Hebdo #103 : souffrance au travail – le capitalisme bienveillant et la violence tranquille

Dans le Club, la violence du monde du travail affleure partout. Livreurs atomisés, travailleurs et responsables syndicaux réprimés, salariés en burn out, ouvriers morts au travail... Simultanément, les entourloupes lexicales du capitalisme, décryptées par les contributeurs et contributrices du Club, organisent l’aseptisation d’un monde du travail qui neutralise les luttes, invente l’exploitation bienveillante et broie en silence.

« Contre la bienveillance » : à première vue, le titre du billet de Marwen Belkaid sonne comme une provocation cynique. Une effronterie somme toute injuste, eu égard à une notion politiquement indolore et inoffensive. Mais la bienveillance dont il est question ici appartient à cette nébuleuse de notions « préemptées par les capitalistes », écrit le contributeur, noyautant les entreprises et leurs dirigeants. Cette duperie lexicale, qui consiste à subtiliser et détourner des mots à connotation positive, comme « résilience », « care » ou « bienveillance » (des patrons avaient même osé une tribune appelant les entreprises au « capitalisme bienveillant », à lire - ou pas - dans Les Échos), est « devenue l’un des meilleurs chevaux de Troie de la logique néolibérale », selon Marwen Belkaid.

Évoquant cette récupération de la bienveillance par les dominants et l'inégalable puissance de corrosion des mots – et des idées qu’ils embrassent – qu’est le capitalisme, l’auteur décrit avec précision combien cette injonction de douceur faite aux salariés vêtit l’exploitation et l’aliénation d’atours respectables illusoires. Le mantra de la bienveillance agit comme une force de neutralisation des rapports de force et de la conflictualité au sein des entreprises. « Ne pas trop réclamer pour ne pas mettre en danger l’entreprise et donc des emplois ? Bienveillance. Accepter de subir sans broncher le management toxique présent dans certaines entreprises ? Bienveillance évidemment. » En oblitérant les rapports de domination, alors même que la « violence » issue des travailleurs est toujours dénoncée, ce travail d’aseptisation « est avant tout une manière d’anesthésier les luttes, voire de les tuer dans l’œuf. » 

« Récemment, j’ai découvert le mot de “télévacances » [contraction de « vacances » et de « télétravail », les deux n’étant apparemment plus antithétiques]. Cet ajout au glossaire de l’exploitation bienveillante nous vient d’un jeune contributeur de 24 ans, L@rsen, qui s’adresse à ses camarades de promotion d’école d’ingénieurs dans un billet intitulé « À mes potes en burn out ». Sept, parmi ses amis, sont en surmenage. Dans ces métiers à « forte valeur ajoutée », où les tâches « passionnantes » justifient de ne pas compter ses heures, l’exploitation se nimbe d’un discours flagorneur et culpabilisant qui entretient la servitude, ce « bourrage de crâne pseudo-intellectualisant des grandes écoles », écrit-il, qui leur fabrique « un rôle d’élite factice » : « nous avons “réussi” (loin de nous la crasse ouvrière) et nous sommes “compétents” », ironise-t-il. Autre stratégie managériale insidieuse, une fois dans le « marché du travail » auquel il leur aura été enjoint toute leur scolarité de « s’adapter », tout est agencé pour emmêler les fils de la domination, noyer le poisson, et surtout les responsabilités : « Il n’est pas évident d’identifier notre exploiteur : notre collège d’employeurs ? La collectivité qui nous finance ? Nous-même qui oublions nos limites et participons à entretenir la culture du zèle ? »

« Tu as seulement 2 min 30. Surpasse-toi »

Dans le billet de Lucas Peltier-Séné, étudiant, qui raconte sa courte expérience de livreur de repas à vélo pour compléter sa bourse du Crous, affleure aussi ce nuage de mots confisqués, dépossédés de leur sens et de leur chair, qui maquillent l’exploitation capitaliste. C’est ici le vocable de « famille », et sa « cohésion » qui sonne comme une mystification éhontée, qui plus est dans une entreprise qui organise l’atomisation des travailleurs et leur mise en concurrence : « Comment être fraternel avec un collègue en difficulté quand vous avez comme “objectif” fixé par vos coordinateurs de rouler 1 km en 2 min 30 ? » La « famille » entretient leur dissémination (désamorçant leurs éventuelles tentatives d’organisation), mais aussi leur souffrance : « Fortes chaleurs : tu roules. Crampes parce que tu as déjà roulé deux heures sans pause : tu roules. Pente à monter : tu roules. Tu as seulement 2 min 30. Surpasse-toi. […] Tu respires avec difficulté. […] Tu donnes tout ce que tu as pour aller servir un burger à Léa dans le XVIIe ».

Si l’étudiant reconnaît sa situation de privilégié par rapport à ses camarades de galère – avoir pu sortir du rapport salarial rapidement –, ce billet, et les autres, craquèle la tartuferie lexicale des « cultures d'entreprise » occultant les rouages d’une violence réelle. Dans le Club, la violence au travail est chroniquée partout. En 2020, une tribune dénonçait la « vague de répression » déferlant sur le monde du travail.

Professeur·e·, éducateur spécialisé, infirmier, cheminot, conseiller Pôle emploi, responsable syndical à l’Inspection du travail : dans un large éventail de secteurs, des collectifs de soutien de salarié·e·s réprimé·e·s déploraient des pressions et intimidations de leurs hiérarchies et de graves atteintes à leurs libertés syndicales et démocratiques. 

Primes au rendement

Depuis, d’autres exemples s’égrènent : Boris, éducateur spécialisé, « licencié pour rien » après avoir évoqué le manque d’autonomie dans l’accompagnement des jeunes et le sentiment d’être infantilisé dans l’organisation de son travail. Ou encore Ahmed Berrahal, syndicaliste menacé de licenciement par la RATP pour avoir dénoncé les violences sexistes et sexuelles. Au gré des tribunes et des témoignages, leur combativité éteint toutes les tentatives d’enfumage du capitalisme.

Des chroniques à lire en regard de la « mécanique de la répression hospitalière » décrite par Matthieu Bellahsen, pour mieux comprendre l’appareillage imparable de l’hôpital public pour asphyxier ses travailleurs. Et plus largement, dans le milieu du soin, l’analyse toujours fine du Dr BB sur les dispositifs techno-scientifiques « innovants » mis en œuvre dans les domaines de l’éducation, du soin ou du travail social, qui, non sans rappeler la condition atomisée des livreurs à vélo, « visent de plus en plus à reconduire les individus dans la norme du sujet libéral, appréhendé comme une monade indépendante et autonome, hors de tout ancrage social, de tout contexte intersubjectif et de toute historicité ». Ces transformations se déploient par capillarité : nouveaux outils, nouvelles procédures, nouveaux critères, nouveaux objectifs, etc. Tuant le soin à petit feu, leurs primes au rendement et leurs critères de performance mènent au « délaissement à l’égard des “publics” les moins solvables, les plus en marge, ou ceux pris dans des situations complexes pour lesquelles il n’y a pas de réponse standardisable ».

« Pour que la vérité soit reconnue. Pour la justice »

Mais c’est à la lecture des billets d’Éric Louis, ex-ouvrier cordiste, que toutes les ruses langagières des exploiteurs s’effondrent. Témoin de la mort au travail de plusieurs de ses camarades de Cristal Union, groupe agro-industriel producteur de sucre, il relate l’injustice inguérissable et la souffrance des familles. Pour la mort d’Arthur et Vincent, le 13 mars 2012, le géant sucrier et Carrard Services, son prestataire de nettoyage, seront de nouveau jugés à la cour d’appel du tribunal de Reims. À cette occasion, l’ouvrier écrivain a publié deux billets incontournables : un témoignage des compagnes d’Arthur et Vincent, d’abord, récit d’une déshumanisation que la mort même ne vient pas assouplir. Le décès brutal d’un ouvrier semble peser si peu – trois fois rien. Alors que que les corps de Vincent et Arthur ont été retrouvés sans vie, au fond du silo, après de nombreuses heures de recherche, Fanny entendra, de l’autre côté du combiné : « Vous comprenez, madame, on a déjà prévenu ses parents de son décès, on ne peut pas prévenir tout le monde… »

Dans un second billet, « Silo n° 4, la sentinelle assassine », Éric Louis, camarade inlassable de combat (et de plume) des cordistes même après la mort, détaille combien la lutte pour la reconnaissance de la responsabilité de l’entreprise (qui dénombre six morts depuis 2010) dans leur décès – l’utilisation d’une nacelle aurait pu éviter l’accident, notamment – est inachevée. « Cette histoire malheureusement vraie, trop vraie est arrivée le mardi 13 mars 2012. On pourrait la croire avalée, digérée. Jugée. Digérée parce que jugée. Il n’en est rien. Près de dix ans après cette tragédie, les familles d’Arthur et Vincent luttent toujours pour que la vérité soit reconnue. Pour la justice ». 

Le travail meurtrier de la machine 

Tirée du billet de Marwen Belkaid cité en début de chronique, une réponse fameuse de Jaurès à Clemenceau en 1906 semble dire la substance de cette violence de l'exploitation dans son aspect le plus feutré, celui qui l’autorise à se draper de concepts inoffensifs pour multiplier ses effets – cette violence tranquille. « Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. » 

Jaurès poursuit, dans une formule qui évoque tout à la fois la machine capitaliste, la spirale répressive du monde du travail et le silo qui a englouti les corps d’Arthur et Vincent : « Cela ne fait pas de bruit; c’est le travail meurtrier de la machine qui, dans son engrenage, dans ses laminoirs, dans ses courroies, a pris l’homme palpitant et criant ; la machine ne grince même pas et c’est en silence qu’elle le broie. » 

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