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Billet de blog 19 avr. 2022

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Saint-Alban ou la psychiatrie des « Heures heureuses »

Le film « Les Heures heureuses » sort le 20 avril en salle : il montre des images tournées dans l’hôpital de Lozère au temps des pionniers de la psychothérapie institutionnelle. Émouvant de retrouver Bonnafé, Tosquelles, Oury, et des infirmiers, prônant une relation bienveillante aux malades qui perdure aujourd’hui, ici ou là, envers et contre tout. Rencontre avec Martine Deyres, la réalisatrice.

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Le film


Saint-Alban-sur-Limagnole, en Lozère, au cœur des montagnes de la Margeride : un ensemble de vieux bâtiments héberge depuis 1821 un asile qui va devenir un lieu pionnier de la psychiatrie institutionnelle, c’est-à-dire d’une approche des malades mentaux qui ne les enferme pas et tente de leur offrir un mode de vie dans lequel ils puissent éprouver du bien-être. Martine Deyres, la réalisatrice, a découvert 42 bobines de films tournés en super-8 aux temps héroïques : elle appuie son commentaire et les témoignages d’anciens infirmiers sur ces images tellement parlantes. D’emblée, elle annonce qu’en ces lieux, « on n’attachait pas les malades ». Pas de chambre d’isolement, pas de digicode, pas de grillages, ni de camisole de force.

On assiste en noir et blanc à des ateliers les plus divers (vannerie, sculpture, cordonnerie), à un club-photos, à des veillées, des spectacles, des fêtes, des bals et des balades où se mêlent malades et personnels accompagnés de leurs enfants.

Avant c'était un asile, comme tous les asiles. Les choses ont changé quand le Dr Paul Balvet est arrivé en 1936 pour prendre la direction de l’établissement. C’était au temps du Front Populaire, ce n’était pas un hasard, confie le médecin, dont on entend la voix. Il y avait 540 malades, encadrés par des religieuses gardiennes. Certains bâtiments n’avaient alors ni eau, ni électricité, ni chauffage. L’hôpital gère à deux kilomètres, au Villaret, une ferme, où les hospitalisés travaillent, et un service d’enfants, avec une religieuse qui les surveillent avec un chien. Le 6 janvier 1940, arrive le Dr François Tosquelles, réfugié d’Espagne, qui a séjourné au camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne). Auparavant, il a créé un service psychiatrique sur le front pendant la guerre d’Espagne. Il est alors membre du POUM [Parti ouvrier d’unification marxiste]. Il a été condamné à mort par le régime franquiste, il a passé la frontière avec sa femme et son enfant.  On l’entend dire qu’il était venu pour une vingtaine de jours, « pour voir » mais il est resté. Tout d’abord, il se préoccupe des enfants car il obtiendra moins d’aide officielle pour les adultes : « si au préfet, je demande pour les fous, je reçois un coup de pied au cul ». Tosquelles, qui est celui qui a introduit l’ergothérapie en France, soutient l’intérêt de travailler la terre non seulement par souci d’ « insertion » mais aussi pour résister à la famine. Joseph Pradin, ancien infirmier, explique que « le travail doit être associé au traitement ». Il précise que sur un groupe de 80 malades environ, 65 étaient mobilisés sur une activité.

Patients et infirmiers 1952 [Ph. famille Bonet de Saint-Alban parue dans 'Libération' du 3 août 2016]

Lucien Bonnafé, qui exerçait à Sainte-Anne à Paris, a été prévenu par le directeur de son hôpital que des menaces pèsent sur lui, car il est engagé dans la Résistance. Alors il s’éloigne de la capitale pour atterrir en Lozère. C’est la guerre, alors des malades de Rouffach (Haut-Rhin) et de Ville-Evrard (Neuilly-sur-Marne, Seine-Saint-Denis) sont évacués sur Saint-Alban. L’hiver 1941 est terrible, la nourriture manque dans tous les hôpitaux psychiatriques. Le film rappelle ce scandale des 45 000 malades morts de malnutrition et de froid dans les asiles psychiatriques français, ce qui n’aurait pas été le cas à Saint-Alban [voir encadré]. Lors d’un congrès à Montpellier à l’automne 1942, Paul Balvet, avant de quitter Saint-Alban pour Lyon, dénonce en termes véhéments, la maltraitance qui règne dans la plupart des hôpitaux. L’asile héberge des fous, mais aussi des réfugiés, des politiques, des Juifs : quelle maladie attribuer aux Juifs cachés ici comme (prétendus) malades pour échapper aux rafles ? La paranoïa !

Marie Bonnafé, fille de Lucien, qui avait à l’époque 7 ou 8 ans, a témoigné que des résistants des FTP venaient à la maison. Étrangement, Jacques Matarasso prenait des photos malgré la clandestinité, dont certaines auraient pu être compromettantes. La mère supérieure sera décorée de la médaille de la Résistance. Les renseignements généraux, comme de juste, sont bien informés : ils écrivent que Tosquelles a « une influence néfaste, révolutionnaire et antinationale », mais qu’il est « un bon patricien ».

Hôpital Psychiatrique de Saint-Alban en 1950, qui porte aujourd'hui le nom de François-Tosquelles [François Teste-Radio France]

Un club des malades a été créé, avec cotisations prises sur le pécule versé par l’administration pour pouvoir organiser des fêtes (carnaval, Pâques, fêtes votives, chars décorés), une bibliothèque, du théâtre, des jeux. Des séances de psychodrame, non publiques, ont lieu. Une imprimerie est créée (avec lettres de plomb) et un journal hebdomadaire, Trait-d’union, est publié : « lire un journal c’est sortir de soi, s’intéresser aux autres, à leurs joies, à leurs peines ». S’y expriment les soignants mais aussi les malades.

Saint-Alban est un lieu de soins mais aussi de réflexion (dans ce but, a été créée la Société du Gévaudan). Pendant la guerre, on voit défiler sur ces terres reculées de Lozère de grands noms, comme Georges Canguilhem (philosophe et résistant), Paul Éluard qui écrit ici, en 1943, un poème Le cimetière des fous : « Ce cimetière archipel de mémoire Vit de vents fous et d’esprit en ruine ». Après guerre, ce seront : Jean Oury, Roger Gentis (se souvenir de Guérir la vie, Maspéro, 1971), Jean Dubuffet qui s’intéresse à l’art brut (que les Nazis appelaient art dégénéré), Félix Guattari, Frantz Fanon (il a fait ici son internat, alors qu’il avait déjà publié Peau noire, masques blancs). Dans un n° de Trait-d’union (6 mars 1953), il écrit qu’il importe de garder toujours sous les yeux le passé, le présent et l’avenir : un être humain est malade s’il perd ces notions.

Tosquelles disait : « c’est une lutte contre la destruction permanente », et Jean Oury plaisantait sur la façon dont il prononçait à l’espagnol ʺpermanenteʺ. Ces pionniers de la psychiatrie institutionnelle, en sillonnant la Lozère, ont inventé la géo-psychiatrie qui a donné naissance à la psychiatrie de secteur : autant que faire se peut, on évite d’hospitaliser le malade, on le soigne chez lui.

Dans une vidéo de 1974, un patient exprime sa crainte que l’on revienne en arrière, qu’on ne les considère plus comme des humains : « Saint-Alban avait 20 ans d’avance ».

 Bande-annonce :

LES HEURES HEUREUSES / Bande annonce © DHR distribution

Très belles musiques d’Olivier Brisson : ici.

Musique sur Le cimetière des fous : ici.

Rencontre avec Martine Deyres

Martine Deyres à Auch le 14 avril [Ph. YF]

Martine Deyres s’est intéressée depuis longtemps à la psychothérapie institutionnelle : d’abord avec Fernand Deligny, puis avec Jean Oury, qu’elle rencontrait aux journées de Chimères, organisées par la revue du même nom. Puis en mars 2003, elle découvre dans Le Monde la nécrologie de Lucien Bonnafé [Pionnier de la psychiatrie ‘désaliéniste par Elisabeth Roudinesco]. Elle décide alors de faire un film sur Saint-Alban. Elle filme cet hôpital en travaux, interviewe d’anciens infirmiers et Jean Oury (qui est passé par la Lozère avant de diriger la célèbre clinique de La Borde en Loir-et-Cher). Mais cette approche ne la satisfaisait pas. Elle avait embobiné des heures de gravats, la démolition du clocher-peigne de l’église du village, l’imprimerie de l’hôpital démontée, la bibliothèque. Soudain, dans la bibliothèque de l’hôpital, un carton a été découvert : il contenait plein de bobines de films. Il y avait là un vieux projecteur à charbon, alors les bobines sont aussitôt visualisées.

Elle ne souhaitait pas faire un film sur le passé, mais parler de ce temps révolu au présent. Les films sont tournés le plus souvent en super-8, comme des films de famille : ce qui était intéressant c’était le regard que le film jette sur les personnes filmées. Bonnafé disait que « soignants et malades font œuvre thérapeutique » : il s’agissait de vivre et « de mettre en forme ce qui est vécu ». C’est ce que précise la voix off, qu’elle décide d’assurer elle-même alors que le montage était sur la fin. Elle abandonne tout ce qu’elle avait tourné précédemment, et rend hommage au producteur qui a accepté qu’il y ait deux films pour un. Les vieilles bobines ont été archivées dans une cinémathèque.

Elle rappelle le passé de Saint-Alban : durant la guerre de 14-18, les autorités font appel à Maxime Dubuisson, âgé, pour qu’il assure la direction de Saint-Alban, tous les médecins étant mobilisés sur le front. Il n’est autre que le grand-père de Lucien Bonnafé : un malade lui avait offert un jour une horloge en disant qu’elle ne sonne que « les heures heureuses ».

Pierre Puyol, ancien directeur d’un foyer de vie, dit l’émotion qu’il éprouve en voyant ce film, attestant qu’au milieu des années 1970 ce qu’il a vécu est proche de ce qui se passait à Saint-Alban : une vie communautaire, les sourires des patients. Des bons moments, des heures heureuses, lui sont revenus en mémoire.

Le Cimetière des fous à l'hôpital de Saint-Alban

Patrice Hortoneda, psychologue, auteur d’articles sur la psychothérapie institutionnelle, alors que c’est la troisième fois qu’il assiste à la projection de ce film, dit être sans voix tellement ce qui est retracé est fort et lui fait remonter à la surface les souvenirs d’un temps qu’il importe de ne pas effacer. Il a connu François Tosquelles pendant vingt ans, y compris quand Tosquelles se rendait régulièrement à Reus (Catalogne, province de Tarragone). Il travaillait avec des équipes qu’il supervisait et qui lui envoyaient des cassettes (il avait inventé les ʺgroupes-cassettesʺ). Il avait travaillé plusieurs années à Reus, avant 1939 ; il y avait créé hors de l’hôpital un service pour enfants psychotiques. Les soins étaient assurés par différents professionnels : un prof de gym, un instituteur, un musicien… Patrice Hortoneda témoigne qu’un de ses oncles, dirigeant du POUM, avait mis à disposition une maison pour ces enfants.

André Chaurand [1908-1981], futur directeur de l’école d’éducateurs de Saint-Simon à Toulouse et du centre pour enfants attenant (100 places environ), a séjourné auparavant sept ans à Saint-Alban, comme médecin-chef, auprès de Tosquelles. Il n’a jamais évoqué ces documents filmés que Martine Deyres a retrouvés : il les aurait certainement utilisés auprès des élèves éducateurs [on ne disait pas encore étudiants]. Rendant hommage à la réalisatrice, Patrice Hortoneda dit que son film « pose le mythe » : « on voit le dynamisme de Tosquelles, comment les relations humaines se tissent, tout ce tissu humain qui se trame ». Mais aussi, malheureusement, comment tout cela a été démonté, ce que symbolise très bien les images de la vente du bétail [80 à 90 bêtes, moutons, agneaux, porcs, vaches] en 1969, alors que François Tosquelles était parti depuis sept ans. Martine Deyres confirme que cette vente du cheptel représente un basculement, l’expression d’une modernisation qui va déterritorialiser la psychiatrie.

Tosquelles a réalisé un film intitulé Le Clos du Nid sur un établissement de Lozère du même nom dont il avait contribué à la création. Il y décrivait les techniques de réanimation du corps d’un enfant déstructuré, en faisant tout pour qu’il ne s’enferme pas, ne se fige pas, selon des méthodes très en lien avec celles actuelles de médiation.

Marc Salvetat, éducateur spécialisé, rappelle les années 1967-1970, et la formation des éducateurs avec André Chaurand, qui dispensait ses cours à Saint-Simon… à 7 h. du matin devant une assistance pas du tout clairsemée ; et François Tosquelles qui venait à Toulouse le samedi matin pour délivrer ses interventions auprès des élèves éducateurs. L’école d’éducateurs de Saint-Simon était reliée à un centre d’observation : les élèves prenaient un enfant pour une activité au sein d’un club et rendaient compte ensuite de ce qu’il avait fait. Le tout dans une approche pratico-théorique, très éloignée des enseignements magistraux. Il se référait à Arnau de Vilanova [Arnaud de Villeneuve] qui a vécu au 13ème siècle [et qui considérait que la théorie doit être guidée par l’acte thérapeutique] : c’est ainsi qu’il créa dès 1935 à Reus le premier hôpital de jour, ce qu’on a fait, dit Marc Salvetat, 40 ans plus tard à Toulouse.

Auguste Forestier, "La bête du Gévaudan", 1935-1949, bois, métal, dent, 33,5 x 60 x 33 cm [exposition La Déconniatrie, Les Abattoirs, Toulouse]

Les créations artistiques d’Auguste Forestier, qu’on voit dans le film, étaient vendues par lui à des paysans qui passaient par là, pour quatre sous, mais Jean Duffufet qui s’intéressait à son art n’a pas organisé de ventes (par contre, il envoyait des objets à Auguste qui les appréciait). Autre artiste remarquée : Marguerite Sirvins.

Une étudiante en soins infirmiers, qui a effectué un stage dans un hôpital psychiatrique, se dit impressionnée par l’utopie de cette époque. Le propos de plusieurs intervenants, qui félicitent Martine Deyres pour la qualité de son film, est pessimiste sur la situation actuelle où tout est aseptisé : par exemple, si un groupe fait des crêpes, elles sont ensuite jetées pour des raisons sanitaires. Il serait impossible de filmer comme l’a fait jadis cette équipe de Saint-Alban. Me souvenant des grosses entités que j’ai connues (hôpitaux de Saint-Remy en Haute-Saône ou de Saint-Ylie dans le Jura), où le nombre de malades étaient d’un millier pour un millier de personnels, le plus souvent enfermés à double tour, ayant également constaté la lenteur que mit la sectorisation en psychiatrie à s’installer [lancée par une circulaire de 1960, elle a commencé à ne prendre forme qu’au milieu des années 1970], je demande ce qu’il en est aujourd’hui des approches de psychiatrie institutionnelle. Martine Deyres répond qu’il y a beaucoup de petites équipes qui essayent de faire au mieux, mais ce n’est pas un mouvement d’ensemble, d’autant plus qu’il y a un fort empêchement : tout est fait pour entraver la liberté d’agir. Tout est très réglementé (informatique, traçabilité) laissant peu place à l’innovation. Marc Gabéran précise qu’il y a encore « un peu de ruse », pour contourner la rigidité administrative mais « il faut oser ».

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Lucien Bonnafé [RedCircle]

Lucien Bonnafé, qui fut un des pionniers de la sectorisation de la psychiatrie (aller hors des murs), regrettait que l’on soit passé « de l’internement abusif à l’externement généralisé ». Le néo-libéralisme a su utiliser une pensée moderne et fondée pour finalement faire des économies sur la santé. Résultat : des dizaines de milliers de lits supprimés, suppression du diplôme d’infirmier de secteur psychiatrique, un grand nombre de malades mentaux en prison (1/3), en Ehpad, ou en médecine générale, renvoi trop rapide à domicile, obligation de choisir entre les malades selon la gravité estimée, manque cruel de psychiatres, crise qui s’accroit actuellement provoquant des mouvements sociaux, les personnels des hôpitaux psychiatriques ne supportant plus la pression qu’ils subissent et les menaces sur la santé du public. Tout est normé, stérilisé : on est confronté à ce paradoxe que si le manque de personnel constitue un réel danger pour les malades, par ailleurs la consigne consiste à ne prendre aucun risque (principe de précaution poussé à l’extrême), quitte à déshumaniser.

Quelques établissements continuent à mettre en avant la psychothérapie institutionnelle, qui suppose de prendre en compte le fait que l’institution peut être en elle-même une cause d’aliénation. Tout va être fait pour qu’elle ne dysfonctionne pas, dans l’intérêt des employés et des malades, afin qu’elle fasse véritablement œuvre thérapeutique. Et cela passe par une adaptation constante à la réalité de la personne accueillie. Cela impose des exigences et aussi de prendre des risques, dans une société (autorités et opinion publique) qui est à l’affût du moindre incident conduisant à discréditer les équipes qui placent l’humain tout en haut de leurs préoccupations.

ʺMétiers à tisserʺ

La présentation en avant-première du film Les Heures heureuses était organisée par Ciné 32 (Auch, Gers, Occitanie), en partenariat avec l’association ʺMétiers à tisserʺ, collectif créé en 2004 rassemblant des professionnels du Gers intervenants dans les champs de la psychiatrie, du médico-social, du social, de la psychanalyse, ou de l’éducation (éducateurs, psychologues, assistants sociaux, infirmiers, médecins) dans un but de formation et d’étude.

ʺLa Déconniatrieʺ

Le Musée Les Abattoirs à Tououse a présenté récemment une exposition sur la psychiatrie et ses liens entre l’art brut et l’art moderne, en s’appuyant sur le parcours de François Tosquelles.

. France Culture, deux épisodes de 28 mn chacun sur Saint-Alban, lieu d’hospitalité : Un asile à l’abri de la folie du monde et Une révolution psychiatrique.

. Série d’articles de Libération sur Saint-Alban : ici

. Les Heures heureuses ont une page de blog sur Mediapart : ici.

. Voir interview de Martine Deyres sur le site d’Archipop : “Ces images font partie d’un mouvement thérapeutique très subtil où repenser une institution, c’est repenser son quotidien”

. La pédopsychiatrie perdue en rase campagne, YF, 27 novembre 2018.

L’hécatombe des fous

. L’Extermination douce. La mort de 40 000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques en France, sous le régime de Vichy, par Max Lafont, éd ; Le Cellier-Ligné, 1987. L’auteur, psychiatre lyonnais qui a connu Paul Balvet, défend la thèse selon laquelle le gouvernement de Vichy aurait délibérément laissé mourir de faim des malades mentaux pour procéder de façon moins expéditive que les Nazis à l’extermination des fous. Le 10 juin 1987, Le Monde reprend à son compte cette accusation. Un roman, Patrick Lemoine, psychiatre du Vinatier, publie un roman, Droit d’asiles, qui met en scène un couple d’infirmiers qui assiste, dans cet hôpital, à la famine qui fauche 2000 malades. La presse évoque un « génocide ».

. L’hécatombe des fous, la famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation, par Isabelle von Bueltzingsloewen, Flammarion, 2007. L’historienne, dans un ouvrage de plus de 500 pages, confirme le nombre de morts en constatant la surmortalité (s’appuyant sur des statistiques détaillées et une argumentation fournie) mais récuse la volonté exterminatrice. La France était soumise aux restrictions, les Français valides se débrouillaient comme ils pouvaient pour compenser les manques alimentaires, les hôpitaux étaient confrontés à d’énormes difficultés d’approvisionnement : on peut considérer que l’État français, de Vichy, ne s’est pas préoccupé des malades mentaux, les a délaissés, mais beaucoup de documents montrent que des directeurs d’hôpitaux font tout pour tenter de contrer cette catastrophe.

. L’hécatombe des fous, documentaire d’Élise Rouard, 75 mn, 2017. Bande-annonce : ici. Voir l’article de la réalisatrice dans le Monde du 8 mai 2018 : Corps sans vivres.  Article en accès libre : ici.

Sortir de la forteresse asilaire

. Histoire de la psychiatrie de secteur ou le secteur impossible ?, Recherches, mars 1975, réalisé par Lion Murard et François Fourquet, dessins de Misha Garrigues. Ouvrage de 600 pages (60 francs à la parution, 60 euros aujourd’hui sur internet) : monument sur le sujet qui, souvent sous forme de débats, recueille les témoignages de Bonnafé, Tosquelles, Daumézon, Guattari, Oury, et confronte selon diverses thématiques les paroles de 1975 avec les écrits passés de Frantz Fanon par exemple…

[arch. perso. YF]

Plusieurs passages sont consacrés à Saint-Alban. Où l’on voit par exemple, pendant la lutte contre l’Occupant, quel a été l’engagement (armé) de Bonnafé pour qui l’œuvre de salubrité publique qu’il appelle de ses vœux consiste « à ne prétendre assumer ses responsabilités dans l’intra-psy qu’en corrélation étroite avec des engagements intenses dans l’extra-psy ». Où l’on voit aussi que le secteur n’est pas une recomposition, en milieu ouvert, de l’hôpital : comme toute intervention sociale, éducative, médicale ou médico-sociale de secteur, toutes les relations sont changées, avec les individus, les malades, les familles, les jeunes. Le ou la professionnelle n’a plus la sécurité ou le cadre de l’établissement et des encadrants mais sa seule capacité relationnelle, de conseil, de soutien, éventuellement thérapeutique.

"Monsieur Deligny, vagabond efficace"

Ce film Les Heures heureuses a connu les avatars du confinement, sa sortie ayant été retardée. Il en a été de même pour un autre film, Monsieur Deligny, vagabond efficace, de Richard Copans, que j’ai vu au festival Indépendance(s)&Création de Ciné 32 à Auch en octobre 2019 et qui devait sortir en salle… le 18 mars 2020, au lendemain du premier jour du premier confinement. Richard Copans, qui avant de s’intéresser à la psychiatrie et aux enfants autistes, filmait les ouvriers en grève, nous avait expliqué comment, dans les années 1970, il avait rencontré dans les Cévennes le monde de Deligny. Son film cheminait tout au long du parcours du pédagogue célèbre, qui visait à refuser l’utilisation des méthodes comportementalistes dans le traitement des enfants autistes. Il espérait que son film soit vu par les travailleurs sociaux. Malheureusement, sa distribution a été fortement perturbée.

Illustration de Pierre Pintore, extraite du documentaire "L'Hécatombe des Fous"

Billet n° 674

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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