L’Hebdo du Club: ce que nous dit le vote blanc (ou pas)

Le vote blanc à gauche (et l’abstention) a agité la vie du Club cette semaine. Revue des arguments de ceux qui comptent s'abstenir, de ceux qui les critiquent, sans oublier les voix de ceux qui disent ne pas avoir «le luxe» de voter blanc, parce que premières victimes du racisme.

Cette semaine, le flux de billets sur le duel Macron / Le Pen a été vertigineux, jusqu’à saturation de l’espace mental. La France est dans un état de grande angoisse (d'hystérie ?), le Club aussi. Normal.

Pour essayer de donner la couleur des propos développés, j’ai choisi un des grands thèmes choisis par les contributeurs du Club : la non-participation au 2e tour de la présidentielle, soit par l’abstention, soit par le vote blanc.

Bien sûr, nul message subliminal dans ce choix, l’idée n’est pas d'influencer plus ou moins subtilement votre vote, mais d’essayer de faire vivre la promesse originelle du Club Mediapart : donner corps au débat démocratique, accepter les points de vue différents, se frotter à l’autre, sans avoir à décliner préalablement ses lettres de noblesse (mis à part d’être abonné à Mediapart, cela va sans dire !) L’idée est donc d’entendre les arguments des uns et des autres, les critiques, les alternatives et aussi les non-dits que comporte cette discussion.

Macron, non merci !

Réagissant à une chronique de Christine Angot dans Libération sur ceux qui s’accommodent à gauche de la montée du FN, intitulée « Si nous ne faisons pas ce minimum, nous sommes des salauds », l’historienne Ludivine Bantigny a répondu à l’écrivaine « Leur dire non. Une réponse au «votez Macron !», dans un billet qui a connu un franc succès (161 recommandés et 260 commentaires).

« On aimerait pouvoir lui répondre que les salauds ne sont pas de ce côté. Auprès d’elle, c’est sans doute peine perdue. Mais au-delà, il est possible d’expliquer pourquoi, tout en luttant pied à pied contre le FN, sans relâche et sans concession, ce combat ne passe pas par le vote Macron. » 

Pour sa démonstration, l'historienne rappelle que « Nous n’avons pas attendu cet entre-deux-tours pour lutter contre le Front national et nous affronter à Marine Le Pen. » et surtout combien il est insupportable de recevoir des leçons de bonne conduite par des pompiers pyromanes.

« La responsabilité est énorme de celles et ceux qui s’emparent de ces idées (tour à tour la sécurité, l’identité, le voile, le burkini, les musulmans, le supposé « problème » des immigrés), parfois par cynisme et pour gagner des voix, parfois par conviction – les deux se mêlant souvent dans une certaine confusion. Que l’on songe à un think tank du PS très mal nommé, « Gauche populaire », dont un fondateur, Laurent Bouvet, fait depuis des années de l’immigration une obsession, un thème majeur et, pour tout dire, « son beurre ».

Insupportable, grossier donc, d'autant plus qu'elle considère le vote Macron comme inutile et le meilleur moyen de renforcer le FN à l'avenir, sans assurer pour autant un jeu démocratique honnête 

« La responsabilité – énorme, écrasante – est du côté des politiques menées depuis plus de trente années de rigueur, d’austérité, de concurrence acharnée, d’un « marche ou crève » permanent et, plus encore, institutionnalisé. De celles qu’a conduites Macron. (...) Emmanuel Macron l’a déjà proclamé : il procèdera par ordonnances dès cet été. Manière de dire, sans discrétion, combien à ses yeux comme dans la Cinquième République, ce Sénat et cette Assemblée forment un parlement croupion.»

C'est pourquoi elle pense que « Offrir un vote-plébiscite à Macron, c’est tendre les verges, les bâtons, tout ce que vous voulez : dans tous les cas, se faire battre avec notre bénédiction. Onction du suffrage, dira-t-on. »

Un autre billet sur ce thème a également connu beaucoup de succès: celui de Segesta3756 intitulé «Pourquoi moi, de gauche, je ne voterais pas Macron pour faire barrage à Le Pen» en rediffusant un entretien de l'économiste italien Emiliano Brancaccio, publié le 25 avril sur le site en ligne de l'hebdomadaire L'Espresso, pour qui l’idée d’un vote Macron est auto-destructeur pour la gauche.

« Le fascisme est toujours la menace principale mais aujourd'hui le 'moindre mal' est la cause du 'pire'. Choisir l'un pour combattre l'autre est un non-sens. Dont le seul résultat est le déplacement de plus en plus à droite du cadre politique. »  

L'économiste italien considère même que « Soutenir un candidat qui entend renoncer à d'autres droits sociaux en échange d'avancées présumées du côté des droits civiques est une autre façon de laisser que les mouvements réactionnaires continuent à faire des convertis dans les couches les plus faibles de la société, avec des effets négatifs à long terme pour les conquêtes des libertés individuelles elles-mêmes. »

Et pour finir sur les abstentionnistes, il y a ceux qui avancent des arguments un poil plus belliqueux en disant vouloir mettre « un râteau à Macron » pour faire sauter le système.

Kshoo, dans son billet sur « L'abstention comme arme politique, la suite »  considère ainsi que « Le choix du 7 mai n’est pas un choix. Quoi qu’il en ressorte, il nous mènera dans un mur. L’un dur, frontal, frontiste, l’autre mou, sirupeux mais tout aussi mortel. Il n’existe pas d’avenir pour la société humaine en dehors d’un complet abandon du paradigme capitaliste. »

L'abstention, un mauvais calcul

Ceux qui jugent que le risque Le Pen n'est pas définitivement écarté, et que son envolée n’est de toute façon pas sans conséquence sur la démocratie et la société, n'ont cessé de critiquer la statégie des abstentionnistes.

Le long billet de l’anthropologue Véronique Nahoum « Aux abstentionnistes de gauche : le point de vue de l’ethnologie politique » n'a pas laissé indifférent (245 commentaires, 53 recommandés). Elle y explique, exemples à l’appui (dont le fameux pacte germano-soviétique), comment « les pires ennemis » de ceux qui se considèrent être « la vraie gauche » sont devenus « ces faux frères hypocrites et vendus » plutôt que l’extrême droite.

« Leur puissance de faux et de brouillage, dont toutes les propagandes totalitaires staliniennes ont abusé avec succès, ont conduit à l’extermination sanglante des opposants socialistes réformistes, comme à celle de toutes les formations anarchistes et libertaires sous couvert de lutte contre l’impérialisme oligarque « bourgeois », dernier qualificatif tombé en désuétude. On peut comprendre en ce premier tiers du XXI° siècle que la jeunesse  de gauche radicale ait oublié les fascismes et les totalitarismes du XX° siècle, et préfère  en toute bonne conscience l’élégante posture du vote « Ni Ni »», qui allie le confort de la défausse les mains bien lavées et l’étrange volupté du cynisme en politique (tous pourris) à l’intéressante posture de  pureté (moi, je suis en dehors). Pourtant, l’histoire de la mortalité de masse au XX° siècle oblige à poser comme cruciales certaines distinctions peu visibles  pour le jeune abstentionniste de gauche de 2017 en France : par exemple, entre Hitler et Mussolini, la différence entre ces deux tyrannies est cruciale pour la survie des juifs qui ont mieux survécu en Italie, la différence n’est pas abstraite, elle est un immense bloc d’abime… »

Dans la même veine, l’historien et sociologue de la laïcité Jean Baubérot appelle à un sursaut démocratique. Car d'après lui, « L’abstention, le vote blanc traduisent un rapport religieux à la politique, où l’on se croise les bras en attendant le Grand soir.»

Quant à l’argument : « on s’est fait avoir en votant Chirac en 2002, il me semble très spécieux. D’abord parce que s’il a fallu voter Chirac, c’est parce que Lionel Jospin n’a pas été qualifié pour le second tour. Or Chirac était son adversaire de droite, on savait donc très bien pour qui on votait et quelle politique il ferait. On a plutôt eu une bonne surprise avec le refus de l’intervention en Irak.

Prétendre maintenant que l’on « s’est fait avoir » signifie, en fait, qu’il aurait mieux valu s’abstenir en masse,… c’est-à-dire risquer de laisser passer Jean-Marie Le Pen (rappelons le, Chirac n’avait fait que 20% au 1er tour) ! Belle mentalité !  C’est dans ce cas, que l’on se serait fait complètement « avoir ». Car on se serait abstenu en pensant que « Chirac passerait de toute façon ». Ce genre de calcul, que certains font aujourd’hui, dans une situation plus incertaine qu’en 2002, me semble être une d’une indigne lâcheté. » 

L'idée que ceux qui votent blanc, ou s'abstiennent laissent les autres faire le sale boulot se retrouve aussi dans le billet de Frédéric Lutaud, ancien membre du Bureau National du PS.

« Mélenchon estime probablement que le risque de voir le FN accéder au pouvoir est si faible qu’il n’est pas nécessaire de compromettre ses chances aux législatives, en divisant ses troupes. Calcul politicien indigne et irresponsable. Il est vrai que sa campagne aux accents « patriotes » et « dégagistes » égare certains de ses partisans. »

 

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Vote blanc ou vote de Blancs ?

Les billets et les fils de commentaires autour du vote blanc ont permis de disserter sur la politique, la tactique, les institutions, l’élection présidentielle, les législatives, l’anti-racisme des uns et des autres, mais il a fallu attendre ces deux derniers jours pour entendre parler de la réalité oppressante que vivent les Noirs, les Arabes de France et en général tout ce qui sont considérés comme non-Blancs, que cette vague bleue marine risque de briser encore un peu plus.  

Un nouveau blogueur, Halim Mahmoudi, auteur de BD/ Presse, a ouvert le bal. « Mon vote n'a pas la peau blanche ». Très argumenté et sensible à la fois, il met des mots sur les non-dits de ce débat, la «tolérance» qui s'est partout répandue face à « l'exclusion raciale »« En dépit des alternances politiques, les arabes et noirs de France ont depuis toujours été des citoyens de seconde zone. Des indésirables. Nous habitons pour la plupart hors des périphéries des villes, où nous culminons depuis toujours à plus 40% de chômage. Notre pauvreté à nous, est le fait de discriminations qui nous condamnent presque tous à l’invisibilité, à l’échec scolaire, aux aides sociales, aux voies de garages, et autant de CDD, missions interim, répressions policières, et exclusions systémique. Le plafond de verre entre les blancs et nous, nous pousse dans l’économie parallèle, l’illégalité, et nous remplissons les prisons françaises à 77%. Que la France soit ou non en crise, ce plafond de verre est si omniprésent qu’on le croirait inscrit dans le marbre de la constitution Française. Comme un héritage. »

 

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Il ne cache pas son amertume face à ceux qui sont indifférents à cette injustice. « Depuis une semaine, j’assiste incrédule à la vaillante certitude des blancs, à leur éthique de privilégiés convaincu de ne pas se corrompre dans le vote Macron. Parce que comme leur vie, leur voix a un prix, que la mienne n’a pas. Ils arguent qu’ils ne voteront jamais Macron. Qu’ils ne se sont pas opposé des mois durant à sa loi travail pour abdiquer dans l’isoloir. Que c’est au-delà de leurs forces etc… Je les vois confondre ennemi avec adversaire, et se permettre ce luxe inouï (et inconscient) d’ignorer la menace FN, parce qu’ils ne sont pas étrangers, musulmans, pauvres, homosexuels ou autre.» 

« La peur viscérale et l'instinct de survie »  a aussi poussé ma collègue Faiza Zerouala à raconter ce qui anime son vote anti-FN, avec complexité et franchise.

« Tous ces irresponsables ne nous méritent pas. Ils méritent encore moins nos voix. Le FN reste un ennemi bien identifié. Un diable bien pratique au demeurant pour vous éviter toute autocritique. Vous avez nourri le feu et maintenant vous avez peur de vous brûler. Mon instinct de survie m’empêche de m’abstenir donc j’aiderai à circonscrire l’incendie. Surtout, je n’ai pas envie de vous suivre dans votre suicide collectif d'aller vers le chaos pour tout reconstruire. Je n’ai pas la force d’être le cobaye d’une expérience pour sauver la démocratie. »

Mais il n'y a pas que les Arabes et les Noirs qui retiennent leur souffle. Dans sa « Lettre aux Mélenchonistes et aux Hamonistes tentés par l’abstention » Jean-Marc Luce, nous dit combien il est effrayé par l'antisémistisme qui fleurit sur internet et le racisme partout. 

« Mon grand-père recevait régulièrement des paquets. C’était des cercueils sur lesquels on pouvait lire « mort aux juifs ». Ces actes, nous ne les dénoncions pas, nous n’en parlions pas. La France bruissait de ces actes antisémites tus. Nous comptions sur vous et tous les antifascistes pour répandre une ambiance capable de jeter l’opprobre sur ce genre d’actes. Aujourd’hui, vous dites : luttons contre l’extrême droite par l’abstention, c’est-à-dire par le silence. Mais le silence ne suffit pas. Je me sens seul. » (...)

« Je fais partie de ces petits enfants d’émigrés. Je vous demande de faire barrage à l’extrême droite. Il s’agit d’abord de l’empêcher d’accéder au pouvoir. Il s’agit ensuite de limiter le message qu’un score élevé lui permettrait de répandre dans l’opinion. Ne sacrifions pas à la lutte contre le libéralisme celle qui s’oppose à l’extrême droite. »

En guise de conclusion de cet Hebdo, la « Lettre ouverte à ces gens de gauche qui hésitent à faire barrage au FN » de Sabrina Benka mérite l'attention car elle montre bien le malaise que ce débat a suscité et ses conséquences, au-delà du vote de dimanche. 

« Je suis une femme de quarante ans, française issue de l’immigration, on dit aussi de moi une « Maghrébine ». Avec cette lettre ouverte, je ne souhaite offenser ou culpabiliser personne, je veux juste exprimer ce que je ressens au plus profond de moi en cette période éminemment trouble et compliquée. (...)

Je dois être honnête, l’abstention j’y ai pensé, je l’ai même dit avant le premier tour mais je me suis très vite ravisée, on m'a rappelé qui j'étais, d'où je venais. (...)

Je me demande comment après le 7 mai, nous allons nous regarder, comment nous allons « vivre ensemble », quelle que soit l’issue de l’élection ! Pour certains, le mal est fait, les choses seront différentes désormais. Nous aurons à l’esprit qu’une partie de la « gauche » est prête à nous sacrifier pour défendre ses propres « idéaux ». Il va y avoir du boulot pour reconstruire ce qui a été détruit en quelques jours et nous n'aurons que 5 ans pour y parvenir et ne JAMAIS laisser passer ou bien même légitimer le fascisme dans notre pays ! Enfin, ça c’est mon rêve. »

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