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Billet de blog 11 sept. 2022

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Vive l’assistance !

Dans le débat public, ces jours-ci, la question de l’assistanat est revenue au-devant de la scène, mais pas de la part de leaders de droite comme jusqu’alors, mais d’élus de gauche. Attention à ne pas jouer avec le feu. Sur de tels sujets, il importe d’être prudent.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sans remonter aux calendes grecques, on sait qu’à travers l’histoire, les plus pauvres ont été à la fois encensés et montrés du doigt. Selon une conception christique, on a siècle après siècle opposé les bons et mauvais pauvres, les valides qui mendiaient et étaient pourchassés, marqués réellement au fer rouge, et les invalides qui permettaient aux croyants de faire leur salut en leur accordant l’aumône.

Plus près de nous, le Revenu Minimum d’Insertion (RMI), a d’abord fait l’objet d’un relatif consensus quand il a été voté en 1988, tant la question de la pauvreté devenait cruciale face à un chômage grandissant. La France était en retard sur nombreux de ses voisins en Europe qui avaient déjà légiféré sur le sujet : droite et gauche se sont entendues sur l’idée d’une allocation en contrepartie d’une insertion (la droite refusait qu’on paye des gens à ne rien faire, et une gauche sociale ne souhaitait pas larguer les plus pauvres sans leur proposer un avenir). Si ce travail d’insertion a failli (en grande partie) c’est que les autorités publiques n’ont pas mis le paquet sur l’accompagnement social et professionnel que cela nécessitait.

Si très vite le RMI a été vilipendé par la droite dure (dès le début des années 1990), je situe à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir le discours dominant méprisant envers les citoyens condamnés à devoir faire appel à l’assistance pour survivre. Avant son élection, Nicolas Sarkozy avait annoncé la couleur dans un clip télévisé : « Mes chers compatriotes, je veux que l’on cesse de confondre assistance avec solidarité ». Le soir de son élection, on entend dans les rues de Paris ses supporteurs crier : « Halte à l’assistanat ». Sous son quinquennat, le RSA a été conçu pour donner l’impression d’une rénovation d’un revenu de base qui désormais favoriserait l’activité, au détriment de l’assistance. Dans les faits, il a fait basculer dans l’assistance un plus grand nombre de citoyens qui, d’ailleurs, pour l’éviter, ne réclamaient pas leurs droits. Laurent Wauquiez, ministre aux affaires européennes, lâche en mai 2011 sa conception de l’assistanat : « le cancer de notre société ». Dans sa lettre aux électeurs, en 2012, Nicolas Sarkozy écrit textuellement : « nous avons consacré des milliards à maintenir des gens dans l’assistanat (…), nous l’avons payé d’une défaite financière » !

 Nous sommes sur ce régime de stigmatisation des plus pauvres, depuis une quinzaine d’années. Cela a à ce point gangréné le débat public que l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) a été amené à publier des rapports pour résister à ce feu nourri : L’assistance dans le cadre de la solidarité nationale en 2012 et Penser l’assistance en 2013. Des économistes ou think tank, défendant des thèses dites libérales, ont abondé dans ce sens du rejet des assistés (comme l’iFrap, Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, représenté par Agnès Verdier-Molinié), accablant l’assistance dans un premier temps pour pouvoir mieux démonter ensuite la protection sociale en général. Le Front National ne s’est pas privé d’accabler les assistés (dans ses discours, sur ses affiches). Puis, comme je l’ai noté dans une tribune dans Le Monde entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2017, le FN a levé un peu le pied, ciblant ses attaques surtout sur les immigrés, cherchant sans doute à récupérer encore des voix chez les plus démunis (accablant les assistés sous réserve qu’ils soient étrangers ou d’origine étrangère). Éric Zemmour, fin janvier 2022 à Cannes, a assimilé assistés et immigrés, puis début février à Lille, il a porté le fer contre les assistés qui gagnent plus que ceux qui travaillent. Rejoignant en cela la droite elle-même, celle d’Éric Ciotti et de Valérie Pécresse qui, par exemple, ont refusé le RSA pour les jeunes afin, ont-ils dit, de ne pas les faire sombrer dans l’assistanat.

Je passe sur les médias qui ont initié ou accompagné le discours relevant d’un véritable  racisme social à l’encontre des plus démunis (dont Valeurs actuelles bien sûr, Causeur, Le Point, Le Figaro Magazine, CNews) publiant des reportages tape-à-l’œil mais sans contenu véritable. Pourquoi la droite dure et l’extrême droite se complaisent dans ces attaques violentes ? Parce qu’elles savent que cela fait mouche auprès d’un public qui galère et qui connaît davantage ses voisins inactifs que les oisifs perclus de richesse ou les grands possédants qui ne savent que faire de leur fortune.

Aujourd’hui, c’est François Ruffin qui semble découvrir le problème dans son ouvrage qui vient de paraître [Je vous écrit du front de la Somme, Les Liens qui Libèrent] : sa campagne électorale pour les législatives lui a fait rencontrer dans son fief de la Somme, entre Abbeville et Camon, des gens des immeubles et pavillons entonnant, dit-il, une petite musique lancinante sur « les assistés », « les cas soc’ », ceux qui « ne se lèvent pas le matin », qui « restent à l’appartement », qui « touchent des aides » alors que « nous, on a droit à rien » [page 10]. Interrogé le 6 septembre dans la matinale de France Inter par Léa Salamé, le député France Insoumise, NUPES, tient à préciser qu’il cite ce qu’il a entendu, qu’il n’est pas d’accord avec ça.

Poursuivons les citations : ce petit peuple reproche à la gauche de protéger ces « assistés » en réclamant « trop de social ». Il cite un interlocuteur se plaignant de ne percevoir que 950 euros de pension après 40 ans de travail, alors que des voisins « bons à rien, avec un poil dans la main, vont à La Poste le 5 du mois et ils touchent plus que moi. Vous trouvez ça normal ? » On s’étonne que des individus qui ne travaillent pas aient des téléviseurs ou des magnétos. Est-ce que ce discours est nouveau ? On pourrait le croire à lire François Ruffin : d’après ses camarades candidats, sur les marchés, on n’entendait que ça. L’un d’eux, communiste, a volontairement joué sur l’ambiguïté de cette phrase auprès des électeurs vilipendant « ceux qui font de l’argent en dormant ».

François Ruffin, qui se vante d’être « l’insoumis qui relève le mieux le score de la gauche, médaille d’or toutes catégories », joue, comme toujours, à fond sa carte locale (« mon coin ») contre les experts et les chefs parisiens. Il dit constater l’opposition ville-campagne, reprenant la thèse controversée sur la France périphérique [de Christophe Guilluy, tant exploitée par le Rassemblement National], celle des ronds-points, celle des Gilets jaunes. Tout son combat, depuis la création de Fakir, consisterait à contrer l’analyse de Terra Nova, proche du PS, qui prônait de laisser les ouvriers au FN (résumé caricatural, car le think tank ne disait pas cela, il constatait qu’il y avait de nouvelles catégories d’électeurs dont il fallait tenir compte : « les habitants des quartiers populaires, les minorités, les jeunes déclassés, les mères célibataires en situation précaire… »).

Il décrit avec brio la casse de l’industrie (délocalisations) avec les ouvriers jetés à la rue par centaines de milliers et d’autres n’ayant plus les moyens que leurs parents, également ouvriers, avaient jadis. Il se demande comment la société a pu accepter ça : cette crise a affecté les classes populaires, pas les nantis, cadres ou professions libérales. Il a compulsé les archives du Pas-de-Calais : jamais Marine Le Pen, à Hénin-Beaumont, n’a évoqué les inégalités, les injustices sociales, la pauvreté. Son parti fait le plein chez les ouvriers à cause de la gauche qui n’est pas attentive à leur désarroi, alors même que ce silence du RN constitue une « faille » dans laquelle les vrais gens de gauche pourraient s’engouffrer. Il ne commente pas le fait que le RN a cessé de partir en guerre contre les assistés (sinon à travers ses diatribes contre la ‘fraude sociale’) alors même que ses électeurs continuent à imaginer que telle est bien la position de ce parti. Il ne dit rien non plus du fait que l’électorat du RN, y compris ouvrier, approuve son discours anti-immigrés.  

Il insiste sur « la valeur travail », ne craignant pas de reprendre une formule si chère à la droite. Il pense à son père qui partait travailler à 5h. du matin. La notion de revenu universel, ce n’est pas sa tasse de thé. Il écrit : « pour moi, pas d’équilibre, pas d’équilibre intime, social, sans emploi, qui structure l’emploi de son temps ». Il reproche à la gauche d’avoir poussé des cris d’orfraie (« c’est du travail forcé ») quand Macron avait parlé de « RSA sous condition ». J’avais moi-même critiqué cette présentation quelque peu simpliste [Le Smic, la prime et le RSA]. Ruffin dit à juste titre que c’est la responsabilité de l’État et des Départements de faire en sorte que l’accompagnement à l’insertion et à l’activité soit assuré (c’est vrai depuis l’origine du RMI et cela ne signifie pas un emploi et un salaire au rabais).  

Il décrit des conditions de travail impossibles, et la crise aujourd’hui dans certains secteurs où le ras-le-bol est tel que les salariés s’en vont : salaires trop bas, perte de sens (témoignage d’une assistante sociale, bac+3 à 1330 €). Il fait sérieux en citant le juriste Alain Supiot et le philosophe Georges Canguilhem. Il défend le « faire-ensemble » plutôt que le « vivre-ensemble, passif et poussif ». Il termine sur le film qu’il a réalisé avec Gilles Perret, Debout les femmes !, car au fond il admire les gens modestes qui aiment leur métier, en sont fiers, et sont si mal payés en retour.

Sa solution, elle tient en trois ou quatre paragraphes dans son livre et c’est celle qu’il invoquait sur France Inter mardi : les droits universels et non pas un saupoudrage de droits ou d’allocations. « Des droits pour tous. Des droits sans conditions, sans obligations de misère, sans formulaires à délivrer. Des droits qui vaillent aussi bien, à égalité, pour Katia, mère célibataire au chômage de Vignacourt, que pour Hélène, fille d’agriculteur. Et même pour Bernard Arnault ! ». On l’aura compris, Vignacourt, c’est dans la Somme. Quant à Bernard, il a dû être touché par cette marque d’attention (merci patron). À raison, Ruffin rappelle que l’école c’est pour tous, la Sécu aussi, comme la retraite, et c’est l’impôt progressif qui régule. Tout faire pour retrouver l’universel « qui n’exclut pas l’inclus, qui inclut l’exclus ».

François Ruffin sur France Inter le 6 septembre [capture d'écran]

On aurait aimé qu’il développe davantage car, à ce stade, cette invocation (ancienne) de droits universels reste un vœu qui reste pieu si on ne creuse pas un peu ce que cela implique concrètement, législativement, au-delà d’une utopie. De même pour le travail : l’idée qu’il faudrait du travail pour tous n’est pas en soi une nouveauté. La question n’est pas seulement : comment y parvenir, mais que faire en attendant ? Il ne dit rien qui parlerait aux plus pauvres de ce pays tant que la justice sociale n'est pas instaurée, sur les minima sociaux, rien sur le RSA dont le montant est égal à la moitié du seuil de pauvreté. Rien sur cette proposition concrète qui consisterait à cesser de prendre en compte les revenus du conjoint, pas seulement pour l’AAH mais aussi pour le minimum vieillesse et pour le RSA.

François Ruffin emprunte une voie étroite : il prend le risque que son constat soit instrumentalisé. Déjà, ce sont des commentateurs de droite qui ont tenté de lui faire dire ce qu’il n’avait pas vraiment dit, pour accréditer leurs thèses. Il émet le souhait que la gauche tienne un discours entendable par la classe ouvrière, c’est tout à fait honorable. Mais tout doit être fait pour qu’il ne soit pas interprété comme donnant quitus aux commentaires surfant sur les exclus qui auraient choisi de l’être.

On voit bien les risques de dérapage : Fabien Roussel, secrétaire général du PC, qui à la Fête de l’Humanité lâche tout de go samedi que, pour parler aux ruraux, il faut « une gauche du travail et pas des allocs ».  Il s’est rattrapé un peu après en disant que c’est sa vision à long terme : « une société où il n’y a plus d’allocations, de primes, mais des salaires ». Certes, mais attention à ne pas jouer avec le feu. Il n’a pas dit « secours » mais « allocs » qui en droit français signifie, parfois, salaire différé (allocations familiales). Sur de tels sujets, il importe d’être prudent. On avait assez à faire avec les propagandistes néo-libéraux qui soufflent sur les braises de l’assistance pour mieux attaquer à la base notre système de protection sociale.  

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. j’étais tenté de reprendre en titre celui que j’avais utilisé dans une tribune du Monde : Vive l’assistanat, le 8 juin 2011 pour dénoncer la propagande Sarkozy-Wauquiez. Aujourd’hui, la mauvaise foi des commentateurs d’extrême droite omniprésents dans le ‘débat’ public les conduirait à caricaturer le propos.   

. interview de François Ruffin sur France Inter : ici.

. pour partie, mon blog est consacré à ces questions d’assistance, d’assistanat, de précarité, de minima sociaux : tous mes textes peuvent être facilement retrouvés en tapant sur un moteur de recherche mon nom et l’un de ces mots.

Billet n° 697

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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