Y a-t-il des adultes dans la salle ?

« Adults in the room » sort en salle demain. Réquisitoire implacable de Costa-Gavras sur la façon dont les eurocrates ont agi pour briser la résistance des Grecs et les plonger dans une crise humanitaire. Le héros du film est Yanis Varoufakis, dont le livre a servi au scénario. Parmi d'autres, Michel Sapin et Pierre Moscovici en prennent pour leur grade.

sans-titre-2

Costa-Gavras s’inspire en effet de Conversations entre adultes. Dans les coulisses secrètes de l’Europe (Les Liens qui libèrent, 2017) publié par Yanis Varoufakis, le ministre des finances du gouvernement grec de gauche (Syriza), resté à peine six mois en poste. En réalité, cette histoire d’« adultes » est liée à une phrase que Christine Lagarde, patronne du FMI (aujourd’hui directrice de la BCE), prononce dans le film, devant la façon dont les négociateurs tergiversent : il faudrait « des adultes dans la salle » ! Dans le monde réel, en juin 2015, elle visait précisément les dirigeants de Syriza dont le leader, Alexis Tsipras était alors premier ministre. En juillet de la même année, elle répètera d’ailleurs la formule, appelant de ses vœux qu’il y ait « un peu plus de comportements adultes », ce qui ne fait que compléter ce que l’on savait déjà du mépris dans lequel la Troïka tenait les gouvernants grecs.

sans-titre-4
Le film raconte cette histoire que nous avons suivie en temps réel et que nous sommes censés connaître : pour qui s’est tenu à l’époque informé, ce thriller ne révèlera rien, mais le déroulé sur un temps serré est impressionnant, il donne corps à cette violence dont on voyait les effets mais qui n’était pas filmée. Le héros est Yanis Varoufakis (Christos Loulis) : l’économiste dandy qui roule en moto dans Athènes, chante les Beatles (Money can’t buy me love), voit clair et est coriace. Il négocie dans les sommets européens ou dans les réunions discrètes (dont il enregistre certains échanges), et a longtemps le soutien du premier ministre Alexis Tsipras. De ces péripéties, Costa-Gavras en fait, à l’américaine (cf. Spotlight de Tom MacCarthy sur les prêtres pédophiles de Boston, The Big Short d’Adam MacKay sur le scandale des subprimes ou Pentagon Papers de Steven Spielberg sur l'enlisement des Américains au Vietnam), une sorte de thriller où il y a une victime, le peuple grec (dont on ne connaîtra jamais assez ce qu’a été et ce qu’est toujours sa souffrance) et des assassins : cette Troïka (Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne et Commission européenne) qui imposa ses exigences à un pays qui avait certes une dette élevée proportionnellement à son PIB mais tellement inférieure à celle de la France, de l’Italie ou de l’Allemagne elle-même. Dette, qui du fait des remèdes de Diafoirus imposés, ne fit que s’accroître.

Quant à l’arme du crime, c’est le MoU, Memorandum on Understanding ("protocole d’entente", sic). Ce mémorandum est très souvent cité dans le film mais, bien que qualifié d’ « étalage de cruautés », il n’est pas suffisamment indiqué, à mon sens, ce qu’imposait ces documents (il y en a eu plusieurs) : c’est-à-dire plus d’un millier de pages de restrictions drastiques sur d’innombrables questions (politiques, législatives, économiques, fiscales, budgétaires et sociales), entrant dans les plus infimes détails, avec des injonctions incessantes et une culpabilisation permanente des Grecs et de leur État. La Vouli (le parlement grec) dut ainsi élaborer des projets de lois fleuves pour transcrire les mesures d’austérité imposées (le 4ème, en mai 2016, comportait 7000 pages).

Michel Sapin [Vincent Nemeth] et Pierre Moscovici [Aurélien Decoin] incitent gentiment les Grecs à se plier aux exigences de la Troïka Michel Sapin [Vincent Nemeth] et Pierre Moscovici [Aurélien Decoin] incitent gentiment les Grecs à se plier aux exigences de la Troïka
Enfin, l’un des commanditaires du crime est Wolfgang Schäuble, le ministre des finances d’Angela Merkel, qui détient manifestement un grand pouvoir et n’a de cesse de vouloir mettre la Grèce à genoux : « on ne financera pas votre généreux système social » (tandis qu'un autre ministre lâchera : « nos pauvres peuples [ne] doivent pas payer vos retraites démesurées »), posant des ultimatums, exigeant sans cesse de nouvelles économies (40 % de baisse des pensions et salaires, alors qu’ils ont déjà été réduits de ce même taux) et, au terme d’une négociation, modifiant en douce le communiqué final. Tout en se refusant d'avouer s’il accepterait de signer un tel mémorandum pour son pays. Parmi les acteurs de cette tragédie, l’ancien ministre luxembourgeois favorisant l’exil fiscal, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, avec ses comportements poisseux, tapotant les joues, intimant à Tsipras de mettre une cravate. Les petits bras ne sont pas moins innocents, et Michel Sapin, ministre français de François Hollande et Pierre Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques et financières, sont présentés comme hypocrites, cherchant à se concilier le négociateur grec, faisant ami-ami tout en ayant les mêmes exigences que les autres et le trahissant dans la coulisse. Ce qui conduit Varoufakis à constater que « la France n’est plus ce qu’elle était ». Seul Hollande tire, un peu, son épingle du jeu. Macron, outre une ironie fugitive sur son « anglais moyen », est présenté comme jouant au copain pour mieux se défiler.

Les Grecs s’accrochent à l’Europe alors que les technocrates, qui viennent régulièrement en commando à Athènes, font tout pour les en exclure. Varoufakis leur lance : « Vous nous jetez de l’Europe », et réclame de ne traiter désormais qu’avec les politiques. Il exige non pas une annulation de la dette mais sa « restructuration », qui tienne compte des revenus du pays. « Nous sommes un peuple à la patience millénaire », mais humiliation et désespoir, on sait à quoi cela conduit, alors même qu'un parti en embuscade "n'est pas néo-nazi mais nazi". Un chauffeur de taxi refuse que le ministre des finances lui règle une course : « tu m’as payé avec ton coup de pied aux couilles à la Troïka ! » et un garde du corps l’exhorte de « tenir bon ».  

affiche
Mais, en face, le rouleau compresseur est sans pitié : les Grecs sont confrontés à une réelle crise humanitaire (suppression de 600.000 emplois, entraînant l’expatriation de très nombreux jeunes, suspension des salaires durant de nombreux mois, hausse de la TVA, entraînant absence de soins, faim, hausse de la mortalité infantile, hausse des suicides), mais ce terme de crise humanitaire révulse les eurocrates. Christine Lagarde fait pression pour que Varoufakis ne l’emploie pas, tandis que la délégation allemande, raciste, parle de « narcissisme méditerranéen » (on sait, par ailleurs, que l’Eurogroup nommait le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne par l’acronyme : PIGS, cochons). Tous, Merkel en pointe et Moscovici en douce, réclament de Tsipras qu’il écarte Varoufakis. La Grèce devra brader son patrimoine (dont des milliers d’hectares en bord de mer), alors que même en vendant tous ses biens jamais elle ne pourrait rembourser sa dette. On sait que cette dette enrichit ceux qui touchent les intérêts (qui furent très élevés). Le comportement de l’Eurogroup (groupe réunissant les ministres des finances de la zone euro, sans aucune existence légale et qui ne publie aucun compte-rendu) est carrément vicieux puisque les aéroports (14) seront vendus à vil prix (1,2 milliard, « une aumône ») à des sociétés allemandes financées par des prêts… accordés par les banques grecques ! En échange de nouveaux prêts (86 milliards d’euros) de l’Europe pour payer la dette, Tsipras s’est incliné, contrairement au mandat qu’il détenait de ses électeurs. On se souvient que Juncker avait déclaré en janvier 2015 : « Il ne peut y avoir de choix démocratiques contre les traités européens ». Comme en Espagne, le slogan avait été No pasaran… mais ils sont passés. 

Le Figaro, commentant le 1er septembre dernier le film lors de sa présentation à la Mostra de Venise, évoquant un "passionnant drame politique européen", considérait que ce film nous passionnait pour l'Europe. Pas sûr. Le quotidien de la droite française citait ce commentaire de Costa-Gavras : «L’Europe est devenue un empire néolibéral et très mal dirigé par des hommes qui n’étaient pas à la hauteur, que ce soit Barroso ou Juncker ». Et bien d’autres. 

[Bande annonce] Adults in the Room © Mediapart

 Festival Indépendance(s) & Création (Auch) :

Adults in the room a été projeté en avant-première lors du 22ème Festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32 à Auch (Gers) le 6 octobre 2019, lors de la séance de clôture. Ce Festival, qui a été une fois encore, cette année, une réussite, projette 55 films d’art et essai, dont la moitié étrangers, grâce à la mobilisation des 30 salarié·e·s et de 140 bénévoles.  

Costa-Gavras avec Christos Loulis au cours du tournage. Costa-Gavras avec Christos Loulis au cours du tournage.

Photos tirées du service de presse du distributeur.

 

Pour compléter :

. « Adults in the rooms », le nouveau film de Coasta-Gavras, le 30 août 2019 (avec une vidéo datant de 2017, d’avant la réalisation du film, avec Costa-Gavras, Yanis Varoufakis et Edwy Plenel).

A propos de la crise grecque :

. Le triste anniversaire du 3ème mémorandum grec, billet du 22 août 2016 du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM).

Sur mon blog :

. Faire condamner la Troïka pour la tragédie grecque, 3 mars 2015.

. « La Tourmente grecque » : mortalité infantile + 43 %, le 31 juillet 2015. Présentation du film de Philippe Menut.

. Petits billets pour la Grèce, du 19 au 23 juillet 2015 : 1, 2, 3, 4 et 5.

. Grèce : comment et pourquoi Tsipras a capitulé, 3 septembre 2015, où je rends compte d’une interview, par Philippe Menut, de l’économiste Éric Toussaint qualifiant la dette grecque d’illégitime, d’illégale, d’insoutenable et d’odieuse.

Yannis Youlountas, lors de la projection de son film "Je lutte donc je suis" à Utopia de Tournefeuille, près de Toulouse, le 15 octobre 2015 [Photo YF] Yannis Youlountas, lors de la projection de son film "Je lutte donc je suis" à Utopia de Tournefeuille, près de Toulouse, le 15 octobre 2015 [Photo YF]
. Le dernier film de Yannis Youlountas : « Je lutte donc je suis », le 12 novembre 2015. Il avait réalisé auparavant Ne vivons plus comme des esclaves (2013) et depuis L'Amour et la Révolution (2018). Suivre ses informations sur la situation en Grèce et en particulier sur le quartier rebelle et solidaire d'Athènes, Exarcheia, sans cesse menacé par la police, sur son blog : http://blogyy.net/. Il prépare un quatrième film Nous n'avons pas peur des ruines, avec appel à soutien financier.

 

 

 Billet n° 503

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.