Hebdo du Club #57: pourquoi, pour qui aller voter ?

À trois jours des européennes, nous sommes encore nombreux à ne pas savoir pour qui voter. L’intelligence collective étant l’ADN du Club, je vous propose de sonder les arguments des uns et des autres pour tenter d’éclaircir ce brouillard. Et comprendre pourquoi les débats sur l'après suscitent plus d'intérêt que l'élection elle-même...

Ce que vous allez lire n’est pas un sondage, ni un appel à voter pour une liste ou une autre, mais une plongée dans les billets du Club, publiés depuis le début du mois de mai pour comprendre les arguments déployés et les débats en cours.

Le 26 mai 2019 donc, les élections européennes auront lieu en France (le 25 mai dans une partie de l'outre-mer). Les 34 listes en compétition, nombre record pour ce scrutin et couplé avec un autre changement majeur par rapport à 2014, le scrutin par circonscriptions régionales a été remplacé par une liste nationale composée de 79 candidats.

Donc donc donc... le choix est vaste, et le désamour politique (surtout à gauche) est encore plus vaste. Mais dans ce brouillard, si propice à l'abstention (le billet de Jeanne Deaux « Comment dire "non "aux européennes » a cependant suscité une large vague de réprobation), certain·e·s continuent à avoir des idées bien tranchées sur ce qu'il convient de faire. 

Quelques billets de soutien

Le 6 mai, le philosophe Geoffroy De Lagasnerie a été le premier à se lancer pour la liste de Manon Aubry de la France insoumise. Ses arguments : « À partir du moment où l’on ne se présente pas soi-même on est forcément en désaccord avec les listes ou les personnes pour qui l’on vote. Et il y a évidemment beaucoup de gens avec qui j’ai de grandes divergences dans ce mouvement. Mais c’est dans la France Insoumise que l’on trouve aujourd’hui des personnalités comme Daniele Obono, Sergio Coronado, François Ruffin, Farida Amrani, Ulysse Rabaté, Manon Aubry, Younous Omarjee, Clémentine Autain (…) » La suite du billet est une déclaration d’amour au programme présidentiel de la France insoumise « le plus favorable aux avancées juridiques et démocratique. Ce qui balaye tous les arguments en autoritarisme… » 

Et le rappel de sa conviction : « si nous voulons amorcer une dynamique qui permettra que se développe une montée en puissance de la gauche jusqu’aux élections présidentielles et législatives il faut commencer aujourd’hui et je pense que c’est par une mobilisation autour de la France insoumise que cela pourra se faire. » Les réactions, peu nombreuses, se sont focalisées sur Younous Omarjee, à l’initiative de Lancêtre qui n'a de cesse de rappeler que le député européen de la France insoumise a voté contre le texte condamnant les droits humains en Russie en juin 2018, refusant ainsi d’apporter son soutien à Alexandre Koltchenko er Oleg Sentsov.

Le lendemain, c’est l'activiste revenue de la politique Quitterie de Villepin qui s’est jetée à l’eau pour la liste d’EELV avec un billet très long et argumenté. « Ça sonnait un peu comme une évidence. Qu’après toutes les marches pour le climat, les rapports accablants, après avoir pleuré de joie et d’admiration devant nos gosses qui se sont levés lors de leurs propres marches, on allait être nombreuses et nombreux à revoter ou à voter EELV sans trop se poser de question. Je me rends compte que c’est encore vachement flou pour pas mal d'entre nous. » Alors de sa plume toujours alerte, elle a commencé par balayer toutes les raisons qui poussent à baisser les bras et à préférer aller faire du poney dimanche prochain ; la pauvreté abyssale de la campagne, l’indifférence atavique des politiciens, la compétition des égos boursoufflés qui pollue le principe même de démocratie représentative…

Mais voilà, malgré tout, et même si elle reconnait qu'envoyer de nombreux élus EELV au Parlement européen ne résoudra pas l’énorme « bug démocratique », elle rappelle que « merde ! Les seuls qui bossent bien au parlement européen en France, ce sont les Vertes et les Verts ! Et les noms que je vois sur cette liste le prouvent pour les sortant.e.s, leur bilan a chacune et à chacun est impressionnant (…) et j’ai confiance pour les entrant.e.s, Damien Carême à Grand Synthe extraordinaire dans sa lutte contre l'Etat pour la dignité des enfants, femmes et hommes, migrant.e.s, Benoît Biteau, Marie Toussaint et j’en passe. » Quant aux autres listes qui affichent désormais l’écologie comme une priorité, En Marche, la France insoumise, ou le tandem Place publique-PS, elle n’y croit pas une seconde. « Ces 3 dernières listes qui cherchent à récupérer, tels des vautours, avec leurs prises de guerre, l’écologie me font vomir, vraiment. Où étaient-ils il y a 40 ans, 30 ans quand on émergé les luttes environnementales ? Où étaient-il pour protéger le bocage de Notre Dame des Landes ? Le larzac ? Toutes les ZAD ? L’émergence de Greenpeace, des Amis de la Terre, de Terre de liens, des AMAP, d'Enercoop, de la finance plus éthique, contre Bure, les autoroutes, Sivens ? Nada, ils n’étaient nulle part. Alors oui il y a que les cons qui ne changent pas d’avis, mais franchement cet opportunisme pour tirer à soi l’élan planétaire me fout la gerbe. »

Lancêtre (encore lui !) a réagi sous ce billet en rappelant la part d'ombre d'EELV : 

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Le 19 mai, il s’est alors fendu de sa propre contribution « Elections européennes : pourquoi pas le parti animaliste ? » qui milite pour l’amélioration des conditions d’élevage, l’abolition de la corrida, etc.

« S'abstenir aux prochaines européennes ? C'est ce que je fais depuis dix ans... Mais le 26 mai, ce serait, mécaniquement, augmenter le score du RN et de LREM. Voter ? Mais pour qui ? Comment départager les candidats qui, à gauche, se disputent l'honneur d'être le premier parmi les nains ? » Alors quitte à choisir un « nain », Lancêtre propose d'élargir encore la famille. Dans ce billet on y trouve notamment une vidéo de soutien d’Anny Duperey qui s'appuie sur un argument basique : «  si vous ne savez pas pour qui voyer, les animaux c’est simple. Ce sont les plus faibles ». Les quelques réactions sous ce fil disent "pourquoi pas", mais sans plus d'enthousiasme…

Idem pour la liste du Parti communiste conduite par Ian Brossat, le billet de soutien de JJDUCH qui « dans une autre vie a été membre du PCF puis s’en est éloigné dans la période Hue », « Contre l’Europe du capital, l’Europe des gens » a reçu un accueil plutôt froid. Pourtant son argumentaire est assez développé :

  • « Le PCF a le mérite de la constance, dans une opposition claire aux traités depuis le début. Pour Mélenchon, on est passé du soutien enthousiaste à Maastricht en 1992 à une prise de conscience, notamment en 2005, puis à une tentation pour le frexit, puis à un retour à une position plus équilibrée. Et ensuite ?
  • La mobilisation populaire est essentielle, bien au-delà des professions de foi  électorales. Le réinvestissement des classes populaires dans la politique est alors une clé majeure de l’avenir. Le PCF a avancé dans ce sens : c’est le seul parti qui présente 50 % d’ouvriers et d’employés.
  • Mélenchon a clairement affiché une orientation qui repose sur un suivisme total envers sa personne (« la clé de voûte »), d’où ses multiples virages stratégiques et la tentation hégémonique envers tout ce qui, à gauche, diverge un peu de lui. Le refus de la « tambouille » masque mal celui de tout rapprochement unitaire, même partiel. Dans une situation aussi grave que celle d’aujourd’hui, une telle attitude n’est plus possible.
  • Plus au fond, le PCF réaffirme l’horizon du dépassement du capitalisme, du communisme. Ce n’est pas le cas de LFI (même si çà l’est pour certains de ses militants) qui est en gros sur une ligne keynésienne d’aménagement du capitalisme (envisageable à court terme mais  seulement comme étape dans une transformation beaucoup plus profonde). »

L'atonie du Club sur ces billets est à l'image du peu d'enthousiasme que cette campagne européenne suscite. Pour être absolument transparent, ils ont aussi souffert d'une moindre visibilité puisque nous avons décidé de ne pas les mettre à la Une, car trop partisans. Mais le Club a sa vie propre. Tous les jours, des billets deviennent très populaires (pour des bonnes et des mauvaises raisons) sans avoir été mis à la Une.

A la lecture des autres billets qui traitent des élections européennes, plusieurs hypothèses émergent : les électeurs ont dû mal à départager les listes tant les points communs sont nombreux, l'avenir de la France insoumise et la question de la recomposition de la gauche les intéresse bien plus que les députés à envoyer au Parlement européen... 

Des débats sur la suite

Commençons par la France insoumise ! 

En fin de semaine dernière, Jean-Pierre Boudine a signé un billet pour crever l'abcès en s'interrogeant sur la nécessité de « Sauver la FI ? » et sur ce qu'il faudrait faire pour rebondir. Son constat est sévère :

« Malgré les échecs cinglants de Macron, malgré la valeur prouvée de notre programme, nous subissons chaque semaine de nouveaux départs, le mouvement FI s'est presque complètement évaporé et recroquevillé autour d'un Parti de Gauche lui-même réduit à peu de chose. Jean-Luc Mélenchon a déclaré faire des élections européennes "Un référendum contre Macron". Hélas, il semble probable que nous subirons un échec cinglant ! Du fait de notre faillite, une grande part des mécontents se porte vers le Rassemblement National !

Et les causes de cette « déconfiture » sont pour lui évidentes : « en un mot ; une gouvernance personnelle du mouvement, et le refus de la démocratie. Faut-il faire la liste des bévues politiques ? Les appels hors sol à de grandes merveilles (une majorité à l'AN, un million de travailleurs sur les champs Elysées, des vagues déferlantes...). Les mises en demeures aux syndicats (la charte d'Amiens, ça suffit ...), au PCF ("vous êtes la mort et le néant"), les zig-zags politiques (ce PS réputé plus mort que mort qui tout à coup redevient "ma famille") le refus de toute démocratie (l'excommunication de nos camarades corses, les décisions brutales concernant la liste des candidats aux européennes)... »

Aussi il propose une réorganisation politique interne par « la mise en place d'un collectif équilibré qui devra comporter des femmes et des hommes comme, par exemple, Clémentine Autain, Eric Coquerel, Danielle Simonet, François Ruffin, Corinne Morel Darleux, Alexis Corbière, et d'autres, unis autour du programme LAEC (l'avenir en commun) »

Les nombreux commentaires à ce billet sont presque tous hostiles à cette stratégie. A l'instar de celui de Jean Riboulet qui est le plus recommandé de ce fil :

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Ou encore la réponse « Seul Mélechon peut, à ce jour, sauver la gauche et l'écologie » d'Utopart pour qui : « Non, changer la société, sortir de l’ultralibéralisme ne peut être le fait d’une nébuleuse, d’un système gazeux, ni d’un hologramme. Il faut des idées, un programme et… une femme ou un homme qui en soit le porteur, le promoteur, qui s’engage, se bat et qui ne cesse au nom de tous de porter le fer là où ça leur fait mal. Mélenchon en a sûrement la capacité, la force et le talent. Il est « un vieux routier » de la politique, en ces circonstances, est-ce vraiment un handicap ? A ce jour y en a-t-il une ou un autre. Personnellement je n’en vois pas, même s’il y a des têtes qui émergent (oh si peu) pour un avenir plus lointain. »

L'autre grand désarroi du moment vient aussi de la difficulté à départager les différentes listes de gauche quand 1/ les points de convergence entre les programmes sont nombreux et que 2/ des personnalités convaincantes de la société civiles sont présentes dans toutes les listes.

Christakis Georgiou, un chercheur en études européennes à l'Université de Genève, arrivé depuis peu dans le Club, a publié un billet très complet sur les différents programmes des listes de gauche et « la division mortifère » de cette « risible » campagne .

« Nous pourrions déjà commencer par citer le fait que l’ensemble des listes de gauche – PS-Place Publique comprise – revendiquent le besoin de modifier les traités. (…) Mais la lecture des programmes des listes montre que sur le plan programmatique aussi, les convergences sont très importantes. En particulier, il est difficile de distinguer entre des « droitiers » et des « gauchistes ». Grosso modo, tout le monde défend des choses qui, si elles ne sont pas identiques sur tous les plans, vont toutes dans la même direction. Un seul bémol à cette appréciation : il existe des exceptions, significatives il est vrai, pour la FI et le PCF qui proviennent, à nouveau, d’un fond souverainiste qui sied mal avec le reste de leurs propositions. »

Pourquoi cette division alors ? L'analyse du chercheur est sans détour :

« Chaque courant essaie de manœuvrer pour se construire au détriment des autres et donc mieux se positionner dans la recomposition inévitable à venir. Cela se fait d’autant plus facilement que les listes (mais c’est un phénomène français, pas uniquement à gauche) sous-estiment l’importance du Parlement européen dans le fonctionnement du système politique européen. Cette sous-estimation est en partie due à l’emprise du présidentialisme de la Ve République sur l’imaginaire politique collectif en France : seule la présidentielle compte et tous les autres scrutins sont dévitalisés. Par conséquent, chaque courant cherche à se positionner en vue du scrutin qui structure la vie politique en France, la présidentielle de 2022. »

Suite à ce billet une discussion fort intéressante s'est amorcée sur les notions le fédéralisme et la démocratie, comme on aimerait en lire plus souvent. Pierre 26 a aussi apporté sa pierre à l'édifice en donnant une explication tangible au peu d'intérêt que les citoyens portent au Parlement européen :

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Pour finir, « Gauche : un sursaut nécessaire » la tribune d'un collectif de militants, d'intellectuels et de syndicalistes a fait énormément réagir. Leur analyse est aussi simple qu'exaspérante : la gauche est en voie de disparition, elle ne propose plus de perspective d'espoir ni d'alternative politique crédible. 

« Pourquoi choisir les uns plus que les autres, se demandent nombre d’électeurs et d’électrices ? En effet, plusieurs listes à gauche combattent la dérive ultra-libérale de l’Union européenne avec des arguments convergents. La tentation de l’abstention, qu’il faut combattre, est plus forte que jamais. »

Leur tribune appelle aussi à un sursaut et invite tous ceux qui luttent pour (la justice sociale et climatique, l'égalité femmes/hommes dans le travail, le refus de toutes les formes de racisme et de toutes les discriminations, la lutte contre le sexisme et les violences faites aux femmes, et contre l’homophobie, la solidarité internationale et l'accueil des populations migrantes ou réfugiées, l'arrêt des privatisations en cascade, la reconquête et le développement des services publics et de la fonction publique et le maintien de la retraite par répartition) à se réunir « en juin pour entamer le processus de reconstruction.  »

Jean Amy a alors posé la question qui fâche : pourquoi la gauche n'a pas réussi à répondre à la colère des gilets jaunes ?

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