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Billet de blog 28 nov. 2022

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Noémie Calais, éleveuse : ne pas trahir l’animal

Noémie Calais et Clément Osé publient « Plutôt nourrir » qui aborde sans tabou et avec clarté tous les aspects de l’élevage paysan, y compris la bientraitance et la mort de l’animal. Entretien exclusif avec Noémie.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce livre est un dialogue, par textes interposés, entre Noémie Calais et Clément Osé, une éleveuse et un auteur-jardinier installé sur une ferme décroissante, une jeune femme favorable à la consommation de viande et un jeune homme presque végane. Tous deux passés par Sciences Po.

Noémie, qui a connu les cochons au Pays de Galles, veut au départ se lancer dans le Gers, faire du maraîchage et de l’élevage (porcs, volailles, chèvres), le tout dans une ferme pédagogique, avec le souci de transmettre. Bien vite, il lui faut abandonner la multi-activité et elle se concentre sur les porcs noirs. Quant à la transmission, ce livre en est un des aspects. Dès parution, les médias l’ont invitée pour qu’elle en parle, et elle en parle bien. Normal : ce livre se lit d’une traite, même si on n’est pas particulièrement connaisseur du sujet. D’abord, c’est bien écrit, pas ampoulé, parfois poétique chez Noémie. Ensuite le texte se déroule sans délayage, à chaque phrase ils avancent une idée. L’alternance entre Clément et Noémie est bien conçue, les positions s’entrechoquent ou se complètent. Il y a une franchise sur les divergences, une honnêteté sur les difficultés rencontrées, les problèmes ne sont pas escamotés, que ce soit avec les personnes, avec le système ou sur la question de manger ou non de la viande. Dialogue passionnant, bien que sur la barrière animal/être humain, j’aurais aimé que cela aille plus loin mais Noémie répondra à mes questions sur le sujet.

Noémie raconte son parcours d’éleveuse : se retrouver dans un monde masculin, viriliste même, mais elle ne se revendique pas particulièrement féministe. Elle pense que le clivage n’est plus tant entre femmes et hommes, grâce aux combats menés par les agricultrices des générations précédentes, qu’entre les paysans et le reste de la société. Elle espérait s’assurer un salaire de 1000 euros par mois, mais un grand nombre de paysans sont sous le seuil de pauvreté. Ils sont les plus exposés au suicide. Il faut parfois faire appel à l’aide au répit, c’est-à-dire un remplaçant pendant une semaine sur la ferme quand le mal-être est trop fort.

[Photo Clément Osé]

Même si le lieu où elle est installée avec d’autres, Les Bourdets (105 ha), n’a pas le décor de Toscane (c’est plutôt Le Havre, décrit Clément), sa vie est ici : le Gers est son Amérique. D’ailleurs, elle décrit le porc noir, débonnaire, avec « le béret sur le front, tranquille comme un Auscitain en terrasse » (1).

Clément Osé n’avait pas trop regardé les vidéos de L214, mais, écrivant sur l’élevage, il prend la peine d’en visionner quelques-unes : en particulier un petit cochon, ventre ouvert, grignoté par ses frères devenus fous. Noémie lui a expliqué que la surconcentration et l’enfermement provoquent du stress et des troubles du comportement. Dans les élevages industriels, les porcs ont les dents limées et les queues coupées pour éviter le cannibalisme des animaux stressés dans des hangars trop étroits.

Il regarde une vidéo sur les abattoirs et la violence de cette mort industrialisée. Il décrit alors ce qu’il a vu auprès de Noémie lorsqu’elle amène ses animaux à l’abattoir. Ils supportent mal le transport et sentent que la mort rode. Clément fait a posteriori l’expérience de la mort de l’animal sur sa ferme béarnaise car il a fallu un jour abattre un bélier qui boitait. Il décrit comment l’animal est accompagné dans cette mise à mort, jusqu’à une chanson rituelle, en quechua, apprise au Pérou et bougie allumée : « nous avons besoin de donner un sens à cet acte (…) pour le rendre acceptable, pour nous convaincre qu’on fait au mieux ». Il se demande si dans 50 ans manger des animaux passera pour un acte d’une barbarie archaïque. Il rappelle cependant que la prédation existe dans la nature et que « la domestication des animaux est constitutive de l’histoire humaine ». Il avait trouvé au début les explications de Noémie un peu hypocrites . Elle veut les abattre elle-même pour les accompagner jusqu’au bout : « Elle veut leur donner une belle mort après leur avoir donné une belle vie ». Elle a fini par le convaincre : il la décrit comme « une éleveuse qui relie la vie et la mort avec tout ce qu’elle a d’humanité ». Il cite Charles Stépanoff, La Mort et l’Animal, qui montre comment notre lien à l’animal s’est de plus en plus centré sur le prisme de la souffrance, s’éloignant de la prise en compte de son rôle écosystémique. L214 prend rarement la défense des lombrics si nécessaires pour la fertilité des sols… et concernant l’alimentation végane, Clément en appelle à la cohérence : « certains produits véganes sont issus de l’agriculture chimique et de terres ravagées par les machines », ce qui est vrai aussi pour certaines productions pourtant estampillées Agriculture biologique.

Clément Osé [Ph. CO]

Noémie aimerait que chaque consommateur fasse l’expérience de la mort de l’animal, pas pour le culpabiliser mais parce que « sinon il mange de l’ignorance », écrit-elle. Ses cochons « vivent juste leur vie de cochon », dans les meilleures conditions. Pourtant, elle se rémunère par leur mort, sans, bien évidemment, qu’ils y consentent : « ma seule façon de vivre avec cette idée, de côtoyer ce dilemme en conscience, c’est la promesse que la mort de l’animal n’est pas la finalité de son élevage. Si mes cochons servent leur écosystème en en étant les poubelles, les tondeuses, les fertilisants, alors ils ont un rôle à part entière dans le cycle des vivants. L’acte de mort vient alors réguler un nombre, rétablir un équilibre ». Elle a même réduit son cheptel justement pour que la mort ne soit qu’occasionnelle. Elle tient à préciser qu’elle n’est pas viandarde, elle ne consomme de la viande que lorsqu’elle reçoit.

Elle défend son modèle paysan et agroécologique qui ne représente que 1 pour 1000 de la production de porcs en France, qui est « plus juste pour la terre et les hommes » et qui « crée de l’emploi, puisque les politiciens n’ont que ce mot à la bouche ». Si l’industrie crée environ trois postes pour 6000 cochons, de petits élevages comme le sien en créeraient quatre-vingt-cinq. Et son empreinte carbone est dérisoire. Clément renchérit : aujourd’hui 29 millions d’hectares de terres sont cultivées en France. Si l’on voulait nourrir la population sans intrants de synthèse et en relocalisant la production, il faudrait disposer de 42 millions d’hectares. Mais si la population ne consommait ne serait-ce qu’un quart de viande en moins, la France pourrait être autosuffisante, sans importations, car 27 millions d’hectares de terres cultivées suffiraient (on l’aura compris, ce n’est pas une règle de trois). Un seul hic : au lieu de 400 000 agriculteurs, chiffre actuel en constante baisse à cause du manque de renouvellement post-retraites, il en faudrait 1 056 000 !

Comme les éleveurs de volailles, elle défend le plein air, la possibilité pour ses animaux de s’ébattre dehors, courir en pleine santé. Elle rend compte de la lutte menée par les éleveurs, qui, avec la grippe aviaire l’année dernière, ont été contraints, sur l’ensemble du territoire, de « claustrer » leurs animaux - même en bio, même en label de qualité, alors que la très grande majorité des cas se transmet au sein de la filière industrielle. Dans certaines régions, à charge pour les éleveurs de tuer leurs animaux en coupant la ventilation des bâtiments pour asphyxier les volailles, et, comme si la coupe n’était pas déjà pleine, d’enterrer eux-mêmes des milliers de tonnes de cadavres. Elle s’oppose donc à la « mise à l’abri », euphémisme pour dire enfermement et mise en danger physiologique des animaux. Elle redoute qu’on impose la claustration des cochons car l’arsenal des mesures de « biosécurité » se propage lentement mais sûrement à la filière porcine.

Noémie ne cache pas combien la tâche est lourde, en masse de travail, en dépenses (elle vient de se ré-endetter pour cinq ans pour refaire ses clôtures aux normes). Le bio est en berne (baisse des ventes dans les épiceries) alors que les charges augmentent. Le prix de la terre a doublé en 15 ans dans le Gers. Elle se demande si elle aura la force de mener le combat. Elle n’est pas un « José Bové en mini-short ». Défendre des valeurs en agriculture, on en paye le prix ce qui la conduit à cette réflexion : « mon éthique serait-elle en train de bouffer mon bonheur ? ». Elle s’est trop spécialisée, elle voudrait refaire du maraichage, des volailles. Elle aime la vie dans la nature, mais elle habite en colocation en ville. Elle se coltine dès l’aube une réalité harassante qu’elle a choisie, mais elle aimerait bien aussi retrouver une activité intellectuelle, sans savoir laquelle : « livrer bataille ailleurs que dans le champ », « faire entendre la voix des paysans qui portent des alternatives locales ».

Le livre se termine sur la nécessité d’entrer en résistance. Noémie rappelle une vérité première : là où les éleveurs sont à l’aise c’est sur le terrain auprès de leurs clients (on sait pourtant que certains clients se plaignent parfois que les œufs soient trop petits, ou s’étonnent qu’il n’y ait plus de poules ou de canards, semblant ignorer la crise sanitaire qui secoue les campagnes). Elle compte sur le soutien des consommateurs. Elle pense à un financement citoyen des terres agricoles. Clément résume la conception de Noémie : pour elle, « paysan n’est pas un métier, mais un mode de vie, de la même façon qu’une ferme n’est pas seulement un lieu de travail, mais un lieu de vie ».

[Photo Clément Osé]

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(1) Auscitain, habitant d’Auch, Gers, en Occitanie

. Plutôt nourrir, L’appel d’une éleveuse, Clément Osé et Noémie Calais, Tana éditions, coll. Nouveaux récits, 2022.

Vie et mort de l’animal

Interview de Noémie Calais

Je rencontre Noémie à Auch, dans une maison où elle vit en colocation. J’évoque son livre et lui pose quelques questions que celui-ci m’a inspirées. Elle me parle sur un ton décidé, sans détours, elle s’exprime avec clarté et passion. Cet engagement est le même que celui qu’elle met dans son activité professionnelle. On sent chez elle une volonté de faire connaître au plus grand nombre la réalité du monde paysan.

« La différence du volume des textes entre Clément et moi est due au fait que j’étais pleinement mobilisée sur l’élevage. J’écrivais quand j’avais le temps. Clément est venu quatre fois sur quatre saisons. Ce sont des partages d’expériences, sans volonté de concurrence. » Je lui fais remarquer qu’il était très réservé sur la viande, et qu’elle l’a converti car c’est son discours à elle qui l’emporte. Ce qu’elle admet : il a évolué lorsqu’est apparue la menace de la claustration des porcs. Mais, grâce à lui, elle a aussi évolué sur son mode d’élevage, sa dépendance au pétrole, au grain, son impact écologique.

Je lui fais part du fait que, sur la barrière animal/être humain, je suis resté un peu sur ma faim, malgré de nombreux arguments avancés : « quand tu parles de la naissance de l’animal, quand une truie met bas c’est tout juste si tu ne la compares pas à un être humain. Moi qui ai assisté à des accouchements pendant mes études, j’ai aidé des femmes à accoucher, jamais je me suis dit que c’était pareil qu’une mise bas d’une truie » [Rires].

Elle : « C’était la première fois que Clément assistait à la naissance de n’importe quel être vivant. Moi, j’agissais en professionnelle, en éleveuse, en observation et gestes techniques : j’étais tellement happée par la respiration de la truie, ses contractions, j’ai complètement oublié cette frontière entre l’animal et l’humain. Clément était subjugué par ces bouffées de chaleur, il faisait très froid, chaleur des naseaux, il voyait tout ça. Moi, j’étais au téléphone avec les vétos ».

Sentiment de trahison

[Ph. Clément Osé]

Je lui confie que j’ai échangé avec des amis qui me disent que lorsqu’on élève des animaux on ne doit pas vouloir assister à leur mort, encore moins la pratiquer. Je leur oppose que Noémie Calais (comme Nicolas Petit pour ses volailles) rêve de posséder un abattoir pour y tuer elle-même ses porcs. Cette position est impressionnante, pas évidente, elle parait paradoxale, touchante, dans la mesure où l’on est attaché à l’animal, qu’on a souhaité sa bientraitance tout au long de sa vie. Noémie m’explique que, dans les générations précédentes, on avait un rapport à la mort plus immédiat, on tuait le cochon, les poulets : « dans ma génération, on n’a plus du tout accès à ça. En tant qu’éleveurs, on travaille avec notre animal tous les jours de l’année, et, quand on élève de gros animaux on ne peut les tuer nous-mêmes (on n’a pas le droit), on a un sentiment de trahison de devoir les emmener à l’abattoir ».

« Ce matin encore ça s’est super bien passé, ils me suivent à la voix, malgré le vent, la tempête, ils sont montés dans le camion sans souci, c’est un rapport particulier à l’animal, on est un peu en symbiose. Mais leur faire faire une heure et demie de route, ils sont tremblants, je suis mal pour eux et mal pour moi. Les faire entrer dans un lieu dépersonnalisé, dépersonnifié, tout en béton, et surtout les mettre dans les mains de quelqu’un d’autre et savoir que leur dernier moment est asséné par la main de quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, avec une odeur différente, une voix différente, une énergie différente, je les trahis ».

Extrait de 'Noémie, porcs chéris'

Je lui demande si elle a le sentiment alors de les trahir plus que si c’était elle qui les tuait ? Et si elle avait déjà elle-même tué ses bêtes ?

« Oui à plusieurs reprises, des animaux que j’ai élevés comme des animaux d’autres éleveurs. Je  me suis également exercée avant de devenir éleveuse. Si je ne savais pas faire ça, je ne pourrais faire ce métier ». Les tuer soi-même ce n’est pas les trahir, au contraire.

Dans le livre, on voit bien le cycle : les animaux broutent l’herbe, puis les prairies sont enrichies par le fumier, l’herbe repousse… Certains s’opposent totalement à l’utilisation des animaux. Pourtant, me fait remarquer Noémie, sur les marchés bio, il faut se demander comment poussent les légumes. Les maraichers, même bio, mettent des engrais animaux issus de l’agro-industrie : « souvent, ils préfèreraient de loin utiliser des fumiers bio d’élevages proches de chez eux, qui seraient plus vertueux ».

Je lui oppose cette remarque anthropologique : nommer un animal ‘Merveille’, éprouver pour lui un certain attachement, comme pour un animal domestique, or on ne tue pas, on ne mange pas son chien ni son chat.

Noémie me cite Charles Stépanoff et son essai L’Animal et la Mort : « il dissocie « l’animal-matière » et « l’animal-enfant ». Au cours du XXe siècle, on a éloigné l’animal de ferme de notre champ de vision, on l’a concentré dans les élevages, dans les abattoirs, pour ne plus le voir ni voir sa mort. A côté, notre relation à l’animal s’est recentrée sur l’animal de compagnie, « animal-enfant », dans les villes, ce qui amené des chiens et des chats dans les maisons, alors qu’avant c’était très rare en ville et plutôt réservé à une élite bourgeoise. »

[Photo Clément Osé]

« Peu à peu, on va choyer l’animal de compagnie, le pomponner, le castrer et le nourrir, paradoxalement, avec des croquettes, résidus de l’animal matière ! On oublie de voir que, dans sa propre assiette, on met des choses qu’on ne veut pas voir, qu’on cache. Le petit éleveur, au contraire, essaie de regarder l’animal de ferme, qu’il côtoie 365 jours par an, droit dans les yeux, puis de regarder la mort en face, et ne pas le déléguer à d’autres. »

J’insiste sur le fait que l’animal domestique, à qui on donne  un nom, on ne le mange pas. Il y a une sorte d’anthropomorphisme, une extension de nous-mêmes, on joue avec lui. Mais je reconnais qu’on continue à l’euthanasier. Noémie me précise : pour abréger ses souffrances.

Noémie m’évoque aussi Jocelyne Porcher, qui a publié Vivre avec les animaux et Cause animale, cause du capital. On a perdu en deux générations le contact avec l’animal de ferme, et le fait qu’on puisse vivre avec l’animal de ferme un rapport qui soit autre que celui de compagnonnage, de bichonnage, ce rapport qu’on a avec un animal de compagnie. Elle insiste sur la dimension travail, un lien millénaire, un travail quotidien. Et surtout sur le nécessaire équilibre animal/végétal au sein de nos fermes, où l’animal a toute son utilité agronomique. Noémie précise que les animaux avec prénoms sont en général des reproducteurs tués le plus tardivement possible. Elle décrit des liens forts avec l’animal, avec ses truies qui la suivent, qui la laissent entrer dans leurs cabanes même lorsqu’elles sont avec leurs petits, en confiance .

On ne peut faire abstraction du fait que ce livre rend compte de l’engagement paysan d’une jeune femme, ayant fait Sciences Po, où elle est représentée en short sur la couverture. Quelques amis m’ont  dit : elle peut repartir quand elle veut, si elle ne tient pas le coup, elle n’est pas absolument contrainte à devoir élever, envers et contre tout, ses porcs.

Sur le second point elle répond plus loin. Sur le fait d’être une femme, en mini-short sur des photos, elle m’assure qu’elle est toujours comme ça : « Je ne voulais pas écrire au départ sur le fait d’être une femme, même pas sur le machisme. Certes, les voisins étaient interloqués, ils cherchaient le mari… Puis ils m’ont vue sur le tracteur, revenir avec des produits finis de qualité. La plupart des femmes c’est la volaille, les chèvres, un peu de maraichage. Rarement de l’élevage de bétail. C’est Clément qui a voulu mettre l’accent sur ce sujet. »

Collectif Fermier Les Arbolèts [site de Noémie]

J’ajoute qu’il me semble que les paysannes sont souvent des filles de paysans, or elle non. C’est de moins en moins vrai, me dit-elle : si l’on envisage de passer de 400 000 à un million de paysans, il faut  accepter que des non fils et filles de paysans montent des fermes. Noémie me précise que sur le Collectif Fermier des Arbolèts où elle est installée, nombreux sont celles et ceux qui ne sont pas issus du monde agricole. La première personne qui lui a expliqué vraiment le métier était une femme, et elle n’était pas fille de paysans. Et beaucoup de jeunes femmes demandent à venir faire un stage chez elle, se sentant en confiance et non jugées pour apprendre le métier à ses côtés.

Se pose également la question du syndicalisme : « Je crois en l’action politique, syndicale et associative. J’ai essayé de m’impliquer dans la Confédération paysanne, mais je manque encore de temps pour m’investir pleinement au niveau local. Je ne me sens pas forcément à l’aise dans la rue ou la revendication, mais bien davantage dans le métier lui-même, dans ses dimensions techniques et philosophiques, avec le désir d’en parler. Au sein de la Conf’, je participe au groupe de travail national sur le porc, aux réunions sur la biosécurité, le plein air, comment faire avancer la réglementation, qu’est-ce qu’on accepte, qu’est-ce qu’on refuse, quelle stratégie on adopte lors des discussions avec le gouvernement, là je me sens plus utile. Travailler sur les textes de lois, sur la communication, cela me convient mieux que la rue ». Elle n’oublie pas qu’elle a aimé à Sciences Po certains cours sur le lobbying, qu’elle a même un peu pratiqué à Londres, et espère pouvoir utiliser ces pratiques pour la cause paysanne.

Sur son modèle d’agriculture rêvé, Noémie aimerait juste que les petits éleveurs puissent exercer librement leur métier, considérant qu’ils « sont trop petits pour s’attaquer directement à l’agro-industrie. On n’est pas dans un État libéral qui laisse faire tout le monde mais bien dans un État néo-libéral qui ne laisse faire que quelques-uns»

Noémie lors d'un rassemblement à Auch le 18 février 2022 en soutien à des éleveurs de volailles menacés par l'administration pour vouloir maintenir leurs animaux en plein air [Ph. YF]

Les petits éleveurs plein-air sont les premiers à respecter des normes de bon sens, garantes de la bonne santé de leurs animaux, mais ils sont excédés des normes imposées, qui ne servent que l’agro-industrie : ce qui se passe avec les volailles et la grippe aviaire, se reproduit avec la grippe porcine. C’est le même système, où on se retrouve à payer des contrôleurs et des vétérinaires pour venir nous auditer : « je ne peux pas, me dit-elle, ne pas penser à Michel Foucault, Surveiller et Punir ». Autre exemple, alors que ce n’est même pas prévu par la loi, un ordre régional est tombé en 2020 contraignant les éleveurs de plus de 250 poules à s’équiper d’une mireuse-calibreuse pour les œufs (coût minimal : 5000 euros), même si leur cheptel est tout petit. C’est la même norme pour 40 000 poules que pour 250 ! 

Je m’étonne que Noémie vive en ville (là où je mène cet entretien). D’abord ce n’est qu’à 12 minutes de sa ferme, par ailleurs il importe pour elle de vivre avec d’autres personnes, pas toujours avec les animaux. Elle préfèrerait que la colocation soit à la campagne. Son but est progressivement de réduire encore l’élevage, d’y travailler à mi-temps et de consacrer un autre mi-temps à une activité intellectuelle. Pourquoi pas, forte de son expérience et de sa pratique, donner un cours à Sciences Po qui, dans ses enseignements, néglige pour le moment totalement l’agriculture.

Le marché [Photo Clément Osé]

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. la ferme de Noémie est installée au sein du Collectif Fermier Les Arbolèts (appelé Les Bourdets dans le livre), sur la commune de Montégut dans le Gers (céréales et légumineuses, chèvres et brebis, boissons végétales, maraîchage, porcs noirs). Voir un reportage dans Le canard du midi : Un collectif fermier réinvente la polyculture-élevage [les Arbolèts].

. site de Noémie Calais : Le porc noir de Noémie

. voir également Des paysans agressé par l’État et les industriels, 14 novembre [sur ce blog Social en question]. La France vient de passer, en matière de grippe aviaire, au niveau « élevé », ce qui implique enfermement des volailles, y compris dans les fermes de plein air. Témoignage de Nicolas Petit, éleveur dans le Gers, qui exprime combien il est épuisant de devoir se battre sans cesse pour pouvoir tout simplement exercer son métier.

Manifestation Sauve qui poule à Auch [Ph. YF]

Pour en savoir plus :

. Noémie, porcs chéris, par Trois Heures moins le Quart, vidéo de 25 mn.

. France Culture, Les bonnes choses, 25 septembre : Profession : éleveuse.

. RCF radio, Visages (5 octobre, durée : 59 mn) : Elle a trouvé son bonheur dans le pré.

Sur le plateau d'Arte, '28 minutes' [capture d'écran]

. Arte, 28 Minutes, Du cabinet conseil à la ferme bio, paysanne et fière de l’être, 27 octobre. 

. France Inter, La Terre au Carré : Cochons, télétravail et balade naturaliste, 30 septembre, à partir 39 mn.  

. Loopsider, vidéo courte de 3 minutes sur la reconversion professionnelle. 

. YouTube : courte vidéo (3 mn) où Noémie présente son travail : ici.

. France Bleu, Planète Bleu, samedi 15/10 : Noémie calais, de Sciences Po à paysanne éleveuse de cochons.  

. Hortus Focus, Le vivant d’abord, Plutôt nourrir ! Une histoire de cochons…, le 11 octobre, 51 mn (Noémie Calais et Clément Osé)

. RTBF, Tendances Premières, 23 septembre.

. «Plutôt nourrir, l’appel d’une éleveuse», de Clément Osé et Noémie Calais, lu par Véronique Canac, retraitée, dans Libération, 19 novembre.

. Réussir : « Plutôt nourrir » ou le parcours d’une éleveuse militante diplômée de Sciences Po, 8 octobre.

. En parcourant internet, on tombe sur Noémie il y a dix ans, concourant à Questions pour un champion, où il est dit qu’elle a obtenu le bac avec une moyenne de 20 sur 20 et où elle répond du tac au tac aux questions de Julien Lepers, remportant une victoire face à d'autres candidats des grandes écoles.

. Librairies : Atout Livre à Paris, Les Petits Papiers à Auch, Librairie-Tartinerie de Sarrant (Gers). Tiers-lieu Les Amarres à Paris. La Maison du Zéro Déchet, Paris. Au Quartier à Tour le 9 décembre.

. Cinéma Olympia (L’Isle-Jourdain) le 30 novembre avec La Ferme en Coton, rencontre suivie du film Wine Calling, le vin se lève (Un peu partout en France et plus particulièrement en Occitanie, de joyeux rebelles ont investi nos terroirs pour inventer le vin qu’ils aiment : naturel et sans artifice).

Billet n° 709

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600.

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