Epilogue d'une échappée glacée

Je quitte Pakua Shipi à ski, grimpe dans un petit avion et me retrouve, deux jours plus tard et quelques milliers de kilomètres plus loin, à Montréal. Demain, c’est le printemps.

 © Ivonne Fuentes © Ivonne Fuentes

Je referme la porte de la salle communautaire derrière moi et chausse mes skis pour la première fois depuis une quinzaine de jours. J’ai décidé de parcourir le dernier kilomètre qui me relie à l’aéroport par mes propres moyens. Ce n’est qu’un symbole évidemment, certains comptent plus que d’autres, et au moins aurai-je fait ma part du trajet à pieds. J’avance heureux, engloutissant mes dernières bouffées de froidure avant le confinement qui m’attend pour les prochaines semaines.

Dans la salle d’embarquement de l’aérodrome, en attendant le zinc qui me déposera à Natashquan, je raconte mon périple aux quelques voyageurs étonnés de me voir débarquer avec pulka et barda. On écoute poliment mes réponses, mais les esprits sont ailleurs. « Coronavirus ! », le mot claque sur toutes les lèvres et émeut les regards. Je fais bien de rentrer. Une fois à bord du coucou, je contemple à moyenne altitude les paysages arpentés par la force de mes nerfs et d’un peu de chair il y a peu, songeant que le monde est encore bien vaste et intéressant pour celle ou celui qui prend la peine de l’arpenter à pieds. Arrivé à l’aéroport de Natashquan, je trouve une bonne âme qui me dépose sur le bord de la route 138. J’enfile mon bonnet et tend le pouce vers l’Ouest. Un vent cinglant et un soleil magnifique achèvent de me braiser le faciès. Je monte à bord d’un énorme pick-up emmené par deux bons génies qui rentrent juste d’une excursion en skidoo jusqu’à Blanc-Sablon en suivant le même parcours que le mien, mais qu'ils ont bouclé en cinq jours ! Sur la route qui défile, je me laisse imbiber par le fleuve et écoute les conversations de ceux qui m’ont donné un sacré coup de main en me permettant d'avaler 600 km d'une traite. Plus que 670. Le lendemain matin, Sylvain, mon chauffeur de la veille, me dépose à l’arrêt de bus qui m’emmènera à Montréal. Jusqu’au bout, j’aurais eu une chance inouïe matérialisée par des personnes qui auront pris sur elles de me rendre la vie plus douce et plus simple

A bord d’un traversier, je joins les deux rives de l’immense rivière Saguenay à quelques encablures de Tadoussac. Sa surface gélatineuse de neige surplombée de gros glaçons coule vers le Saint-Laurent. Pour rentrer chez moi, je dois remonter vers la source du fleuve, mais n’ai pas l’impression de revenir en arrière pour autant. Nous traversons le Charlevoix que je devine à travers le brouillard et faisons une pause à La Malbaie. Je discute avec le chauffeur qui sera remercié par son employeur à compter de ce soir : la ligne de bus est suspendue jusqu’à nouvel ordre. Les chauffeurs d’autocar viennent allonger la liste de dizaines de milliers de personnes que le coronavirus commence à faucher professionnellement… L’espace d’un instant, je reprends espoir quand il me dit qu’il a un deuxième job. Douche écossaise : standardiste pour la compagnie Air Canada, qui va immanquablement suspendre une grande partie de ses vols, voilà qui n’est pas non plus un métier d’avenir. En attendant, il comptera sur sa conjointe qui a un emploi un peu plus stable. Se serrer les coudes, être solidaire et sobre, il n’y aura que cela qui pourra permettre de sortir pas trop amoché d’une période qui s’annonce longue et douloureuse. En parlant de sobriété, d’entraide et de retour au local, je constate que le McDonald's de la ville est ouvert, alors que le relais routier familial doit lui garder portes closes. « La raison du plus fort est toujours la meilleure... ». L’arrivée à Québec est sublime, un soleil doré décline gentiment et enflamme les nuages. La nuit tombe, la dernière de ce voyage. Qu’en garde-je ? Dans quel état reviens-je ? L’explorateur, intellectuel et défenseur des Inuits, Jean Malaurie, parle de « Transformer en conscience les expériences ». Eh bien essayons…

« Prudence et joie » m’avait dit David, un ami cher dont les mots toujours pesés et économes ont raisonné à plusieurs reprises pendant cette escapade. Ce grand combattif et combattant avait raison : pour mener à bien un périple tel que celui que j’ai tenté, tout est effectivement là. Il n’avait pas ajouté, mais je sais qu’il le pense, qu’un peu de culot est sans doute aussi nécessaire pour se lancer, et se rappeler que la prudence est parfois mauvaise conseillère. Pour résumer : avec un peu de méthode, pas mal de volonté et beaucoup de chance, chacun peut arriver à mener sa petite entreprise. Pour avoir commencé à tirer une luge sur des skis quelques semaines seulement avant le grand départ, je sais que beaucoup de choses se passent entre les deux hémisphères cérébraux. Le tout est d’essayer de rester concentré, de suivre son cœur et puis de ne pas trop écouter la trouille qui parfois ronge les nerfs. C’est là que la méthode, la discipline viennent à bout de certaines sueurs froides. Ces béquilles morales, je les dois à un autre grand ami, Marc, loup des steppes au cœur immense qui m’a toujours dit avoir trouvé dans sa discipline monacale un grand repos et un réconfort. En bref, on arrondit les angles de la vie en étant carré.

Si c’était à refaire, je referais tout à l’identique, avec une autre paire de chaussures. Je regrette un peu aussi de n’avoir pu qu’effleurer cette région, mais crois que certaines foulées en valaient mille et que certaines heures ont compté triple. Alors je rentre plein. Si un jour je reviens en Basse-Côte-Nord, j’aurais pris des leçons d’innu. Mais en aurais-je le temps ? Toujours ce temps qui ne s’achète pas et peut, au mieux, s’épaissir un peu. C’est aussi cela ma conception du voyage : écrire un chapitre important de ma vie, si dense que je pourrais le délier sur plusieurs années et qui continuera longtemps de me nourrir et d’ouvrir des portes. Au fond, je voyage pour comprendre, apprendre et déguster.

Je suis un privilégié d’avoir pu voir ce que j’ai vu. Tant de beauté, c’est presque trop pour un seul homme. Surtout s’il comprend que cette beauté meurt. Elle meurt lentement, parce que les braves crèvent à petit feu, mais crèvent quand même. Je regrette cette mort, je sais que son absence va nous manquer un jour. Mais il sera trop tard. Si la lutte entre les cartésiens et les « Barbares » a depuis longtemps été gagnée par les premiers, je me range du côté des « Barbares ». Je suis triste d’avoir dû quitter ces gens si tôt. La modernité et ses maladies sont venues jusque chez eux saper cette retraire que je voulais anthropologique, faite de découverte, d’écriture et de silences échangés. « La vie et l’écriture, l’amour et l’écriture, l’ailleurs et l’écriture. Pas d’ambitions, pas de concessions, pas d’argent. Beaucoup d’amis, beaucoup d’amour. Pas de calcul ; refus des gloires enviées, des itinéraires préparés, des chemins publics, des compromissions, des institutions. Écrire seulement pour être, pour s’engager. Vers les autres, avec les autres pour dériver de l’homme ancien. Écrire pour dériver vers l’homme à naître. Rien d’autre. » , écrivait Jacques Lacarrière. Rien d’autre ? Soit, je vais faire mien ce viatique.

Je quittais le royaume du skidoo pour l’empire de la voiture. Partout, de vastes espaces bouffés par du métal sur quatre roues à l’intérieur gainé de cuir et bardé d’électronique pour aller « à l’aventure en tout sécurité », comme le dit la publicité. Presque plus de nature, de l’asphalte et du béton partout. A force d’en avaler, je me dis que le bus va finir par en régurgiter ; mais non, il a faim. Tant mieux, il me fait aller plus vite vers ma joie. Le fauve des lampadaires de la métropole montréalaise embrase le ciel au loin. La route est vide, élaguée par la pandémie. Les images défilent, je suis ivre d’immensités et de paysages que ce confinement va permettre de recentrer un peu.

Je rentre en me sentant augmenté, riche d’une idée plus précise de ce que l’aventure peut comporter comme vertus. Sans doute désuètes, elles me tiennent particulièrement à cœur. Après tout il n’est pas forcé d’être bien de son temps pour vivre bien son temps. Je songe enfin que, peut être, tout ceci n’était qu’un prélude, un entrainement in situ avant une plus longue marche. Dans le froid encore, mais seul, vraiment seul. Mais d’abord, il faut arriver.

A la descente du bus, celle que j’ai tant convoquée en pensée se tient là. Posture de reine, livre à la main, regard aérien. Dans ses bras, j’oublie mon heureuse solitude. Et pour la marche, nous verrons bien.

FIN

Prologue

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Matthieu Delaunay est sur Twitter 

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