L’Hebdo du Club #41 : un Manifeste pernicieux

Que d’encre, que d’encre ! Cette semaine dans l’Hebdo du Club #41 impossible de faire l’impasse sur les exégèses et la polémique qui ont suivi la parution d’un «Manifeste contre le nouvel antisémitisme» dans «le Parisien» du 21 avril.

Par où commencer ? Par le refus de l’actrice hollywoodienne Natalie Portman d’aller en Israël pour recevoir le Prix Genesis et laisser penser qu'elle soutient Benjamin Netanyahou. Par les déclarations de la chancelière Angela Merkel qui dénonce l’émergence, en Allemagne, d’une « autre forme d’antisémitisme » issue de certains réfugiés « d’origine arabe ». Et le billet de Françoise Diehlmann dans lequel elle oppose le mouvement «BerlinPorteLaKippa» et le «Manifeste contre le nouvel antisémitisme» : « La Kippa devient ce 25 avril le symbole de rassemblements populaires à Berlin et dans de grandes villes allemandes contre l’antisémitisme, toutes les formes de racisme. Par contre en France, un manifeste contre le nouvel antisémitisme signé par 300 personnalités vise à diviser notre société. » Ou par l’agression de notre blogueur Pascal Boniface à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv. Une prise à partie violente avec plusieurs individus que le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques raconte dans ce billet.

Nous avons voulu plutôt mettre en lumière les réponses au « Manifeste contre le nouvel antisémitisme » publié dans le Parisien le 21 avril. Une pétition éristique qui a heurté les esprits du club dans leur immense majorité. Seule à s’exprimer a contrario et à venir ferrailler sur les fils de commentaires, Elena Mangusta qui n’a pas poussé sa témérité jusqu’à ouvrir son billet aux commentaires. Retenons dans son texte, ce passage en forme de conclusion : « Restent les faits, et cette tribune, malgré ses imperfections, a le grand mérite d'ouvrir le débat et de libérer la parole. Après des années d'omerta, cela ne peut être que salué. Les faits : la résurgence d'un antisémitisme violent, observé cette fois au sein de la communauté arabo-musulmane et s'appuyant par conséquent sur d'autres sources que l'antisémitisme "traditionnel" d'extrême droite… 11 morts, assassinés parce que juifs en moins d'une décennie sur le sol français, des agressions, des pressions. Honte absolue. Et des assassins se revendiquant musulmans, sans aucune exception. S'il y a quelque chose qui fait froid dans le dos, c'est cela, et pas les textes qui le dénoncent. »

Citant Talleyrand et dénonçant le simplisme et l’alarmisme du Manifeste de Val, Dominique Vidal sera un des premiers à réagir et à mettre en ligne sa critique, le 23 avril. « Je partage avec les signataires du Manifeste des 300 une seule conviction : la lutte contre l’antisémitisme constitue un impératif moral et politique majeur, dans une société encore rongée par toutes les formes de racisme. Il en va de l’avenir de la démocratie et donc de la République. Mais je ne suis d’accord, ni avec leur analyse du phénomène, ni avec leur démarche pour le combattre. » Commenté 234 fois et recommandé à 211 reprises, le billet de l’historien et journaliste soulèvera approbation et soutien de la majorité des commentateurs. À l’exception d’Elena Mangusta dont voici le commentaire avec la réponse de Vidal.

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Car ce n'est pas l'avis par exemple de Joël Martin et Arthur Porto :

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Le collaborateur du Monde diplo nous offre en trois phrases une conclusion, véritable contrepied à celle de Philippe Val et aux 300 signataires de la pétition. « Un dernier mot : hiérarchiser les racismes, c’est tomber dans le racisme. Et hiérarchiser le combat contre le racisme, c’est le saboter. Cette lutte indispensable, nous la remporterons ensemble ou jamais. Avec détermination et sang-froid. » Pour compléter ses dires et comme pour se souvenir, on peut aller visionner la vidéo d’Orient XXI glissée dans un billet de Jean-marc B. ou répondre à l’invitation de Segesta3756 qui nous propose de (re)voir l’interview vidéo de Dominique Vidal par Daniel Mermet sur le site de Là-bas si j'y suis. En libre accès, celui-ci présente son livre Antisionisme=antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, publié chez Libertalia en février dernier…

Seulement deux jours plus tard et après que son billet en Une du Club a tourné sur les réseaux sociaux, Dominique Vidal dans un texte très court revient sur son histoire personnelle après s’être fait insulter et traiter d’antisémite. Insupportable et infâme ! Puis le lendemain, Vidal adresse une lettre au titre incitatif « Qu’alliez-vous faire, Annette, dans cette galère », à Annette Wieviorka, historienne spécialiste de la Shoah et de l'histoire des Juifs au XXᵉ siècle, une des 300 signataires de la pétition. « Je vous connais depuis des décennies et j'ai pour vous sincèrement beaucoup d'estime intellectuelle : on compte sur les doigts d’une main les meilleur(e)s historien(ne)s de la Seconde Guerre mondiale et du génocide nazi. Mais… »

Ce « Mais » brandi aussi par Nicole Lapierre qui pour la première fois s’exprime « en tant que juive » pour répondre à la publication du Parisien. Une plume sensible et efficace. La sociologue s’explique : « Si je me résous à m’exprimer de cette façon, malgré tout, c’est parce qu’il y a urgence. Et parce que je sais que cette parole peut être (un peu) plus audible, (un peu) plus acceptable, ce qui justement me désole. Car cela, déjà, est un symptôme : ce manifeste intimide et délégitime la critique, a fortiori si elle vient d’une personne non juive, et plus encore d’une personne de culture ou de foi musulmane. Comment oser discuter un manifeste qui défend les Juifs face aux attaques qu’ils subissent ? » Son billet avec son fil de commentaires chargé de remerciements renforce le côté pernicieux de ce Manifeste. Dans son texte juste et digne, Nicole Lapierre n’oublie pas de citer Claude Askolovitch, le journaliste auteur d’une tribune remarquée dans Slate et du livre Nos mal-aimés – Ces musulmans dont la France ne veut pas. Si Anouka dans son commentaire couvre de louanges Nicole Lapierre,

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ce n’est pas le cas de Karinal :

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Antisémitisme musulman ? La réponse de Marwan Muhammad est cinglante. Comment peut-on ostraciser pour mieux diviser ? Sa démonstration longue et argumentée commence par « Il n’y a pas "d’antisémitisme musulman", tout comme il n’y a pas "d’islamophobie juive". Il y a par contre des comportements et des actes antisémites, parmi lesquels certains sont commis (aussi et entre autres) par des musulmans. Et il y a des comportements et des actes islamophobes, parmi lesquels certains sont commis (aussi et entre autres) par des juifs… » À la conclusion de ses « remarques et rappels d’évidence » comme il dit, l’auteur et statisticien « espère avoir suffisamment de clarté pour adopter, à mon échelle et dans mon travail, la seule position qui soit cohérente : la lutte contre toutes les formes de racisme et contre toutes les violations de droits humains, en y incluant l’antisémitisme, la négrophobie, la romaphobie, l’islamophobie et toutes les autres atteintes à la dignité humaine, tout en cherchant à rapprocher les gens plutôt qu’à les diviser ».

Autre abonné qui refuse cette vision binaire des bons et des méchants. Blaz, enseignant-chercheur belge, qualifie la pétition des 300 de « supercherie » et il s’explique en rappelant au préalable : « Les cohabitations intellectuelles, artistiques, relationnelles entre "juifs" et "musulmans" sont rares en France. Elles gagneraient à se multiplier certes, mais elles existent et personne ne peut les nier. À elles seules, ces expériences destituent le prisme manichéen tenant au "patriotisme antimusulman" de Monsieur Val and Co. »

Retenons aussi le plaidoyer signé Khalid Mossayd qui dénonce sans musique et appelle à rester lucide : « Ne soyons pas naïfs, car ce texte a pour seul objectif de désigner aux yeux de l’opinion publique un ennemi commun : le musulman, l’arabe, l’étranger… » L’auteur, compositeur, interprète questionne dans sa lettre : « Ne laissons pas les politiques décider pour nous. Avons-nous vraiment besoin d’opposer les deuils ? N’est-il pas plus simple de faire un front commun contre les racismes, l’antisémitisme, l’islamophobie et la xénophobie ? Mais cette union sacrée n’est pas désirée par les politiques. » Même tonalité chez Anice Lajnef.

Autre abonné à avoir la dent dure avec Philippe Val, l’écrivain algérien Salah Guemriche. Son texte vient en complément de tous les autres. Il y pointe une forme d’obscurantisme et les Lumières ne sont pas du côté de ceux qui pétitionnent. Comme le disait Bourdieu : « L'obscurantisme est revenu mais cette fois, nous avons affaire à des gens qui se recommandent de la raison. Face à cela, on ne peut pas se taire. » Pour s’en convaincre, citons ce passage éclairant : « Le chantage à l’antisémitisme tire toute sa force d’intimidation. Une force qui vise, par une volonté d'épuration islamophobique à grand bruit, à faire d'un "antisémitisme ordinaire" (R. Badinter) une nouveauté : paradoxe qui échappe aux auteurs dudit manifeste, tant ils sont obnubilés par leur islamophobie mal assumée : ce que Philippe Val et son commando de signataires dénoncent comme "nouvel antisémitisme" est presque aussi vieux que l’antijudaïsme chrétien, du seul fait qu’il était déjà à l’œuvre au VIIe siècle. »

Nous ne pouvions faire l’impasse sur ce billet paru ce vendredi 27 avril. Plus nuancé mais aussi plus clivant, même s’il trempe sa plume dans la plaie, Hocine Kerzazi, châtelleraudais de confession musulmane, réagit : « Ces derniers jours, en réaction au manifeste "contre le nouvel antisémitisme", on lit ici et là que l’islam serait une religion de Paix et de Tolérance. Il existerait un "islam des Lumières" étranger à la haine des juifs et à rebours de la logorrhée médiatique. Des internautes musulmans se fendent de posts Facebook à l’emporte-pièce – dont le ridicule le dispute à l’indigence – et qui consiste notamment à pérorer sur les passages problématiques du Coran pour en relativiser la portée. Avec des contours référentiels aussi imprécis, force est de se demander en toute candeur : de quoi parle-t-on ? Cette imprécision n’est-elle pas justement intentionnelle et destinée à étayer une autre idée ? » Pour ce doctorant spécialisé dans les questions islamiques, qui a étudié la radicalisation djihadiste, « il importe de rejeter vigoureusement l’insupportable confusion des plans et des genres : l’antisémitisme, que l’on doit condamner sans aucune réserve et que l'on constate aujourd'hui chez un certain nombre de musulmans, tient fréquemment de la propension sournoise à amalgamer judaïté, judaïsme et État d'Israël, ce dernier étant perçu comme un pays exploitant à des fins politiques et colonialistes les sentiments ethnico-religieux du peuple israélien. Retenons donc que, hélas, ce genre de confusion inacceptable est le fait des extrémistes de tous bords. L’odieuse agression aux relents islamophobes et arabophobes dont Pascal Boniface a été victime en Israël est, à cet égard, très révélateur. »

Pour compléter notre inventaire qui n’est pas à la Prévert, deux communiqués. L’un dans le blog de Pascal Lederer. L’autre dans celui de Jacques Lewkowicz. Le premier signé par Une Autre Voix Juive qui a refusé de signer le Manifeste des 300. Car cet « Appel des 300 "contre l'antisémitisme" désigne un ennemi intérieur, épargne l'extrême droite, et passe sous silence un combustible essentiel de l'antisémitisme en France et dans le monde d'aujourd'hui : la politique des gouvernements israéliens successifs ». Même raisonnement dans le second billet signé par L’Union des juifs pour la résistance et l’entraide qui « remercie les signataires du Manifeste de vouloir lutter contre l’antisémitisme. Elle reste convaincue que la méthode adoptée est la pire de celles à disposition. Car la lutte contre l’antisémitisme, par des méthodes éducatives autant que répressives, est vouée à l'échec si elle est dissociée de la lutte contre tous les racismes ».

Dans une autre tribune, publié mardi 23 dans le Monde, 30 imams français dénoncent l’antisémitisme et le terrorisme présents en France. « Indignés, nous le sommes en tant que Français touchés par ce terrorisme ignoble qui nous menace tous. Nous le sommes aussi en tant que musulmans, comme le reste de nos coreligionnaires, musulmans paisibles, qui souffrent de la confiscation de leur religion par des criminels ».

Cette tribune fera-t-elle autant réagir dans le Club ?

 

 

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