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Billet de blog 29 avr. 2022

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La Mif ou la vie de foyer

Le film "La Mif", réalisé par un ancien éducateur, décrit avec justesse la vie au sein d’un foyer pour jeunes filles. Comme souvent sur un tel sujet, la fiction, paradoxalement, sait mieux rendre compte d’une réalité, lourde et complexe, que certains documentaires cherchant à faire surtout de l'audience.

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Illustration 1

Nous sommes dans un foyer mixte pour mineurs, une dizaine de jeunes, autant d’encadrants éducatifs. La pédagogie consiste à essayer de créer un esprit de famille (la Mif en verlan), avec autour de la maison un potager et un poulailler. Les jeunes sont libres de leurs mouvements, « un foyer n’est pas une prison ».

Dès le début du film, un événement au sein du foyer fixe le décor : Audrey, une jeune fille de 17 ans, fait l’amour avec un garçon de 14 ans. Zohra, la jeune éducatrice stagiaire, applique à la règle ce qu’on lui a appris : c’est interdit, il faut prévenir la police, ce qu’elle fait tout en expliquant à Audrey qu’elle n’y peut rien, car son « rôle c’est d’appeler les flics ».

Lora, la directrice, éducatrice de terrain, qui rentre d’une absence prolongée pour raison de santé, est aussitôt convoquée par le bureau de l’association gestionnaire qui l’accuse de « laxisme ». On lui invoque le fait que ce sont des enfants fragiles, elle rétorque : « pas débiles ». La panique des instances dirigeantes, alors que la justice est saisie, est telle qu’elles décident sans tambour ni trompette de réserver désormais l’accueil aux seules filles. Les adolescentes, entre deux bagarres hurlantes, discutent entre elles sur l’affaire : les unes pensent que Zohra n’aurait pas dû appeler si vite la police, les autres considèrent que c’est justifié car, dans un tel cas, on doit signaler l’abus sexuel. Audrey se défend : à trois mois près, cela n’aurait eu aucune conséquence. Et c’est là que l’on comprend (si on n’a rien lu sur le film auparavant) que l’on est en Suisse. En effet, en droit helvétique, sans contrainte, les rapports sexuels entre mineurs sont poursuivis si l’écart d’âge est supérieur à trois ans (au jour près), alors qu’en France, pour le moment, la législation est mutique. La directrice explique aux jeunes qu’effectivement la brigade des mœurs doit enquêter, car « il y a la loi au-dessus de nous ».

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Claudia Grob et Frédéric Baillif [Photo Firouz E. Pillet]

Le réalisateur genevois, Frédéric Baillif, éducateur, ex-joueur de basket semi-professionnel, a tourné une première fiction, Tapis rouge, en 2014, dans laquelle il filme des jeunes issus de quartiers défavorisés de Lausanne interprétant leur désir de faire du cinéma, puis La preuve scientifique de l’existence de Dieu (en 2019) avec des acteurs professionnels et des amateurs. Avec La Mif, il fait jouer des jeunes filles qui ont des parcours difficiles, qui ont vécu en foyer, mais qui ne jouent pas leur propre histoire. Elles ont participé à des ateliers d’acteurs. Claudia Grob, qui interprète le rôle de Lora, est éducatrice spécialisée : elle a assuré des formations pour adultes et a travaillé de nombreuses années à la Fondation de la Jeunesse en Suisse où elle a dirigé plusieurs institutions pour enfants, adolescents et mineurs non accompagnés.

Frédéric Baillif décline l’histoire de chacune des jeunes filles (Audrey, Novinha, Précieuse, Justine, Alison, Caroline) selon des tableaux qui débutent tous par à peu près la même bagarre et les mêmes cris dans les couloirs du foyer. Les adolescentes bouillonnent de vie et d’exigences. Elles ne passent rien à leurs éducs : « vous nous dites toujours que vous êtes là pour nous, mais on est toujours seules dans nos galères ». Même la vie personnelle des adultes qui les encadrent est passée à la moulinette (« tu parles de protection et tu n’as pas su protéger ta fille »).

Illustration 3

On assiste à l’accompagnement chaleureux d’éducateurs et d’éducatrices qui savent ce que ces mineures ont vécu et vivent encore : le manque d’affection, une mère indifférente, l’abus sexuel d’un père, d’un grand-père, les violences conjugales. La sexualité (homo, hétéro) est très présente, dans les actes, les paroles, les provocations de ces jeunes. Elle « n’est pas un crime mais un droit », dixit Lora, qui sait que « celle des ados met les adultes dans tous les états ». Par ailleurs, les abus sexuels émaillent les histoires personnelles de ces jeunes mais aussi celles de certains adultes qui les éduquent. Il faut essayer de mettre des paroles pour tenter d’éviter le pire, les adultes payent de leur personne, se rendent disponibles, acceptent d’être appelés à toute heure du jour ou de la nuit. Le réalisateur tente de montrer que toutes les situations ne sont pas identiques : plusieurs jeunes filles sont issues de la diversité (parfois sans papiers) et de la pauvreté, mais l’une se dit elle-même « fille de riches ».

Illustration 4

Les drames ayant été vécus sont multiples, certains tragiques : en mettant en scène quelques individus, on est confronté à la panoplie complète des malheurs. Souvent des violences, mais parfois il s’agissait d’accusations mensongères, et il arrive que des parents suspectés n’étaient pas coupables. On passe d’un drame à peine soutenable à une peur incontrôlée des cafards ou des araignées. Dans ce bouillonnement de la vie, il arrive que l’on pense à mourir. On nous laisse deviner certains drames, la vérité n’apparait qu’au fil du temps. En effet, le film revient en arrière et on revoit la même scène, complétée, on nous livre le chaînon manquant. On saura, par exemple, que si les administrateurs se sont inquiétés c’est parce que l’abus sexuel d’une ado sur son camarade plus jeune risquait de fuiter dans la presse (qui adore ça), ce qui aurait donner une mauvaise image de l’institution.

Malgré les tensions quasi-permanentes, ces ados vivent bien le lieu comme une famille. L’une dit carrément qu’elle s’est fait « une nouvelle famille ». Malgré les crises, les engueulades, l’entente entre les jeunes est bien plus ancrée que celle des adultes qui se déchirent dès que Lora est sommée de partir pour avoir giflé une mère qui l’insultait. La solidarité s’effrite bien vite et certains ne visent que leur petit intérêt (de carrière). Comme dans la vraie vie, pas seulement en Suisse, même si ces rivalités ou ces trahisons sont parfois plus feutrées.

Illustration 5

Si certains passages paraissent surjoués, comme le restaurateur virant une stagiaire parce qu’arrivée en retard, ou dramatisé à l’excès, comme le licenciement de la directrice, ce film de fiction paraît assez près de la réalité : il est vraisemblable qu’éducateurs et jeunes s’y reconnaîtront. Ils et elles y retrouveront les questions qui tournent autour de la distance professionnelle et l’implication émotionnelle et humaine qui agitent leur quotidien ; le cadre légal nécessaire et en même temps contraignant ne facilitant pas un accompagnement plus humaniste. On peut se dire aussi, face à cette réalité faite d’un passé douloureux et d’un vécu en foyer qui est loin d’être un long fleuve tranquille, que ces jeunes sont mal armés pour affronter l’avenir, l’extérieur, quand ils et elles devront, un jour, se retrouver seuls dans la ville et la vie.

Cette lucidité conduit à percevoir ce film comme plus convaincant que bien des documentaires qui pour tenter d’atteindre une réalité inatteignable se croient obligés, par manque d’éthique professionnelle, de mettre en exergue des faits bien réels, mais isolés et montés en épingle, pour faire de l’audience, au lieu de témoigner honnêtement de la complexité de ce champ de l’action sociale.

Illustration 6

Par bien des aspects, ce film présente des similitudes avec Placés, film également de fiction sur des adolescents placés dans une maison d’enfants à caractère social. Le réalisateur, Nassim Chikhaoui, comme celui de La Mif, est un ancien éducateur qui proclame : « éducateur, c’était les plus belles années de ma vie ».

Ce film La Mif a été primé dans la section Generation 14Plus de la Berlinale 2021, au Festival de Zurich 2021 et a décroché le Bayard d’Or au Festival du Film français de Namur 2021. Sortie en salle en France le 9 mars 2022.

Bande-annonce :

LA MIF Bande Annonce (2022) Comédie Dramatique © Bandes Annonces Cinéma

. voir interview de Frédéric Baillif et Claudia Grob par Firouz E. Pillet sur J :Mag : ici.

Billet n° 677

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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