L'Hebdo du Club: haro sur les mots creux!

«La gauche», la «menace communautariste», «la République en guerre», les «libertés sexuelles» de DSK, la post-vérité... Cette semaine, le Club a remis les points sur les i sur tous ces mots creux qui nous font perdre la tête et rendent le débat "liquide". Certains en deviennent cyniques, d'autres complotistes et les plus courageux choisissent de revenir au plus près du réel et du mot juste.

La primaire socialiste, dite de la Belle Alliance, ne passionne pas les foules. Bien sûr, il y a eu quelques billets forts pertinents, notamment celui sur l'audience numérique de Benoît Hamon, où Antoine Bevort, professeur des Universités au Cnam et membre du Lise, explique qu'à « moins de deux semaines du premier tour de la primaire socialiste, le 22 janvier 2017, Benoît Hamon est le candidat de la primaire socialiste dont le site et la communication sur Facebook et Twitter suscitent le plus d’intérêt parmi les internautes. » Reste à savoir si les internautes se déplaceront jusqu'aux bureaux de vote.

Ceci dit, pour l’instant, le Club regarde d’un œil méfiant ce rendez-vous électoral… De la gauche ? Pas vraiment. Vingtras parle même d'un « hold-up sémantique » opéré par le Parti Socialiste. « Ainsi, pour évoquer la désignation du candidat du parti socialiste à l'élection présidentielle, on ne parle que des "primaires de la gauche", ce qui est parfaitement aberrant puisque les deux principales personnalités qui auraient pu s'y mesurer, Macron le libéral et Mélenchon l'insoumis, n'en font pas partie et poursuivent, chacun de leur côté, une campagne d'explications. »

Une rectification appréciée par les commentateurs, qui en appelle d’autres, sur les « charges sociales », le « libéralisme », etc. Quand d’autres, rappellent la difficulté de la mission : comment organiser des primaires de la gauche quand le périmètre de celle-ci est indéfini(ssable ?) Macron ne reconnait-il pas ne pas être socialiste ? Et puis Valls, est-il vraiment de gauche ? s'interrogent de nombreux commentateurs.

Dans ce flou idéologique, que faire ? S'avouer « paumé », comme le raconte avec beaucoup de franchise Christian Delaplace : « Aujourd'hui je suis en plein désarroi en regard des futures présidentielles. Face à une droite, plus à droite que jamais, d'un PS de moins en moins à gauche, je suis partagé entre colère et abattement. » Ou cultiver, non pas son jardin, mais les liens de proximité, comme le propose le compositeur de musique Jean-Jacques Birgé : « En France les présidentielles occupent tout l'espace politique et camouflent la misère du pays. La morosité ambiante est une chose, mais la pauvreté, les SDF, les reconductions à la frontière, les parquages d'immigrés sont un signe plus alarmant. » Et à l’étranger, c’est pire encore, sans parler de la suffocation de la planète. Aussi pour sortir de ce non-lieu démocratique, construit par tous les débats Potemkine de la politique, une seule solution selon notre compositeur : agir localement. « Nous n'avons pas d'autre ressource que d'agir chacun, chacune, à son niveau, dans un travail de proximité. On commencera par ses proches, on élargira le cercle à ses voisins, puis aux cousins des voisins, peut-être bien que l'on s'intéressera à ce qui se passe ailleurs, en Grèce ou en Nouvelle Guinée Papouasie ? » 

Pour sortir de la société liquide, comme l’a théorisée le sociologue Zygmunt Bauman, décédé cette semaine, à savoir une société individualiste, sans repère, ni idéologie fixe, insaisissable car en recomposition permanente, d’autres optent pour le cynisme, ces Socrate devenus fous comme les définissaient Platon, dont le but est de subvertir tout conformisme, en transgressant les règles et en provoquant les puissants. Le succès (incroyable !) des billets de Bruno Painvin cette semaine, prouve que nombreux sont ceux qui se penchent sur cette option philosophique. « Sarkozy en détention préventive, Lagarde incarcérée, Hortefeux et Guéant en fuite ! », qui date pourtant du 29 décembre n'a pas cessé de circuler, tout comme le dernier en date « Bolloré nomme Sarkozy à la Direction Générale de la chaîne d’information I>Télé » : « Les candidats étaient nombreux mais le choix de l’actionnaire s’est finalement porté sur l’ancien Président de la République. L’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête d’ i >Télé a réveillé des ambitions, et pas des moindres... » s'amuse-t-il. Mais celui sur le vote de Carla Bruni a beaucoup plu aussi. « Carla Bruni-Sarkozy vient de déclarer : « Je voterai  pour Emmanuel Macron ! » »Closer en a même fait un papier en attribuant cette information à Mediapart !

Pour colmater les brèches de cette vie liquide, d’autres (qui sont de loin les plus nombreux au Club !) se battent sans relâche pour redonner un sens à ce qui nous arrive, en s'attelant à démonétiser les mots qui nous égarent. Orwell, comme le rappele Variation, dans un fil de commentaires, avait bien vu que : « le langage politique est destiné à rendre vraisemblable les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent » Il faut reconnaître que le langage médiatique, est lui aussi, parfois redoutable sur ce terrain. La toute nouvelle blogueuse Marie Allibert, porte-parole d’Osez le féminisme (bienvenue à elle !) nous a décortiqué dans « DSK- Nous n’avons décidément rien appris » un cas d’école : l’opération de réhabilitation publique de « l’homme providentiel déchu » DSK, dans un documentaire diffusé en prime time sur le service public.

« Les mots choisis, tout au long du documentaire, entretiennent délibérément la confusion entre liberté sexuelle et violence sexuelle. C’est grave, très grave ; c’est une confusion indigne, une gifle à toutes les femmes victimes de violences sexuelles. Prétendre que les victimes étaient consentantes est le plus vieil argument des agresseurs pour discréditer les victimes. » Le Club est absolument d'accord :

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Mettre les points sur les i, décortiquer les « mots obscurs, douteux et indéterminés. », c’est aussi le projet de l’édition participative « les mots en campagne » impulsé par l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison, avec mon soutien. « Depuis longtemps présents dans les discours politiques contemporains tenus par des responsables de droite comme de gauche, les « éléments de langage » prolifèrent. Plus encore lors d’échéances électorales jugées majeures où il s’agit de recueillir l’adhésion ou le soutien des électeurs, et de capter l’attention. La campagne, qui a débuté pour les présidentielles à venir, en témoigne, déjà»

Cette semaine, c’est le sociologue Fabrice Dhume qui s’est prêté au jeu en décortiquant « la menace communautariste » et surtout son usage politique. « Communautarisme », dont il rappelle « ne renvoie à aucune institution ni aucun fait social précis ; il n'existe donc que comme représentation plus ou moins fantasmée de différentes réalités ». Et dont l'usage sert principalement à disqualifier « la prise de parole, les pratiques et d’éventuelles revendications des groupes minorisés », éternels « menaces de l’universalisme républicain ». Ce discours, ressassé à l’envi, à droite comme à gauche, et bien entendu par les faiseurs d’opinion, a hélas des effets bien réels. « Ce discours d’appel à l’armement a justifié de nombreux passages à l’acte. C’est par exemple au nom de la « lutte contre le communautarisme » que sont organisées des discriminations légales dans les politiques éducatives (école, petite enfance, etc.), au prétexte de protéger une « laïcité » significativement qualifiée par certain.e.s de « glaive » ou de « bouclier ». Mais au-delà d’une rhétorique martiale, ce mot a servi à installer progressivement une militarisation de l’activité de police. » Et dorénavant de la politique elle-même, sous couvert d'état d'urgence, au nom de la protection de la nation.

La démocratie ? L'état d'urgence ? Ce sont aussi ces interrogations que soulèvent le documentaire d’El Sueno, diffusé en intégralité dans le billet « La République en guerre ? » « Mais comment expliquer ? Qu'y a-t-il d'ailleurs à expliquer quand la situation est si confuse et les éléments si peu stables ? Comment se peut-il que la France soit en guerre sans que nous l'ayons décidée, ni même approuvée ? N'est-il pas possible, et même souhaitable, de s'efforcer de comprendre pour expliquer ensuite ce qui a pu conduire de jeunes gens d'origine sociale, culturelle et géographique relativement proche à se trouver des deux côtés des mitraillettes, des bombes et des camions dans les rues de notre pays ? » Pour répondre à ses questions, les (jeunes) réalisateurs sont allés interroger des figures intellectuelles qui les « accompagnent depuis (leur) enfance (Denis Guénoun, Jean-Luc Mélenchon, Daniel Mermet, Edwy Plenel, Shlomo Sand) ». Le documentaire qui marrie planches dessinées et interviews filmés, vaut le coup d’œil, et propose un récit global, à plusieurs voix donc, de l’origine de la crise démocratique nationale et mondiale que nous vivons. 

Expliquer, c’est aussi le but que poursuit le militant écologiste, et pasteur à la mission populaire à Gennevilliers (92) Stéphane Lavignotte. Dans son dernier billet : « Bétisier de la laïcité 4 : Fillon, juridiquement juste, politiquement dangereux », il s’attèle à (re)faire la pédagogie sur ce qu’est la loi de 1905, suite à la polémique soulevée par la déclaration de Fillon sur sa religion, qu’il considère conforme juridiquement à la loi. « S'il s'agit d'un homme politique qui prend toutes ses décisions uniquement au nom de dogmes religieux mais surtout en s'affranchissant du débat démocratique mais en prenant ses ordres des églises, c'est contraitre à l'article 2 sur la séparation. Si c'est seulement quelqu'un qui explique avec quelles convictions profondes, il réfléchit les décisions à prendre, c'est autorisé et même garanti par l'article 1 sur la liberté de conscience. » Le souci poursuit-il, c’est le message politique envoyé à « la minorité catho réac qui s’est opposée au mariage pour tous » sur lequel il s’est déjà appuyé pour gagner la primaire de la droite. 

Enfin pour finir ce retour sur les billets les plus lus de cette semaine, celui de Yann Queron « Post vérité: le substrat des théoriciens du complot ? » traite aussi du brouillage actuel et du travail en profondeur qui attend chacun de nous. « Rien n’est simple, mais en tout cas, une chose est certaine, on ne pourra dépasser la question de la « post-vérité » sans passer par une réflexion en profondeur sur ce qu’on appelle la « vérité ». Et là, le travail est énorme, tant dans les médias, que dans les mondes économiques et politiques, car pour cela il faut s’appliquer son propre sens critique et être capable de ne pas seulement chercher la paille (ou la poutre ?) dans l’œil du voisin… ». 

Le commentaire d'Abdelilah Najmi, très pertinent, comme souvent, poursuit la réflexion sur ce que l'on peut faire face à la menace de la « post-vérité » :

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Trouver le mot juste, définir les faits, déconstruire les représentations, considérer la complexité, tel est le travail indispensable à l’expression d’une pensée honnête et constructive. Prête à se frotter aux autres. En résumé, solide ! Mais serons-nous assez nombreux à accepter ces contraintes-là ?

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