Journal d’une échappée glacée 6/7

Je souffle et cautérise deux nuits à Vieux-Fort avant de repartir, en deux temps, pour arriver à Blanc-Sablon.

John parle peu, regarde beaucoup et semble penser en permanence John parle peu, regarde beaucoup et semble penser en permanence
John Drudge me regarde, alors je baisse les yeux dans mon assiette. À la pointe de ma fourchette, je pique le jaune de l’œuf miroir qui se fraie un passage entre le bacon, les toasts beurrés et les haricots blancs. Finalement, je reprends courage et lève la tête vers mon hôte qui allume sa cinquième cigarette. Il est sept heures du matin, et tandis que je lape mon café noir, lui boit son whisky-coke quotidien. Il plonge à nouveau son regard dans le mien en souriant. De nature, je suis peu impressionnable, mais là, j’ai du mal à soutenir cette œillade hybride. De ses ancêtres, John a gardé le pli des yeux Inuit et le bleu glace d’un pêcheur, débarqué ici il y a deux ou trois siècles. John parle peu, regarde beaucoup et semble penser en permanence. Sous le front ridé, les souvenirs et les songes passent en rafale. L’intelligence et l'énergie jaillissent de ce corps raboté aux vents des contreforts de l’Arctique. Quand il avait mon âge, John a assuré le service postal entre les communautés de la Basse-Côte-Nord à traineau à chiens. Un jour que la nuit tombait, son traineau s’est fracassé sur des rochers. Dans le blizzard, après avoir attaché ses chiens qui s’étaient lovés en boule pour dormir dans leur épaisse fourrure, il s’est mis en marche. Arrivé au bureau de poste après avoir parcouru 60 km avec un énorme sac de lettres sur le dos, il a mangé un morceau, harnaché un autre traineau et est reparti aussi sec pour récupérer sa meute. Et puis c’est tout. Et moi qui chouine sur mes plaies… Mais se comparer, à quoi bon ? On trouve toujours plus solide, plus fort, plus intelligent, plus beau, plus fou, plus doux, bref, plus que soi, tout le temps et partout, pour peu qu’on veuille chercher. Cette loi immuable est un excellent rappel à se tenir à sa place et prendre acte de qui l’on est, pour éventuellement décider de s’élargir un peu.

De la fenêtre, la baie de Vieux-Fort demeure immuable de beauté. © Matthieu Delaunay De la fenêtre, la baie de Vieux-Fort demeure immuable de beauté. © Matthieu Delaunay

Avec John, Daisy, Bill, Joyce et Ryan, je cherche à trancher un litige qui me ronge depuis le réveil : terminer la dernière étape à pieds ou à ski ? La route 138 reprend à Vieux-Fort et offre un revêtement asphalté régulier sur 75 kilomètres jusqu’à Blanc-Sablon. La Route blanche, elle, est plus escarpée, plus sauvage et plus longue d’une quinzaine de kilomètres. Je suis si éprouvé mentalement par l’état de mes pieds qui me font boiter depuis le départ, que mon cœur balance. J’avais oublié que pour mener un projet à bien, il faut s’adapter en permanence, mais respecter la tactique et le processus. Les avis divergent (« et divergent c’est énorme ! » comme le disait Desproges), et chacun donne un avis poli. Je me tourne vers John et lui demande ce qu’il ferait à ma place : chemin plus court et plus doux pour mes pieds, ou plus long, mais plus « beau ». John me répond ce que je souhaite entendre : plus court. Alors c’est dit. Je bricole un sac à dos avec un sac étanche et de la corde de parachute dans lequel je glisse de quoi bivouaquer deux nuits, de la nourriture pour trois jours et je pars.

Il fait beau, la température descend lentement, mais j’ai la gouache et l’impression de voler, sans poids à trainer. Il fait beau, la température descend lentement, mais j’ai la gouache et l’impression de voler, sans poids à trainer.

J’ai pour objectif de gagner avant la nuit le village de Middle Bay, à 31 kilomètres. J’expédie les douze premiers jusqu’à Rivière-Saint-Paul en une heure et demi. Il fait beau, la température descend lentement, mais j’ai la gouache et l’impression de voler, sans poids à trainer. Sur la route, une voiture s’arrête à ma hauteur et me propose un lift.

- Non merci, je vais à Blanc-Sablon.
- Moi aussi, grimpe !
- Non merci, je souhaite y aller à pieds.
- Tu veux aller à Blanc-Sablon à pieds ? Tu es fou ?
- Tu sais, je suis parti de Nastahquan il y a quinze jours, c’est à 400 kilomètres alors aller à Blanc-Sablon…
- Mouais, tu es quand-même fou. Blanc-Sablon, c’est loin et cette nuit il va faire – 38°C. Tu es sûr que tu ne veux pas que je t’y amène ?
- Non, vraiment je tiens à y aller seul, mais merci !

Le vent se lève, et le froid commence à mordre. Le vent se lève, et le froid commence à mordre.

Je profite de la halte imposée pour manger un bout. Un moteur ralentit de l’autre côté de la route et une jeune femme baisse sa vitre, son téléphone en main pour me prendre en photo.

- C’est toi le skieur solitaire ? J’ai entendu parler de toi par des amies.
- Je suis tout seul, et jusqu’à aujourd’hui, j’étais à ski, oui.
- Tu veux monter ?
- Non, merci.

En deux heures, le vent s’est levé à l’Est et la température chute rapidement. J’enfile une couche supplémentaire et une autre paire de gants, mes doigts commencent à brûler. Je replie les pans de mon sac et en reprenant la marche, je sens une nouvelle ampoule éclater sur un de mes pieds. Je continue, voilà que les genoux commencent à me tirer. La mémoire du corps. Il ne doit plus rien comprendre : des semaines qu’il est entrainé à glisser sur des planches et tirer quelque chose et voilà que je marche sur du dur avec un sac en bandoulière qui me scie les trapèzes et le bas du dos. L’équilibre est rompu, il doit compenser. Moi, je m’entête et je marche. A quelques centaines de mètres du panneau Middle Bay, je prends la décision de faire demi-tour. Je finirai à ski, avec mon barda, point final. Je tends le pouce, attends quelques dizaines de minutes, le visage confit par le vent et le soleil, et monte à bord d’un pick-up qui me dépose chez les Drudge, surpris de me voir déjà de retour.

Daisy et Joyce me souhaitent bonne route. Daisy et Joyce me souhaitent bonne route.

Gêné et désemparé, je demande à mes hôtes si quelqu’un peut me déposer au refuge 25, quelques kilomètres à l’est de Middle Bay. Ryan est emballé à l’idée de découvrir cette partie de la route qu’il n’a jamais traversée. Ryan semble enthousiaste pour tout. Avec lui, Daisy et Joyce, nous organisons les skidoos et je fignole ma pulka, puis nous partons. Le moral remonte en flèche alors que le soleil décline. Nous progressons prudemment, faisons une halte pour pratiquer le tir au fusil. Je ne m’en sors pas trop mal, nous continuons. Le refuge est vide et glacé, nous lançons le poêle à bois qui toussote. Sur les murs, chacun marque son passage et ces chers amis me laissent à ma solitude. En m’approchant le stylo à la main vers un pan de mur, je lis que « Eloïse et Nicolas se sont aimés ici, deux jours durant, pendant le blizzard du 8-9 avril 2018 ». Je salue en pensée la performance physique et amoureuse, et range mon stylo. Les réflexes reviennent vite. Je fais de l’eau, installe mes affaires selon la technique habituelle et relis cette journée homérique, allongé sur le banc de bois. Je n’aurais pas dû essayer d’y aller à pieds. Le résultat de cette incartade, de cette entorse à mes règles mentales, c’est que j’ai très mal derrière les genoux. Je bois trois litres et avale deux dolipranes en souhaitant que la nuit soit réparatrice.

Les vrombissements de la glace qui travaille me remontent le long de l’échine et font friser mes narines. Les vrombissements de la glace qui travaille me remontent le long de l’échine et font friser mes narines.

Toute la nuit, la cabine de bois a été boxée par la tempête. Les murs ont tremblé et j'ai à peine fermé l’œil. Deux heures, tout au plus. La glace a figé l’eau dans ma gamelle. En enfilant mes chaussures de ski, je termine ma bouchée de muesli et pousse la porte du pied, les bras chargés par mon duvet et mes affaires de bivouac. Tout est en ordre dans la pulka, j’enfile ma cagoule, mes gants les plus épais, et je pars. Seuls mes skis et ma luge accompagnent le récital éolien qui me transperce la peau. La route est splendide, je marche, et marche, m’arrêtant seulement quelques minutes pour dégainer mon appareil photo. C’est à chaque fois le même manège, j’enfile une doudoune sans manche pour me maintenir au chaud, mais ne tarde pas, tout refroidit vite aujourd’hui. J’enlève mon gant pour ouvrir une fermeture éclair… je renonce à la fermeture éclair et souffle sur mes doigts pendant plusieurs minutes pour que le sang revienne en réchauffer les extrémités. Je marche sur des lacs gelés, lézardés, et dépouillés de neige. En progressant, je transperce du regard les dizaines de centimètres de glace et contemple l’eau bleu marine. Les vrombissements de la glace qui travaille me remontent le long de l’échine et font friser mes narines. J’ai les larmes aux yeux parce que c’est beau, et que ce que je vis est incroyable. J’ai aussi les larmes aux yeux parce que c’est dur, que j’ai mal aux pieds, et que je sais que c’est bientôt fini. Mais les fins durent toujours trop longtemps. « La vie c’est court, mais c’est long des petits bouttes », chante Didier Fortin, du groupe Les Colocs.

Je marche sur des lacs gelés, lézardés, et dépouillés de neige. Je marche sur des lacs gelés, lézardés, et dépouillés de neige.

Je hâle ma luge au haut d’un énième portage sans neige, et au sommet d’une butte, j’embrasse la baie de Brador. Je fais le point sur ma carte. En bas, je pourrai aller au sud et il me restera une quinzaine de kilomètres jusqu’à Blanc-Sablon. Mais d’abord, il faut descendre. Et choir, choir et encore choir. Tomber trois fois, se relever quatre. A la troisième gamelle, je me demande si je n’avais pas mieux à faire que d’être là : le cul sur les épaules, les skis emmêlés dans les barres de ma pulka, le nez entre les lichens, les branches, les cailloux et la glace. Puis je me mets à rire : « Arrête Matth, au fond, tu adores ça. » Je me redresse et repars pour 50 mètres à descendre, et je reprends la marche. De l’autre côté de la baie, une personne me fait des grands signes de bras à la fenêtre d’une voiture garée sur le bord de la route. A mesure que j’avance, cette barbe devient familière. Ce sont Ryan et Daisy qui se rendent à Blanc-Sablon pour faire quelques courses. De la route, ils m’ont vu dans mes œuvres à ski et ont voulu m’encourager. Nous nous embrassons.

De la route, Daisy et Ryan m’ont vu et ont voulu m’adresser des encouragements. De la route, Daisy et Ryan m’ont vu et ont voulu m’adresser des encouragements.

Ryan me propose de rentrer me réchauffer dans la voiture. Je lui dis que si je fais ça, je ne ressortirai jamais. Il me regarde, me serre la main et lance un « See you, strong man! », en claquant la porte. Me revoilà seul. Je prends une dernière pause qui durera 5 minutes parce que je suis gelé. Pour ne pas finir en glaçon, je bois et mange en marchant. Après le lac Carré, c’est le lac à Truite que je traverse presque en courant car au loin, j’aperçois les maisons de Lourdes-de-Blanc-Sablon. Je longe le terrain d’aviation, escalade une dernière colline et m’arrête à son sommet, abrité du vent par une butte.

Face à moi, l’archipel de Blanc-Sablon, avec la mer, la vraie, gelée sur plusieurs centaines de mètres. Je vois l’ile au Bois et l’île Greenly que j’ai contemplées sur ma carte pendant des soirées entières. Je longe l’unique route qui traverse le village en interpellant une voiture pour qu’on me prenne en photo, mais avec mon masque et ma capuche, je ressemble plus à un terroriste qu’à un skieur. Finalement, mes mouvements de bras fonctionnent et une bonne âme accepte de se geler les doigts sur mon appareil photo. En descendant la route vers l’hôpital où on pourrait m’accueillir cette nuit, une voiture s’arrête devant mes spatules. En sort Ryan, hilare, qui m’écrase la main et m’envoie quelques belles bourrades sur les épaules !

- Well done man! You did it!
- Thanks my friend. Are you going back to Old Fort tonight?
- Yes.
- Can I join You?
- Sure, get in!

Pour immortaliser mon arrivée, une bonne âme accepte de se geler les doigts sur mon appareil photo. Pour immortaliser mon arrivée, une bonne âme accepte de se geler les doigts sur mon appareil photo.

Voilà, c’est fini. Je suis arrivé, et j’aurais passé en tout et pour tout moins d’une heure dans le village dont je parle avec fièvre depuis six mois. Psychologiquement, j’aurais tout connu en cette dernière journée, de l’euphorie au désespoir le plus grand, mais je n’ai pas lâché. C’est fait et pas trop mal fait. Je suis épuisé, mais je suis heureux. Pendant les quelques heures de route qui mènent à Vieux-Fort, j’ouvre à peine la bouche. Je contemple le paysage à travers la vitre que je caresse du doigt. Me revoilà de nouveau chez les Drudge. Ryan m’encourage à rentrer me réchauffer pendant qu’il s’occupe de ma pulka. Je tiens à la rentrer moi-même dans le garage, et range mes skis et mes bâtons contre le mur. Je monte les quelques marches qui mènent au salon. Les chiens hurlent à mon arrivée. John est occupé à fumer une cigarette devant la télévision, Bill est sur ses mots croisés, Joyce m’accueille de son immuable affection.

- Well done, gentleman! Are you hungry? Supper is served. Seawolf!

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Prologue

Journal d'une échappée glacée 1/7

Journal d'une échappée glacée 2/7

Journal d'une échappée glacée 3/7

Journal d'une échappée glacée 4/7

Journal d'une échappée glacée 5/7

Journal d'une échappée glacée 7/7

Épilogue

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