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Billet de blog 30 nov. 2022

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« Annie Colère », d’actualité

Ce film de Blandine Lenoir qui sort en salle aujourd'hui rend compte avec brio d’une colère ancienne qui reste d’actualité. Échange avec la réalisatrice lors d’une avant-première.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1

On est en 1974, un an avant la loi Veil. Annie (Laure Calamy) découvre qu’elle est enceinte, alors qu’elle ne veut pas de cette grossesse. Elle a deux filles de 16 et 9 ans. Elle a déjà avorté avec une aiguille à tricoter. On lui donne une adresse : elle s’y rend la peur au ventre, toute intimidée. Elle est reçue chaleureusement à une permanence du MLAC (mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) qui se tient dans une arrière-salle d’une librairie.

Laure Calamy est nature, mélange de sourire permanent et d’inquiétude. Son rôle est à son image : elle fonce, elle est généreuse. Belle prestation également de Zita Hanrot et d’India Hair. Annie découvre qu’elle a des sœurs en souffrance, ce qui lui donne le punch pour s’investir rapidement pour les autres. L’ambiance (enfumée, c’est aussi avant les lois sur le tabac) lui plaît, toute de solidarité et de technicité. Des médecins, y compris hommes, s’engagent. Et elle va pratiquer elle-même la méthode Karman (aspiration), relativement simple, qui n’a rien à voir avec les « boucheries » des avortements clandestins (on estimait alors que le chiffre annuel devait atteindre 300 000). Son mari, qui n’a pas géré grand-chose, ne l’approuve pas dans cet engagement.

Illustration 2

On a beaucoup insisté, à raison, sur le rôle d’Act-up dans la prise en charge du Sida, une mobilisation qui pour la première fois avait impliqué les malades face au corps médical. A partir de là, plus rien n’allait être comme avant en matière de luttes pour la santé. C’est un peu oublier ce que fut ce mouvement du MLAC, qui incitait les femmes à revendiquer le pouvoir sur leur corps. Y compris à leur conseiller de ne pas dire à leur mari qu’elles prenaient la pilule pour ne pas avoir à les subir sexuellement tous les soirs.

Illustration 3

Le film égrène la presse nationale de l’époque quand Le Monde publie une tribune du professeur Lejeune hostile à l’IVG, quand Libération publie en une la méthode Karman (5 mars 1974), tout en rappelant l’appel des 343 Françaises signant le manifeste « je me suis fait avorter » paru en 1972 dans Le Nouvel Observateur (ancêtre de L’Obs). Qui seront appelées plus tard « 343 salopes », à la suite d’une caricature de Charlie Hebdo. On assiste à une émission d’Actuel 2 animée par Jean-Pierre Elkabbach en octobre 1972, avec Lucien Neuwirth (le père de la loi sur la contraception de 1967) et Delphine Seyrig, au discours impressionnant de modernité (c’est dans son appartement qu’avait eu lieu la première démonstration de la méthode Karman). Le film n’hésite pas à montrer le petit bocal ayant recueilli ce qui a été aspiré (« c’est si peu »), sans doute une première au cinéma, et filme des scènes joyeuses d’auto-examen.

Illustration 4
Il faut parfois aussi affronter les hommes bénévoles : Zita Hanrot, Laure Calamy, Rosemary Standley et India Hair

Les Renseignements Généraux surveillent les activités des clandestins, mais n’interviennent pas (ce qui n’est pas exactement la vérité historique mais cela évite de faire dériver le film vers une tension contraire au choix de la réalisatrice de présenter une bataille heureuse). Pire : les militants font tout pour ne pas se cacher et faire en sorte que les RG rendent compte aux autorités supérieures, rassérénés par le fait « qu’ils ne peuvent mettre tout le monde en tôle ». On nous dit que même la femme du préfet vient solliciter l’avortement clandestin (alors même que l’élite avait, à la différence du petit peuple, son accès à l’avortement depuis longtemps, y compris parmi les plus officiellement hostiles à l’interruption de grossesse, comme aujourd’hui, on sait, chez ces gens-là, comment s’y prendre pour faciliter la fin de vie, en marge de la légalité). Le conseil de l’ordre s’oppose à une loi car il n’est pas concevable qu’un médecin agisse à la demande d’une femme.

La vraie révolution c’est justement que les femmes connaissent leur corps et ne laissent pas les hommes en disposer. L’une dit, dans ce contexte chaleureux clandestin : « J’ai mieux vécu mon avortement que mon accouchement ». Quand la loi arrive, les plus aguerries redoutent une perte de savoirs. Dans la mesure où les médecins ont la clause de conscience leur permettant de refuser de pratiquer des IVG et que cette intervention n’est à l’époque pas remboursée, les militantes continuent encore quelques temps à pratiquer mais peu à peu la flamme s’éteint et le MLAC se saborde (il aura vécu moins de deux ans). Annie constate : « j’ai trouvé en moi une force et une confiance que je n’avais pas avant ».

Illustration 5
[Ph. YF]

A la fin du film, on entend l’hymne du MLF : « Nous sommes le continent noir, brisons nos entraves, debout, debout. Asservies, humiliées, les femmes, Achetées, vendues, violées, Dans toutes les maisons, les femmes, Hors du monde reléguées. Le temps de la colère, les femmes, Notre temps, est arrivé ». Le temps de la colère, Annie.

A Auch, à la fin de la projection en avant-première, lors du Festival Indépendance(s) & Création de Ciné 32, le 8 octobre, la salle s’est levée et a chanté « Debout, debout », avant d’ovationner la réalisatrice.

Blandine Lenoir :

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Au Festival de Ciné 32 à Auch le 8 octobre, Blandine Lenoir et Sylvie Buscail, directrice de Ciné 32 [Ph. YF]

D’emblée, la réalisatrice précise que la loi Veil n’a été possible que grâce à la lutte qui a été menée au préalable. Elle explique la genèse de son film : une rencontre avec Lucie Ruault, autrice d’une thèse de sociologie, Le spéculum, la canicule et le miroir, travail mené à partir d’entretiens. Blandine Lenoir s’est plongée six mois durant dans ce document de 800 pages.

Ce combat, dit-elle, était « trans-classe », à la différence de nombreuses autres luttes. Une ouvrière de sardinerie est devenue libraire, après cette lutte. On connait plusieurs parcours d’ouvrières qui vivaient reléguées et qui se sont émancipées à la suite de leur engagement. La transmission c’est au cœur du féminisme, entre copines, entre mères et filles. Une spectatrice confirme que cette lutte est vraiment signe de la lutte féministe : les femmes trouvent ensemble leurs méthodes, dans la joie et l’énergie. Dommage que la transmission se perde.

Illustration 7

Interrogée sur le choix de l’actrice principale, elle précise : « Laure Calamy, c’est mon amie, j’ai écrit le scénario en sachant que c’est elle qui jouerait Annie ». Sur les histoires racontées et les chants pendant les avortements clandestins, Blandine Lenoir explique que c’était une pratique pour apaiser la femme : on lui racontait un film, on lui mettait de la musique, ou on chantait. C’est ainsi que la chanteuse franco-américaine Rosemary Standley (du groupe Moriarty, pleine de talent) a accepté de jouer et de chanter, alors qu’elle n’est pas actrice.

Blandine Lenoir rappelle, ce qu’elle a peu évoqué dans le film, le fait que beaucoup de femmes qui demandaient un avortement avaient été violées.

Elle ne reprend pas le mot sororité qu’une spectatrice lui propose : elle le trouve un peu trop à la mode aujourd’hui (même Monoprix l’a reproduit sur des tee-shirts) : « Disons solidarité. Ce qui importe c’est de faire cesser le silence ». Si les derniers mots d’Annie portent sur la tendresse comme acte politique, le titre du film est une allusion à Marie Colère (« Marie Colère existe aussi, fais bien attention », Marie Douceur – Marie Colère, Marie Laforêt) : « et c’est ma colère, sur la façon dont on accueille les femmes pour une IVG à l’hôpital : on devrait être toutes et tous dans la rue ». Elle s’insurge contre le fait que les sages-femmes qui ont un rôle primordial, sont si mal payées après six années d’études.

Illustration 8
India Hair au centre

"Simone Veil, le voyage du siècle"

Peu avant Annie Colère, est sorti en salle le film Simone, le voyage du siècle qui retrace la vie de Simone Veil. Sans reprendre ici ce qui concerne sa déportation à Auschwitz, la mort de ses parents, de son frère dans cette entreprise d’extermination, je voudrais évoquer la partie qui concerne la loi Veil de janvier 1975 autorisant l’interruption volontaire de grossesse. Passons sur le choix du réalisateur, transformant à outrance Elsa Zylberstein, alors que Rebecca Marder, sans affectation, joue très bien Simone jeune.

Illustration 9

Sur le choix de Simone Veil pour porter cette loi, on a eu tendance à simplifier comme si c’était écrit que ce serait le combat de sa vie. Le film ne dit pas qu’elle devait en 1974 être ministre de la justice (le film montre bien que cette magistrate avait un réel engagement, entre autres sur les prisons) : c’était l’intention de Valery Giscard d’Estaing (selon des révélations qu'il fit tardivement), mais Jean Lecanuet (que tout le monde a oublié, le « Kennedy à la française », sourire Colgate) fit un caca nerveux exigeant d’avoir ce ministère prestigieux. Alors Giscard offrit la santé et le social, ministère de seconde zone à l’époque, à Simone Veil. Le président âgé de 48 ans souhaitait prouver qu’il était moderne : majorité à 18 ans, loi sur le divorce par consentement mutuel et IVG. Il demanda à Lecanuet de préparer la loi : refus du ministre agrégé de philo, issu des rangs centristes, pas question de salir sa réputation avec une telle loi. Alors, une fois encore, c’est Simone Veil qui dut se coltiner la défense de cette loi, alors que sa carrière ne l’y avait pas préparé. Elle va s’en sortir et mériter les louanges qui lui sont adressées, compte tenu de la violence verbale dont elle a été l’objet de la part d’élus qui auraient mérité des poursuites pénales (aux insultes, elle rétorqua : « Vous ne me faites pas peur, pas peur du tout. J’ai survécu à pire que vous. Vous n’êtes que des SS aux petits pieds ! »).

Malgré tout, à l’époque, cette loi, comme Simone Veil le dit dans son discours à l’Assemblée, a pour but de faire cesser « une situation de désordre et d’anarchie ». L’IVG n’était pas remboursée, et la femme devait subir un entretien incitant à la réflexion (et perdre un temps précieux) avant l’intervention. J’ai participé à une lutte (à Vesoul, en Haute-Saône) qui protestait contre le comportement d'un gynécologue qui avait cru bien faire en instituant une sorte de tribunal (un regroupement d’ami.es) chargé de décider du bien-fondé de la demande ! Quelques années plus tard, Simone Veil vint dans cette même ville (février 1979) pour poser la première pierre du plateau technique du centre hospitalier de Vesoul : je dirigeais la délégation syndicale (CFDT, de l’époque autogestionnaire) qu’elle avait accepté de rencontrer. Entretien qui dura une bonne heure au cours duquel nous avons pu constater que sa renommée de bosseuse n’était pas surfaite : elle maîtrisait totalement le dossier qu’elle avait manifestement étudié dans les détails.

Un regret cependant concernant cette personnalité plus qu’estimable : qu’elle ait pu à ce point soutenir Nicolas Sarkozy, y compris sur des positions de celui-ci totalement indéfendables. À sa décharge : elle le désavoua quand il voulut instrumentaliser la déportation (chaque élève de CM2 devait perpétuer la mémoire d’un enfant mort en déportation !) et après le discours de Grenoble où Sarko a semblé vouloir remettre en cause le droit du sol pour obtenir la nationalité française.

Illustration 10
Le 28 septembre 2021 !

Billet n° 710

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 700 et au  n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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