ce qui s’est passé, le film ne s’attarde pas sur ces années qui séparent le temps de l’Algérie et le temps d’aujourd’hui. Bernard n’avait pas raconté à l’époque ce qu’il vivait au front, mais elle retrouve des lettres dans lesquelles il évoque les razzias dans des villages, rasés ensuite au napalm. Les enfants tués, les femmes violentées, les populations déportées.

Rabut et Bernard se sont affrontés car il n’avait pas la même conception de l’honneur. L’un croyait au pardon, l’autre au châtiment. Bernard, face aux atrocités commises par les combattants algériens, hurle « Putain d’Arabes ». Il cherche à rassurer un supplétif qui ne se sent pas concerné : « je suis Kabyle » ! Bernard admet : à cause de ces villages massacrés, s’il avait été dans le camp d’en face, il aurait été fellagha.  

Cette guerre et toutes les autres sont décrites dans toute leur horreur : des tirailleurs sénégalais morts par milliers car ils étaient disposés en première ligne pour faire peur aux Allemands, à ceux de 14-18, qui se suicidaient parce qu’ils n’avaient plus peur de la mort.

Difficile de passer d’un livre au style saccadé, direct, précis, chargé d’émotion et de descriptions, celui de Laurent Mauvignier (au titre éponyme), à un film d’une heure 40, qui, tourné en partie au Maroc, cherche à reconstituer les lieux et les « événements » tragiques. « Il n’y a pas de mots pour raconter ça », dit Bernard. Ni d’images, sans doute.

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« Un film réparateur »

Lucas Belvaux est venu présenter son film au festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32 à Auch le 2 octobre 2020. Il rend hommage au livre de Laurent Mauvignier, qui a été pour lui, le premier ouvrage qui abordait la question de la mémoire. La forme même du livre rend compte de la façon dont la mémoire fonctionne (c’est-à-dire : dans tous les sens, avec voix off, flashback). C’est ainsi que dans le film, la voix off est copieusement utilisée, plus que dans aucun autre film.

Le choix de Depardieu s’imposait : « non seulement la masse épaisse, ce cou de taureau, son repli et son mépris encore » (texte de Mauvignier) mais il serait passionné par l’Algérie. Catherine Frot aussi « pour sa rigueur et douceur absolues » (Belvaux). Et pour Rabut, c’était moins évident : Darroussin a été choisi « pour sa capacité d’écoute et sa voix chaleureuse ». Les personnages jeunes (Bernard et Rabut) n’ont pas été choisi pour une éventuelle ressemblance. Lucas Belvaux précise qu’il ne fait pas de direction d’acteurs : quand un acteur ne veut pas, il ne veut pas. Depardieu, « monstre sacré ou sacré monstre », connaît par cœur le cinéma, il sait quand un plan est difficile, il est au clair avec les exigences techniques. Le réalisateur procède à de nombreuses répétitions et nombreuses prises de vue.

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Selon lui, Des Hommes n’est pas un livre sur la torture, sur l’indépendance de l’Algérie : l’histoire a tranché, mais l’histoire n’a pas réglé le problème des Harkis, des Pieds-noirs ni des anciens combattants d’Algérie. Belvaux cite Benjamin Stora : « la guerre d’Algérie est le secret de famille de la France ». Il évoque le livre de Raphaëlle Branche, « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? ». L’État et la société font silence sur cette histoire. Il faut noter qu’il n’y a pas eu de mobilisation générale : les appelés effectuaient leur service militaire là-bas. Et les Accords d’Évian ont conclu à l’amnistie des deux côtés. Les patients en hôpital psychiatrique : on ne s’interroge pas sur ce qu’ils ont vécu pendant la guerre. Les anciens combattants éprouvent de la culpabilité et sont suspectés d’avoir commis des Oradour en Algérie : or, nombreux sont ceux qui n’ont rien vu et n’ont pas vécu d’événements horribles, sinon l’ennui et l’alcool. En ce sens, il qualifie son film de « film réparateur ».

Après 1962, personne ne voulait entendre : ceux qui ont voulu parler n’ont eu aucun écho. Témoignage chrétien a publié des témoignages, y compris sur la torture, sans que cela ne fasse de bruit. On était sous le pouvoir gaulliste et tout était fait aussi pour que tout cela soit rangé aux oubliettes de l’histoire. C’était déjà vrai avec la guerre de 14-18 : beaucoup n’ont jamais témoigné de l'enfer qu’ils avaient vécu. Et après 39-45, idem.

. sortie en salle ce mercredi 2 juin, après avoir été plusieurs fois retardée

. Des hommes, de Laurent Mauvignier, aux éditions de Minuit, 2009.

. « Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? », enquête sur un silence familial, par Raphaëlle Branche, La Découverte, 2020 (507 pages). L’autrice interroge non seulement des anciens appelés mais aussi leurs familles. A l’époque, dans les lettres qu’ils écrivaient, il est bien rare qu’ils aient évoqué les atrocités auxquelles ils avaient assisté, pour ne pas effrayer leurs proches et pour ne pas être jugés. On a mis du temps avant de reconnaître que c’était une guerre, alors même que 1,2 million d’appelés sont allés en Algérie, dont 28 000 ont été tués (300 à 400 000 Algériens, et 3000 civils européens). Parmi eux, 12 000 réfractaires, soit 1 %. Ouvrage dense, souvent émouvant, qui évoque également les séquelles de cette guerre, les blessures psychiques, et vise à inscrire ces souffrances individuelles dans un contexte plus large, social et politique.

. Des Hommes est un film au titre identique sorti en février 2020. Réalisé par Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, il consiste en une immersion d’une caméra bienveillante au cœur d’une prison (celle des Beaumettes) afin de rendre compte de la vie des reclus, des êtres humains écrasés par leur passé et par ce quotidien mortifère. Mon billet sur ce film et rencontre avec Alice Odiot : "Des Hommes", au cœur des Beaumettes.

Billet n° 623

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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