Travail social en lutte

Jeudi matin, des personnels du secteur social et éducatif du Conseil Départemental du Gers à Auch étaient en grève. Réunis devant l’Hôtel du département, ils ont exprimé une souffrance dans l’exercice de leur mission, qui a ses raisons locales mais rejoint ce que vivent et subissent bien des travailleurs sociaux dans ce pays.

Ce 24 juin, devant l'Hôtel du département du Gers [Photo YF] Ce 24 juin, devant l'Hôtel du département du Gers [Photo YF]

Une cinquantaine d’agents étaient présents devant l’Hôtel du Département pour exprimer leur ras-le-bol (beaucoup, en grève, ne pouvaient venir jusqu’à Auch). De façon générale, ils et elles dénoncent des conditions de travail insupportables : surcharge, manque d’effectifs et surtout non remplacement des absents. Véritable cercle vicieux : l’ambiance est telle que cela ne favorise pas les recrutements et la Direction générale a beau jeu de dire que les offres d’emplois ne trouvent pas d’écho.

Taillables et corvéables à merci

Les personnels de l’Aide Sociale à l’Enfance [ASE] sont en première ligne dans la contestation de leurs conditions de travail : j’interroge une assistante sociale qui, avec une triste ironie, me demande si elle peut pleurer avant ou s’il faut attendre la fin des explications.

Les agents se sentent taillables et corvéables à merci : toujours plus de tâches à accomplir, surcharge du nombre de suivis, effectuer de nombreuses visites médiatisées (alors que des établissements sont censés le faire), roue de secours pour d’autres services qui renvoient en permanence sur l’ASE (des établissements spécialisés ferment le week-end ou suppriment l’internat, ce qui contraint d’autant plus l’ASE à prendre le relai, parfois en urgence), absence de discussion entre la hiérarchie et le terrain, non remplacement des congés maladie ou maternité (et quand il y a d’aventure un remplacement, le nouvel agent s’en va rapidement en établissement où il trouve un meilleur salaire et des conditions de travail plus adaptées), enquête à la demande du Procureur sans aucun délai accordé (alors même que le Parquet n’est pas habilité à demander ce genre d’enquête aux professionnels du Département, ceux-ci n’étant pas les agents du Procureur : l’ASE n’a à faire retour au Procureur que s’il s’agit d’un signalement aux autorités judiciaires, la situation familiale ayant été évaluée comme dangereuse pour les enfants), des placements décidés par le Parquet pour 72 heures plutôt que de prendre des Ordonnance de Placement Provisoire [OPP] afin de contraindre le département à organiser sur le champ un placement.

Des avocats imposent des conditions irréalistes, approuvées par les magistrats : comme l’obligation de donner le mercredi des nouvelles d’un enfant placé, alors que les parents ont vu l’enfant le mardi et le reverront le jeudi.

Les assistantes sociales de secteur se plaignent également de devoir assurer le suivi de situations préoccupantes de la protection de l’enfance faute pour leurs collègues de l’ASE de pouvoir assurer toutes leurs missions (ainsi elles assurent des suivis d’Aide Éducative à Domicile [AED] que devraient exercer les travailleurs sociaux de l’ASE et effectuent aussi seules des évaluations de situations préoccupantes qui devraient l’être avec leurs collègues de l’ASE).

[Ph. YF] [Ph. YF]
Les professionnels sont démoralisés, ils ne voient plus le sens de leur action, n’ayant plus le temps de réfléchir. Les Placements À Domicile [PAD], prévus par la loi du 5 mars 2005, qui nécessitent un suivi intensifié, n’ont fait l’objet d’aucune réflexion, alors même qu’ils ne sont réalisables que si l’on met des moyens pour exercer une telle mesure nécessitant une présence très régulière dans la famille, avec placement de secours en établissement en cas de problème.

Un établissement est chargé d’assurer ces mesures mais, finalement, les équipes enfance du Département en effectuent bien davantage. Une mesure prévue par la loi du 5 mars 2007, l’AESF [Accompagnement en Économie Sociale et Familiale], n’est toujours pas mise en place (pourtant elle est obligatoire avant une éventuelle mesure judiciaire de gestion des prestations familiales).

Certains professionnels font des burn-out ou abandonnent le métier. Comme souvent dans le secteur social, la fatigue des personnels n’est que peu liée au comportement des publics (même si les situations familiales s’aggravent, qu’il y a parfois de tensions, et que les problèmes psychiatriques s’accroissent) mais plutôt à une organisation insatisfaisante et à un portage de l’activité travail social par l’autorité politique insuffisante, incompétente ou maladroite. Les professionnels expriment le fait que le mal-être qu’ils éprouvent se répercute sur les familles qui perçoivent les manques, ce qui provoque de l’agressivité en retour. Situation déjà dégradée avant la Covid, accentuée depuis.

Par ailleurs, ils ne parviennent pas à récupérer les heures supplémentaires qu’ils et elles effectuent, et c’est à ce moment qu’on leur annonce une réduction des jours de congés et du nombre de RTT (pour répondre aux injonctions gouvernementales).

Le drame de l’Aube

Ce jeudi matin, un délégué du syndicat Sud/Solidaires rappelle que le malaise à la Direction Générale Adjointe de la Solidarité est ancien, et que suite au meurtre d’une travailleuse sociale dans l’Aube, des professionnels de terrain se sont offusquées du silence médiatique sur ce tragique évènement [voir mon article du 15 mai ici]. Peu après, une assistante sociale du Département du Gers était agressée : la réaction de l’institution a été jugée tardive, ce qui a conduit une assemblée générale à décider cette journée de grève et d’action. FO soutient l’action, la CGT ne s’est pas prononcée. Le Président du Conseil Départemental, Philippe Martin, ancien ministre de l’environnement sous François Hollande, a refusé de recevoir une délégation, pris par la campagne électorale départementale, son siège étant lui-même en renouvellement. Le Directeur Général des Services [DGS] a reçu dernièrement une délégation, notant que certaines revendications relèvent de sa fonction administrative, d’autres dépendant d’une décision politique.

La présidente de l'association départementale des assistantes familiales [Ph. YF] La présidente de l'association départementale des assistantes familiales [Ph. YF]
La parole est donnée aux participants qui seront nombreux et nombreuses à intervenir, micro en main : l’une rappelle le cas d’une de ses collègues, en burn-out. Dans l’assistance, sont présents des professionnels du Service d’Assistance Éducative (SAE, exerçant des mesures éducatives judiciaires) et aussi plusieurs assistantes (et assistants) familiales. Ces dernières expriment leur solidarité avec les travailleurs sociaux ajoutant que leur propre travail est difficile (a fortiori dans la période des confinements) : le malaise général impacte leur prise en charge des enfants. Pourtant, elles ne veulent pas se mettre en grève, c’est impossible pour elle, comment feraient-elles avec les enfants ? Elles se sentent isolées, et regrettent d’être moins accompagnées par les travailleurs sociaux (souvent ce n’est que par mail).

Pendant le confinement, les enfants étaient conduits pour une visite médiatisées à la Maison Départementale Enfance Famille [MDEF] et l’assistante familiale devait attendre longtemps dans sa voiture et dans le froid, avec le sentiment d’être maltraitée, et de ne pas faire partie de l’institution. Certains partenaires expriment auprès d’elles, de façon incorrecte, leur défiance envers l’ASE et incitent les AssFam à courcircuiter l’ASE. L’institution impose des conditions sévères aux assistantes familiales. L’un s’interroge : « sommes-nous seulement des hôtels ou des taxis ». Fatiguées, des assistantes familiales ont décidé d’arrêter, ce qui, évidemment, complique la tâche de l’ASE.

Une participante, agent administratif, apporte son soutien aux travailleurs sociaux, rendant hommage à leur ténacité, alors qu’ils subissent « la violence de l’institution » mais aussi des parents (elle voit la teneur de certains courriels envoyés par ces derniers). Elle estime que ce qui se paye sur le terrain ce sont les dysfonctionnements du central et regrette que les administratifs présents au central ne sont pas présents dans ce rassemblement pour exprimer leur solidarité.

En résumé, « ce qui est demandé n’est pas extravagant » : remplacer les absents, réduire le nombre de suivis, embaucher pour y parvenir et faire en sorte que les postes soient attractifs (primes et conditions de travail).

L’équipe de la Maison Départementale de la Solidarité [MDS] de Mirande lit un texte qui retrace bien le malaise exprimé par les agents, et dont la qualité d’analyse rejoindra certainement celle que  nombre de travailleurs sociaux peuvent faire dans d’autres départements [voir ci-après].

Applaudissements après la minute de silence et appels au Président [Ph. YF] Applaudissements après la minute de silence et appels au Président [Ph. YF]

Une minute de silence et une de chahut

Puis le personnel entre dans l’Hôtel du Département où est respectée une minute de silence, puis… une minute de chahut. Le Président est appelé par la foule, le DGS arrive : il explique que le Président étant en campagne, il ne peut recevoir de délégation. Il faut attendre que la nouvelle assemblée soit installée.

Le Directeur Général des Services vient au devant des personnels [Ph. YF] Le Directeur Général des Services vient au devant des personnels [Ph. YF]
Il relève les moyens qui ont été injectés ces dernières années, dit qu’il « « a vu de la souffrance sur le terrain », mais il ne peut recruter si personne ne veut venir (ce ne serait pas une question budgétaire). « Vos revendications globales sur le social sont légitimes ». Des intervenants s’étonnent que pendant une campagne électorale un Président ne puisse plus entendre les agents de son administration.

Il est envisagé d’aller perturber la soirée électorale de ce soir à Condom où sera Philippe Martin ou de s’enchaîner devant une MDS, comme cela a été fait l’an dernier en Haute-Garonne. Finalement, il est décidé un préavis de grève pour jeudi et vendredi prochain, avec présence dans l’hémicycle lors de l’élection du nouveau président (ou d’une présidente) jeudi avec demande de réception immédiate d’une délégation, déjà constituée.

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Texte de l’équipe de la Maison départementale de la Solidarité de Mirande (Gers) : travailleurs sociaux [TS] de l’ASE, de la polyvalence de secteur, de l’insertion, des personnes âgées (APA) et agents administratifs.

Depuis plusieurs années, la charge de travail des travailleurs sociaux augmente. Cet état de fait est accentué par la crise sanitaire.  Il est aussi la résultante notamment, de l'absence des services publics et administrations sur les territoires, de la paupérisation de la population, de son vieillissement et de l'augmentation des situations d'enfance en danger portées à la connaissance des équipes du  service social départemental.

Face à cet accroissement des situations, des moyens ont été mis en œuvre par le Conseil Départemental, mais ils sont en décalage avec la courbe de croissance de la charge de travail, et parfois, inadaptés.

Aujourd'hui, les équipes enfance souffrent particulièrement. Elles se trouvent face à une incapacité d'assurer la totalité de leurs missions avec qualité et efficience.  Les équipes se retrouvent à faire des choix, à définir des priorités d’intervention au détriment de situations qui finissent par se dégrader.

Présentation du texte de l'équipe de Mirande [Ph. YF] Présentation du texte de l'équipe de Mirande [Ph. YF]
Elles sont en effet contraintes d'effectuer les mesures administratives : PEA, AED, AEJM ou APJM, AP [Période d’Évaluation Approfondie ; Action Éducative à Domicile ; Aide Éducatif Jeune Majeur ou Accueil Provisoire Jeune Majeur ; Accueil Provisoire, placement avec l’accord des parents sans mesure judiciaire] ainsi que les mesures judiciaires.  Elles assurent l’accompagnement des enfants confiés à l’ASE en famille d’accueil et en établissement.  Elles sont chargées des visites médiatisées et des suivis de PAD. Elles recherchent, accompagnent et forment les assistants familiaux. Elles font face aux demandes croissantes des établissements qui, bien que spécialisés dans l'accueil d'enfants en situation de handicap, n'assurent plus l'accueil en internat et transfèrent la charge de ces accueils sur le Conseil Départemental.  L'ASE doit alors se substituer à ces établissements, ce qui génère un surcroit de travail pour les travailleurs sociaux et des difficultés pour les familles d'accueil contraintes d'accueillir ces enfants en situation de handicap. 

Dans certains cas, au vu de l'engorgement des services exerçant des mesures judiciaires (PJJ, SAE, SEMOG), les équipes enfance et de polyvalence du Conseil Départemental doivent intervenir dans les situations où des mesures sont ordonnées par décision judiciaire mais non mises en place.  Mais dans quel cadre, à quel titre et avec quelle responsabilité ? Et quel message cela envoie-t-il aux familles ? 

La multiplicité des missions et des tâches positionne les travailleurs sociaux Enfance [TSE] à toutes les places, générant confusion, parfois rancœur et agressivité de la part des familles qui ne se repèrent pas dans ces organisations.  Ces modes d'intervention recréent parfois de la violence symbolique pour les familles, alors même qu'elles sont censées pacifier les situations et extraire les enfants des violences intrafamiliales qu'ils subissent.  Ces organisations institutionnelles « désorganisées » provoquent un état d'insécurité dans le travail des TSE.

Mode « action/réaction »

Par ailleurs, certains dispositifs, mis en œuvre depuis quelques années, n'ont jamais fait l'objet d'une réflexion sur le cadre ni les modalités d'intervention. Les interventions s'effectuent sous un mode « action/réaction » qui ne permet plus d'assurer les bases mêmes de notre travail.

Ainsi, les visites médiatisées et PAD sont exercées sans aucun cadre défini : nombre maximum de mesures par travailleur social (gage de qualité et de sécurité), intervention en binôme ou seul, lieux de réponse inexistants, absence de contractualisation avec les familles du fait de  l'incapacité d'établir les PPE (Projet Pour l’Enfant), par manque de temps.

Sur une MDS, 20 PAD sont actuellement exercés, sans que le temps n'ait été dégagé aux TSE pour assurer cette mission qui prend de l'ampleur au fil des mois. L'intervention sans réflexion préalable sur ce qui constitue un PAD ne permet pas de différencier cette mesure d'une simple mesure administrative pour les familles.  Celles-ci ne voient parfois pas de différence entre un PAD et une AED. La difficulté, voire l'impossibilité, de présenter dès le début du placement un lieu de réponse ne sécurise pas le dispositif. L'absence de cadre pose enfin la question de la responsabilité : en cas de grave incident, le TSE sera désigné comme « coupable d'office », alors que l'institution ne lui aura pas donné les moyens d'exercer ses missions.

Concernant les Visites Médiatisées [VM], la création d’un service spécialisé n'a en rien soulagé certaines équipes qui ont poursuivi l'exercice de l'intégralité de ces VM, sans en avoir, là encore, les moyens (pas de lieu adapté : VM devant être effectuée dans un bureau administratif ou devant la MDS, sans accès aux espaces de convivialité ; horaires proposés parfois totalement inadaptés au rythme des familles mais contraints, du fait de l'indisponibilité des TSE). L'impossibilité d'offrir un cadre adapté à ces VM génère agressivité de la part des familles et épuisement des TSE.

Il semble que lorsque des conventions sont passées avec des services prestataires, des modalités précises d'intervention soient négociées et le cadre fixé correctement respecté (sur le nombre de mesures notamment). Pourquoi les agents du Conseil Départemental ne bénéficieraient-ils pas d'un cadre d'intervention précis ? Pourquoi les agents du Conseil Départemental devraient-ils être les seuls à devoir absorber le surcroit de mesures imposées par l'institution judiciaire, à moyens constants ?

En interne, certaines missions ou organisations de services ne pourraient-elles pas être réinterrogées ou réorganisées ? Par exemple, à ce jour, malgré l'existence d'une fiche navette entre les MDS et l'UFAS [Unité de Formation, d’Agrément et de Suivis des assistants familiaux et de l’adoption], les TSE déploient beaucoup de temps et d'énergie à rechercher les assistants familiaux. Ne serait-il pas possible de réfléchir à une meilleure efficience du service ?

La question des missions des partenaires et de celles du Conseil Départemental concerné d'ailleurs toutes les politiques publiques. Pourquoi le Conseil Départemental consent-il à rémunérer ses agents pour effectuer des missions que d'autres services, qui se sont retirés du territoire, devraient exercer ?  Pourquoi les agents du Conseil Départemental doivent-ils pallier systématiquement le désengagement des services (CAF, CPAM, CARSAT..) sans que personne ne s'interroge sur ces mutations et sur ce que cela implique en terme de charge de travail ? Pourquoi une institution comme le Conseil Départemental, chef de file de l'action sociale, n'est-il pas en mesure de négocier des partenariats permettant aux travailleurs sociaux de bénéficier d'accès réservés et pertinents aux techniciens des services partenaires ? Des conventions de partenariat facilitant les échanges permettraient peut-être de gagner du temps dans les démarches effectuées par les travailleurs sociaux de polyvalence notamment et de mieux absorber le flux des demandes.

La réforme de l’assurance-chômage

Demain, le défi de la réforme de l'assurance-chômage attend les travailleurs sociaux de polyvalence et les équipes RSA.  Le Conseil Départemental s'est-il donné les moyens de réfléchir sur ces nouveaux publics et sur les propositions d'accompagnement possibles ? De même, l'émergence exponentielle des personnes souffrant de troubles psychiatriques est repérée depuis plusieurs mois. Les travailleurs sociaux accueillent ce public qui, parfois, ne relève pas de leur compétence, mais sans relai possible.  Où en est le Conseil Départemental sur la réflexion relative aux liens avec les établissements de santé mentale ?

De nombreuses questions se posent.  Elles insécurisent les travailleurs sociaux. Les cadences de travail de certaines équipes ne sont plus possibles. Certains agents sont dans l'impossibilité de sécuriser les familles qu'ils accompagnent et d'assurer des suivis réels. Leur équilibre personnel, parfois psychique, est mis à mal et ils prennent de plus en plus de risques. L'institution ne peut plus être aveugle face à cette dégradation de la situation. Au-delà de la création de nouveaux postes, des ajustements et des réorganisations sont à penser. Mais les groupes de travail successifs qui mobilisent un temps et ne sont pas suivis d'effet ou dont les conclusions sont balayées par le groupe de travail suivant (par exemple concernant les Informations Préoccupantes) ne sont plus la solution. 

Actuellement, le service rendu au public n'est plus acceptable. De plus en plus de collègues sont en arrêt, broyés par une institution devenue trop distante avec ses agents où certaines directions communiquent a minima sauf en mode de contrôle. Une défiance s'est renforcée vis-à-vis des directions qui sont pour certaines complètement éloignées du terrain, déconnectées de la réalité sociale et dont les décisions et axes de travail sont en inadéquation.

Une question se pose : est-ce une volonté politique ?

Les travailleurs sociaux veulent retrouver du sens à leur pratique et les moyens d'exercer leurs missions décemment.

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Pendant l'attente de la réponse du Président, viendra-t-il rencontrer le personnel mécontent ? [Ph. YF] Pendant l'attente de la réponse du Président, viendra-t-il rencontrer le personnel mécontent ? [Ph. YF]
Ce texte est approuvé par l’assemblée réunie devant l’Hôtel du département ce jeudi 24 juin, applaudi et même ovationné. On entend encore des propos tels que : « on aimerait retrouver notre cœur de métier ». Un jeune éducateur dit qu’on ne fait pas ce métier pour de l’argent : « ça se saurait ». Il rêve d’une institution qui, fournissant les moyens nécessaires, laisserait plus d’autonomie aux professionnels pour faire des propositions, élaborer des projets, mettre en place des innovations, se lancer dans des expérimentations.

Certes, mais cela suppose une administration centrale forte, capable de lâcher du lest, capable de mettre en place une organisation facilitant justement ces initiatives de terrain. Quiconque, connaissant le secteur social et éducatif, sait que bien souvent le système fonctionne (tant bien que mal) grâce à l’investissement, au dévouement et aux initiatives des professionnels de terrain, y compris quand le central est défaillant. Le déroulement des campagnes aux élections départementales en cours dans le pays est de mauvais augure : la question de la Protection de l'enfance, une des missions essentielles des Départements, n'a été abordée quasiment nulle part.

[Ph.YF] [Ph.YF]

Additif le jeudi 1er juillet 2021 :

Action sociale : « On a touché le fond »

Suite à l’action menée par les travailleurs sociaux du Conseil Départemental du Gers, décrite ci-dessus, Philippe Martin, Président, a voulu attendre le second tour des élections départementales pour recevoir leurs représentants. C’est ainsi que, le mercredi 30 juin, il a reçu longuement une délégation forte d’une vingtaine de membres, qui lui a dit que le problème majeur était l’absence de projet à la Direction Générale Adjointe de la Solidarité (DGAS), « où on gère la pénurie depuis des mois et même des années ». À quoi le Président a répondu que désormais la DGAS était sa priorité. Il était entendu autour de la table qu’« on a touché le fond ».

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Au lendemain de cette entrevue, ce matin 1er juillet, une cinquantaine d’intervenants sociaux et éducatifs se sont rassemblés dans le parc de l’Hôtel du Département, à l’initiative de Sud/Solidaires, la CGT et FO, pour définir la poursuite de l’action. Auparavant, un relevé officiel des décisions était alors décortiqué point par point. Beaucoup étaient dubitatifs à l’annonce de créations de postes dont la plupart étaient déjà prévus. Quant à la revoyure dans six mois, certain·es redoutaient que ce soit comme souvent : que cela fasse « pschitt » ! Sans suite. Toutes et tous s’accordaient pour dire qu’il y a un problème d’effectifs, dus à un surcroît de travail (aggravation notable des situations sociales ces dernières années), à une mauvaise organisation générale, mais qu’il y a aussi un problème de ressources humaines, de soutien aux équipes, et de nécessité de recrutements compétents, en particulier pour les postes d’encadrement. Le Département du Gers n’est pas le plus mal doté en postes éducatifs et sociaux, mais cela ne suffit pas à résoudre le malaise que vivent les équipes de terrain.

Le Président a proposé aussi de traiter avec les partenaires qui trop souvent se défaussent sur le dos des agents du Conseil Départemental, en se désengageant sans autre forme de procès. Il a eu cette formule : le CD est « comme un toboggan qui reçoit les paquets », ajoutant qu'« il importe de changer de paradigme », et de repositionner le Département différemment, avec redéfinition des règles du jeu entre institutions. Les établissements ou des assistantes familiales (en nombre insuffisant) ne pouvant accueillir des enfants placés, ce sont les professionnels de terrain qui compensent, dans le cadre de mesures souvent non adaptées, comme les Placements À Domicile (PAD).

Quant à l’attractivité des métiers, le Conseil Départemental a toute l’attitude pour y contribuer non seulement en améliorant les conditions et l’ambiance de travail mais aussi en accordant des primes plus importantes, comme c’est le cas dans d’autres départements (jusqu’à 300 euros de plus).

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Après un travail en quatre groupes, cette assemblée générale se prononce : pour un nombre de suivis ASE limité à 25 enfants (ce qui est le cas pour le service d’Action Éducative en Milieu Ouvert [AEMO], sur décision judiciaire) ; pour que les assistantes sociales de secteur ne se retrouvent pas à devoir suivre des situations de danger qui devraient être assurées par les équipes ASE ; pour que la vigilance porte sur tous les secteurs de l’action sociale : enfance (ASE) mais aussi service social de secteur, PMI, insertion, personnes âgées (APA) ; pour que l’on ne se contente pas de simples courriers aux autres institutions mais pour que de véritables protocoles soient signés ; pour que les cadres de l’ASE ne soient pas les seuls à obtenir des avantages ce qui est vécu comme du « mépris » (comme la prime Covid, que les professionnels de terrain, qui pourtant étaient justement sur le terrain, n’ont pas eue) ; pour que les salaires du public soient comparés à ceux du privé ; pour que toute absence (maladie, maternité) soit remplacée immédiatement ; pour qu’un service de PAD soit créé, comme dans beaucoup de départements (car actuellement cette mission est assurée pour l’essentiel par les équipes ASE dans de mauvaises conditions, donc dangereuses) ; pour que les évaluations des Informations Préoccupantes (IP) ne soient pas effectuées par les AS de secteur seules. Enfin, ne pas attendre six mois pour refaire le point avec le Président, prévoir cette rencontre dans trois mois, fin septembre. Il importe de trouver les modalités efficaces pour faire pression (grève, droit de retrait) car une voix s’élève dans cette assemblée : on hésite à se mettre en grève car « on aime notre travail, mais ils en profitent ». Ces conclusions seront portées par une délégation cet après-midi au Directeur Général des Services.

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NB : Depuis plusieurs années, je couvre pour ce blog Social en question ou seulement sur ma page Facebook, des évènements sociaux se déroulant dans le Gers, comme la lutte des intermittents et précaires, ou celle des soignants du Centre Hospitalier du Gers (HP), pour ne citer que deux exemples récents. Je me dois de préciser que, jadis, j'ai travaillé au Conseil Départemental du Gers (chef d'une MDS, puis bien plus tard, directeur de l'action sociale territorialisée). J'ai quitté cette institution depuis dix ans. Des professionnels participant à cette action du 24 juin m'ont prévenu hier soir et ce matin, espérant que j'en rendrais compte. 

Billet n° 625

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

 

 

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