Le 10 mai 81 à Vesoul, le 21 à la Contrescarpe

Témoignage sur la façon dont a été reçue l’élection de François Mitterrand à Vesoul (Haute-Saône) le 10 mai 1981 et à Paris le 21 mai, jour où le nouveau Président est entré à l’Élysée (mes notes prises à l’époque).

Le jour de l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République, le 10 mai 1981, est l’occasion pour moi de prendre à nouveau des notes dans un carnet sur la vie sociale et politique. J’évoque alors comment la nouvelle a été reçue à Vesoul (en Haute-Saône, dans l’Est de la France), dans la cité HLM, puis à Paris, sur les boulevards, au Quartier Latin ou à la Contrescarpe, car mes fonctions syndicales m’ont conduit à participer, dans ce contexte, à un Conseil National de la CFDT. Ce syndicat est à l'époque sur des positions socialistes au sens vrai du terme. Son projet repose sur le triptyque : autogestion, planification démocratique, socialisation des moyens de production.

Le député cité dans le texte qui suit est Jean-Jacques Beucler (UDF) : ses hommes de main, habitués à la castagne lors des campagnes électorales, parfois avec armes à feu, avaient attaqué violemment des militants et militantes, dont j’étais, proches du PSU, juste avant le scrutin de mai 1974. Après la victoire de Valery Giscard d’Estaing, ce dernier recrutera le député comme secrétaire d’État à la Défense puis aux Anciens combattants, malgré ses accointances avec le SAC (Service d’Action Civique), de triste mémoire, ramassis de barbouzes créé par l'UDR (futur RPR) avec Charles Pasqua à la manœuvre.

La Haute-Saône est un département rural mais cela n’empêchait pas le SAC d’y être très actif : une victoire éventuelle de la gauche, dès 1974, provoquait chez des militants quelques craintes paranos, au point que certains étaient amenés à conseiller de ne pas dormir chez soi les soirs d’élections nationales.

[Excepté les parties entre crochets, tout le texte qui suit a été écrit tel quel en mai 1981.]

 Dimanche 10 mai 1981 :

Mitterrand est élu. La gauche a gagné. Les résultats définitifs sont les suivants :

Mitterrand : 15 714 598 voix (51,8 %) ; Giscard d’Estaing : 14 647 787 voix (48,2 %) ; Abstentions : 14,13 %.

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Dès que l’ordinateur a fait apparaître à 20h sur les postes de télévision le visage du président élu, Jean-Pierre Elkabbach, directeur giscardien d’Antenne 2, a annoncé : « M. Mitterrand est élu ». Une explosion de joie a parcouru la France.

Sur l’invitation de Jospin, secrétaire général du PS, la foule converge place de la Bastille. 200 000 chanteront et danseront une partie de la nuit. L’orage éclate et si certains crient : « Mitterrand, du soleil », d’autres retrouvent mai 68 avec : « vive la pluie, vive le tonnerre ! ».

 Vesoul, un convoi de voitures, trompette en tête, s’est formé dans la nuit. Dans les quartiers HLM, le cortège est ovationné, les appartements sont éclairés, les enfants viennent apporter des fleurs aux manifestants motorisés. Dans les quartiers bourgeois, où résident, entre autres, le chef du personnel de Peugeot, tout le monde est calfeutré.

La Fête a été de rigueur dans de nombreuses villes, Besançon, Belfort, Strasbourg, etc.

[Ma compagne] a écrit sur l’ardoise : « 10 mai 1981 : le début d’une grande aventure… espoir de vivre dans une société plus juste ; que l’on puisse toutes et tous vivre décemment, s’exprimer, avoir notre place, malgré nos différences ». [les mots ici en gras sont soulignés, cette proclamation à la craie restera en place dans notre demeure pendant de nombreuses années].

Giscard qui était devenu maître dans l’art d’utiliser la TV à son profit (le soir du premier tour, son « où sont les caméras » restera célèbre), a disparu de l’écran. A ce jour, mercredi 13, il n’est pas encore réapparu. La honte !

Le député haut-saônois [Beucler] livre son respect du suffrage universel en déclarant : « la France est fichue pour longtemps. Les Français, de temps en temps, ont besoin de coups de pied au derrière. Ils vont en recevoir… On en bavera tous, les plus défavorisés en particulier » (Est-Républicain du 12 mai).

La CFDT de Vesoul a répondu dans un communiqué : M. Beucler « confond la France avec son propre clan. Il assimile ses privilèges avec les intérêts du plus grand nombre. Sa hargne incontrôlée révèle son dépit : il ne sera plus le prince qui dispense ses faveurs avec la complicité du pouvoir au gré des campagnes électorales… » (…) « aujourd’hui surgit un immense espoir de parvenir à la réduction des inégalités, à la création d’emplois et au développement de la solidarité nationale et internationale. La CFDT s’emploiera de toutes ses forces à faire en sorte que cet espoir devienne réalité. Et si la caste que défendait M. Beucler doit ʺen baverʺ, ce ne sera que justice. Cela prouvera que l’histoire peut connaître quelquefois une morale. » (Est-Républicain du 15 mai 81).

Vendredi 15 mai :

Entrevue avec le Directeur du travail : une délégation (Pierre E., Loïc N. et Y.F.) vient lui demander de bloquer tout licenciement-chantage. Nous avons en effet quelques échos selon lesquels des patrons menacent de licencier ou de ne pas payer d’heures supplémentaires si la gauche gagne les législatives.

Le Directeur du travail dit son étonnement : car il vient de participer à une AG des PME à Lure et les patrons, qui auraient préféré la victoire de Chirac, ont reconnu que l’augmentation de 30 % du SMIC en 1968 n’avait pas été un désastre pour l’économie. Au contraire. Ils souhaiteraient que les résultats des législatives donnent à Mitterrand les moyens de gouverner.

Le soir, à la préfecture, nous rencontrons le Secrétaire Général (Pierre E., Jean C. et Y.F.) : il a la même réaction, pense que le chantage reste une réaction ridicule et isolée. Il nous demande de lui signaler les cas qui se présenteraient et il interviendra. Il ne paraît pas réjoui, mais se montre légaliste.

Jean C. a proposé un texte pour que la CFDT appelle à la candidature unique dès le premier tour des législatives. Divergence sur ce point : est-ce qu’une candidature unique « ratisse » suffisamment dès le premier tour ? Est-ce le rôle de la CFDT d’intervenir sur la tactique des partis ? En tout cas, au bureau de l’Union Départementale, le mardi 19 mai, la proposition de Jean est retenue. Un communiqué dans ce sens est publié dans la presse.

[Un jeune avocat que nous connaissons, qui se dit de gauche, qui a appartenu au PS, que j’ai affronté aux Prud’hommes dans une affaire où je défendais les dossiers d’une quinzaine de salariées d’une maison de retraite et lui l’employeur, se présente pour être député, en s’affirmant socialiste et en s’attribuant les valeurs de Mendes France.]

(...) L’élection de Mitterrand ouvre la porte à tous les opportunistes, aux rats mielleux qui s’échappent de l’ancien navire en perdition pour arborer fièrement le poing et la rose : un officier en retraite, attaché-case à la main, est venu à la permanence du PS pour dire qu’il estimait avoir le profil d’un bon candidat ! (…) Tout en reconnaissant la validité des positions prises [par cet avocat] au nom de la Ligue des Droits de l’Homme, chacun ne voit en lui qu’un parvenu, carriériste risible dont le bouquet a été cet appel gaullien (du type : je suis en réserve de la République, je suis le meilleur, j’espère que la grande masse fera appel à moi).

[On sait combien ce genre de prétentieux prolifèrera par la suite. D’après les infos qui me parviennent à l’époque, il n’a obtenu qu’une seule voix sur plus de 200 mandats au sein du PS. Quelques années plus tard, il sera condamné à de la prison ferme pour détournement des fonds de ses clients].

Samedi 16 mai :

Un ami, commerçant à Vesoul [épicerie], me dit avoir, comme bien d’autres commerçants, voté Chirac au 1er tour et Mitterrand au 2ème. « Giscard est contre nous. C’est lui qui a mis en place le supermarchés ». Il souhaite que l’Assemblée Nationale prochaine soutienne l’action de Mitterrand. Le SMIC à 3400 [francs] ne serait que justice mais lui ne pourra pas l’octroyer à son employé.

Rumeurs à Vesoul : le quincailler A., le fils du député B., et le marchand de vin B. auraient été surpris à la frontière suisse avec 800 000 francs chacun. Vrai, faux ? La presse n’a encore rien dit.

Jeudi 21 mai :

Je participe à Paris au Conseil National [CN] de la CFDT [en tant que responsable des Santé-Sociaux de Franche-Comté, je représente le Conseil Régional]. Nous devons nous prononcer sur les propositions présentées dès le 12 mai par le Bureau National : le SMIC : plus de 30 % en 3 ans (valeur : 3400 francs au 1er avril 1981) ; les 35 heures au maximum en 5 ans ; des droits nouveaux dans l’entreprise.

Déjà lors du Conseil Régional des 14 et 15 mai auquel j’avais participé à Besançon, des critiques avaient fusé sur la méthode (information publiée avant que les structures n’en soient informées). Rouge [hebdo de la Ligue Communiste Révolutionnaire] du 22 mai note les « convergences » de la CFDT avec l’UIMM [Union des industries et métiers de la métallurgie, syndicat le plus puissant au sein du patronat].

[Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, considère que ces propositions ne sont pas minimes. Je note dans mon carnet qu’il importe que « la CFDT se présente désormais comme une force de proposition, c’est-à-dire comme un partenaire qui compte ». C’est la confirmation du recentrage de la centrale syndicale amorcé trois ans auparavant, cause de fortes tensions en interne].

Ce CN m’a paru en décalage par rapport à la réalité politico-sociale de l’heure. Rien n’a été dit sur les risques de sabotage ou de putsch de la droite et assez peu sur les législatives prochaines.

Le secrétaire général de la Fédération Santé, Gérard Prier, me dit que la Fédé a rencontré l’antenne présidentielle de Bérégovoy et qu’il a semblé qu’au PS deux lignes s’opposaient :

- l’une, type Delors, contre toute « expérience», donc pour la durée, mais lentement ;

- l’autre, développant la théorie des « 100 jours» : le maximum doit être fait en 100 jours. Quitte à ce que ce soit un échec. […]

Durant la journée du 21 mai, journée historique où Mitterrand prend possession de l’Élysée, Giscard s’en va, le premier ministre est nommé, Mitterrand se rend au Panthéon, le déroulement du CN semble avoir lieu sur une autre planète. Les militants ne semblent pas trop se préoccuper des événements du jour. [Je ne l'ai pas noté, mais je me souviens avoir entendu la présentation du gouvernement Mauroy sur une télévision, dans la rue, à travers la vitrine d'un magasin].

Libre comme un oiseau ?

Le soir, [je vais avec une amie] au Quartier Latin : il pleut dru à 20h. Les orchestres ne sont pas venus. La foule s’engouffre dans les cafés et les restaurants. Une manif contre l’intervention américaine en Amérique latine. Nous mangeons une crêpe bretonne, arrosée d’une bolée de cidre, après avoir vu Les années lumières, film d’Alain Tanner, étrange : le vieil homme se confectionne des ailes à l’image des aigles qu’il élève et qui de temps à autre le blessent cruellement, et s’envole vers une planète à des années-lumière, mais s’écrase, les yeux percés par l’un de ses aigles. Lorsqu’il est couvert de sang, après un combat avec un aigle, il se met en terre, seule sa tête apparaissant. Au bout de trois jours et trois nuits, les blessures disparaissent. Le jeune homme qui l’avait rejoint et l’admirait avait-il besoin de la mort du père pour revivre, lui qui voulait tant être libre comme un oiseau, free like a bird ?

A 22h, les boulevards sont envahis par une foule innombrable. La pluie a cessé, mais les orchestres manquent. Alors les habitants accrochent aux fenêtres des amplis et envoient la musique à la grande joie de 2000 ou 3000 personnes rassemblées sous les fenêtres. Tout le monde déambulent à la recherche de quelque chose. Quoi ? Des orchestres ?

A la Contrescarpe, nous trouvons une grande animation avec feu d’artifice. Sur le boulevard Saint-Germain, l’orchestre (des Beaux-Arts ?) joue la Marseillaise. Un petit groupe latino-américain, plus loin, dérisoire, laisse échapper sa nostalgie avec une musique gaie mais retenue. Les automobilistes attendent, longtemps. Mais il n’y a pas d’incidents. Une fille au milieu du boulevard vend des roses (5 francs l’une). Je vois des vitrines détruites.

L’animation de cette soirée n’est pas à la hauteur du moment. Soirée étrange où personne n’est déçu mais tout le monde cherche. Cherche à savoir… mais se satisfait de peu. L’un tape sur une casserole, un autre crie : « Libérez la mère Denis » (allusion à la publicité des machines à laver Vedette). Vers 1h30, la pluie se met à tomber, nous sommes bientôt trempés jusqu’aux os. La foule se disperse. Nous rentrons en stop. 

Vendredi 22 mai :

Je parcours Paris dans la matinée. Je pèlerine rue de Bièvre : les RG et la police protègent le domicile de Mitterrand. Je vais voir l’Assemblée Nationale. Pas un chat. Elle vient juste d’être dissoute par Mitterrand. Je me rends rue Solférino et je pénètre à l’intérieur de l’immeuble majestueux loué par la FEN [Fédération de l’Éducation Nationale] au PS : je croise Louis Mermaz [un mois plus tard, élu au perchoir de l’Assemblée Nationale], mais je ne vais pas plus loin, des portes vitrées commandées à distance protègent le parti des importuns.

Paris est calme. Tout semble ordinaire.

Le soir, nous dînons dans un restaurant végétarien sur la butte Montmartre. Nous montons jusqu’à la basilique construite sur le charnier de la Commune et qui surplombe Paris. La pluie a cessé, l’air est humide. Les petits restaurants regorgent de touristes affamés.

[Je ne note plus rien avant juillet, sinon que j’ai vu, peut-être fin mai, Le Milieu du monde, film d’Alain Tanner, cinéaste que j’apprécie au plus haut point depuis la Salamandre. Je cite dans mes notes simplement sa conclusion : « Des espoirs continuent à surgir chaque jour mais au lieu de se couler dans le courant de la vie, ils viennent se buter au mur de l’opportunisme, du mensonge et de la peur ».]

 

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Le 31 mars 1987, Mitterrand, qui s’ennuie un peu en pleine cohabitation, vient à Vesoul à bord d’un gros hélicoptère. Je me souviens du branle-bas de combat. Dans la cour de la mairie de Vesoul, il encense les deux élus de droite (un député et le maire de la ville), sans oublier de passer de la pommade au vieux renard régional, Edgar Faure. Il confesse être déjà venu « en promeneur ou en touriste » dans ce coin perdu, « vous êtes un peu absent de la géographie », lâche-t-il drôlement, sans oublier l’allusion convenue à Jacques Brel. Aujourd’hui il vient causer de « la civilisation rurale »… et du TGV. Vue du ciel, la ville lui est apparue plongée « dans la vie rurale pastorale », loin des banlieues sans espaces verts où la jeunesse est conduite « à rechercher la délinquance comme seule aventure ». Belle façon de survoler les problèmes : il n’est pas allé dans le quartier du Montmarin (4 tours et une grande barre) : on n'y connait pas l'expression "vie pastorale". [Photo L'Est Républicain]

La fronde des factieux

Le 40ème anniversaire de l’élection de François Mitterrand et de l’arrivée de la gauche au pouvoir coïncide avec une extrême-droitisation croissante de la société française, massivement entretenue par des médias aux mains des dominants. L’élection présidentielle est en ligne de mire et, surfant sur les attentats terroristes, des éléments identitaires au sein de l’armée (et de la police) considèrent qu’il y a une carte à jouer, à ne pas rater. Il est possible aussi que l’affaire du Rwanda (mise en cause de l’État central et d’une partie de l’armée qui n’auraient rien fait pour empêcher le génocide) joue aussi dans la mobilisation des militaires.

Valeurs Actuelles (dont l’un des propriétaires fut Olivier Dassault), hebdomadaire de l’extrême-droite, menant campagne incessante, avec d’autres, contre les Musulmans de France, n’hésite pas à soutenir des militaires factieux, promouvant aujourd’hui même (ce 10 mai 2021) une deuxième tribune qui devient une pétition (sans toutefois publier les noms des signataires ce qui n’exclut pas un bluff de l’hebdo raciste). Cette tribune voit venir, sinon appelle de ses vœux, une « guerre civile ». La question est plus que jamais posée : quand ce canard, qui fraye avec des groupes fascisants, rendra des comptes devant la justice ?

En mai 1981, puisqu’il en est question, plusieurs officiers supérieurs, sous pseudonyme, écrivaient aussi des tribunes dans la presse, s’en prenant gravement à François Mitterrand et à l’arrivée de la gauche au pouvoir. L’un signait Hoplitès ("fantassin lourdement armé") : je lui répliquais dans Le Monde dans un texte que je signais Zeugite ("citoyen de troisième classe").

. L’aveu d’Hoplitès, [YF], le Monde du 26 août 1981.

. Pour plus d’explication, voir : Fronde des officiers supérieurs : se souvenir de 1981, YF, blog Mediapart, 18 juillet 2017.

Billet n° 619

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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