L’Hebdo du Club #40: un poison sans antidote

Plus que jamais, la violence s’infiltre partout. Et sous toutes ses formes. Qu’elle soit physique, psychologique ou politique, elle est inoculée dans toutes les strates de la société. Et dans tous les lieux, de la rue au pouvoir. Les abonnés du Club sont prolixes sur le sujet. La preuve avec ce numéro 40 de l’Hebdo du Club.

La violence demeure protéiforme et reste omniprésente. La volonté de soumettre l’autre. Que ce soit légal ou pas. Si l’on relit attentivement les billets qui ont noirci les colonnes du Club, au lendemain des manifestations sociales du 22 mars et de la célébration du cinquantenaire de Mai 68, on ne peut que dresser un constat navrant. Une majorité d’entre eux mettent l’accent sur la violence ambiante dans un pays où nous sommes censés – comme consigné dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dans ses 17 articles – être libres et égaux en droit. Le bonheur pour tous, une chimère comme le laisse entendre dans ses Cahiers de la quinzaine, Charles Péguy : « Quelle folie, que de vouloir lier à la Déclaration des droits de l'homme une Déclaration de paix. Comme si une Déclaration de justice n'était pas en elle-même et instantanément une Déclaration de guerre. »

De la barbarie terroriste à un crime antisémite. Des agressions d’étudiants au manque d’humanité pour les migrants. Des violences sexuelles à celles institutionnelles.

Puisqu’il faut un début, relisons les billets qui ont suivi les attaques terroristes de Trèbes et Carcassonne. Des textes remplis de sentiments contenus où la colère mêlée à la tristesse devant ces actes barbares ont fait la part belle à ce militaire devenu héros national pour avoir donné sa vie pour sauver celle des autres.  

Terrorisme, antisémitisme et racisme

Comme la fin du discours solennel de Malraux à l’occasion de la cérémonie du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France… », nombre de contributeurs ont rendu hommage au colonel Beltrame.

Comme Cuenod : « Au milieu de la haine sanguinaire, une figure d’amour absolu se lève. En offrant sa vie en échange des otages, Arnaud Beltrame a franchi les limites que les humains fixent d’ordinaire au courage et au don de soi. Que le nom de son assassin, l’auteur de la prise d’otages de Trèbes, reste à jamais oublié. Qu’un seul demeure, celui d’Arnaud Beltrame. Une belle trame pour l’histoire de la République. » Ou D. Codani qui met l’accent non « pas sur l'environnement de cet acte, où là les polémiques agitent les récupérateurs de tous bords, mais sur quelques fondamentaux ou le geste héroïque ». Mais d’autres aussi ont voulu réagir : Patrick Sihgaïny, Babette Grivinci, Jean-Luc Gasnier, André Bellon

Le philosophe belge Daniel Salvatore Schiffer revient sur les trois inaliénables principes de la République : « Le terrorisme islamiste vient encore de frapper, ce 23 mars 2018, la France. Et, à travers elle, d'autres pays, cultures ou civilisations, partageant les mêmes valeurs de liberté et de tolérance, sans lesquelles il n'est pas de démocratie qui vaille. Mais, par-delà cette tragédie, dont le bilan s'élève à quatre morts et une quinzaine de blessés, honneur à Arnaud Beltrame, pour un hommage national », avant de développer que « ce type de sacrifice renvoie en vérité, ce n’est pas seulement à une certaine conception de l’héroïsme, pourtant déjà extrêmement louable en soi, mais à quelque chose de bien plus insondable profondeur encore : le sens du sublime ! ».

Hippolyte Varlin nous invite quant à lui à relire la résistante Germaine Tillion : « Vous ne pouvez rien contre le gosse de 17 ans qui a décidé de mettre une bombe quelque part. Tout effort contre lui se retournera contre vous. Mettre une violence contre la violence c’est la chose la plus sotte qui puisse être faite. Il faut tenter de retirer le point douloureux. »

Autre fait divers, autre violence. Le jour même de l’hommage national aux victimes du terrorisme, une marche blanche est organisée en mémoire de Mireille Knoll, sur qui Bruno Painvin nous propose ce billet avec en chapô : « Elle avait 85 ans, rescapée du Vél' d'Hiv en juillet 42, très handicapée, veuve d'un ancien déporté du camp d’Auschwitz. Lardée de coups de couteau par la connerie. L'histoire se répète... un an après la mort de Sarah Halimi dans le même quartier. »

Un billet ramasse ces deux faits divers sordides sous la plume de GTK : « Il y a ceux qui veulent se servir de ces drames pour diviser. Il faut qu’ils sachent et qu’ils voient que nous résisterons à la haine et à la vengeance. Que des citoyens juifs puissent avoir peur pour les leurs dans la France de 2018 est insupportable. Tout comme sont insupportables tous les amalgames qui veulent faire des Français musulmans des terroristes en puissance. »

Au-delà de cette volonté d’union et de fraternité, et de tous les combats contre la haine, Dominique Vidal considère que « la lutte contre le racisme et l’antisémitisme reste plus que jamais nécessaire. Et qu’elle suppose une vigilance de tous les instants. Toute incitation à la haine raciale, toute propagande négationniste doivent être combattues et sanctionnées. De ce point de vue, la loi antiraciste de 1881, celle de 1972, la loi Gayssot de 1990 et le Code pénal constituent un arsenal efficace ».

D’autres abonnés ne sont pas dupes d’une certaine récupération politique. À commencer par B. Girard qui conclut son billet par « "La longue et belle histoire de la France", de Jeanne d’Arc à De Gaulle, en passant par Jean Moulin et les "héros de Verdun"  (qui auraient probablement préféré rester en vie plutôt qu'être honorés du titre posthume de héros), des "militaires aux pompiers et aux professeurs" (sic) : dans le registre de la récupération, Macron a également fait très fort. L’insolente logique des politiques et de leurs hommages officiels. »

Non-assistance à migrants en danger

L’héritage du siècle des Lumières et la devise « LibertéÉgalitéFraternité » devrait servir un idéal démocratique sur la terre des Droits de l’homme. Cette France qui selon les dires de nos dirigeants est fidèle à la tradition d’accueil depuis la révolution oublie le comportement de certains élus. Comme dans cette tribune : « Des intellectuels, des politiques et des associatifs tirent la sonnette d'alerte concernant la situation des migrants à Ouistreham. D'où cette lettre ouverte à Romain Bail, le maire de cette commune et à sa majorité municipale à qui ils demandent "de cesser d’être cabré sur des positions qui vous déshonorent, et de les accompagner dans ce geste humanitaire. »

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La violence physique contre les étudiants…

Protestant contre la loi Vidal sur les règles d’accès à l’université, des étudiants de Montpellier occupaient un amphithéâtre de la faculté de droit la nuit du jeudi 22 mars. Des hommes cagoulés et armés ont fait irruption dans la salle, frappant et menaçant les étudiants pour les en déloger. D’où ce témoignage de Leo Le Calvez dans le Club. Dans un fil de 147 commentaires, retenons les éclairages de Jean-Marc B et Pascal Maillard :

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Ou ce billet de Paul Alliès, professeur émérite à l'Université de Montpellier qui décrypte : « Les évènements qui viennent de se dérouler à la Faculté de Droit de Montpellier ont conduit à la démission de son doyen. Leur violence semble en faire des faits exceptionnels, relevant de la délinquance plus que de la politique. On soutiendra ici une version exactement contraire où on rappellera ses racines historiques et ses incidences nationales. »

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Aujourd’hui, le mouvement fort mobilisateur contre la réforme de l’accès à l’Université touche une douzaine d’établissements d’enseignement supérieur…

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La violence sexuelle encore et encore

Autres violences, autre lutte. Celles contre le harcèlement, les discriminations et les violences sexuels. Quel que soit l’endroit. Dans la vie privée, dans les lieux publics ou au travail. Le Club est réactif sur le sujet. Et les abonnés n’hésitent pas à témoigner et dénoncer.

Dominique Huez, médecin du travail, qui a participé au séminaire de travail de l’association Santé et médecine du travail, à Paris, le 24 mars pointe du doigt l’Ordre des médecins, créé, rappelons-le, sous le régime de Vichy. 

« Il y a une invisibilité sociale du harcèlement sexuel au travail. Les femmes victimes s’en sentent à la fois coupables et honteuses. Elles repèrent mal que le viol de leur intimité a pour origine une organisation du travail délétère. Une femme médecin du travail risque l’interdiction professionnelle par l’ordre des médecins pour avoir soutenu des victimes. Appel à soutien le 11 avril à 8h15. »

Ou encore l’enseignante et ancienne députée Barbara Romagnan qui compte se battre contre la mise sous silence des victimes. « Depuis novembre 2017, des étudiantes dénoncent des faits de harcèlement sexuel (six d’entre elles auraient porté plainte), qu’aurait commis Guillaume Dujardin, directeur du Deust Théâtre à l’Université de Franche-Comté, et metteur en scène respecté. Il est pour le moment suspendu et des procédures disciplinaires sont engagées. »

La violence d’État pas si indolore  

Dans le Savant et le Politique, le sociologue Max Weber développe le concept politique de violence légitime : « Le propre de l'État se trouve en réalité dans l'un des moyens qu'il emploie : il est le seul groupement à bénéficier, sur son territoire, de la violence physique légitime.» 50 ans après 68, le printemps social s’annonce chaud. Le 22 mars, des milliers de personnes, enseignants, étudiants, fonctionnaires et chemin ont battu le pavé. Une marche contre la Macronie qui appelle d’autres manifestations, d’autres grèves. Tous réclament l’abandon des réformes en cours et la casse du service public dans une convergence des luttes. Outre les débordements violents dans le cadre de ces rassemblements, il est question de violence étatique. Stop au césarisme démocratique qui valide les réformes à grands coups d’ordonnances. Comme le permet la Constitution de 1958.

Dans une tribune parue le 21 mars, un collectif de plus de 160 intellectuels soutient la lutte des cheminots et dénonce un « projet n’a donc aucune légitimité démocratique ». « Il en a d’autant moins que le gouvernement veut le faire adopter par ordonnances, réduisant ainsi les droits du Parlement à portion congrue, alors même qu’il dispose d’une majorité pléthorique à l’Assemblée. Cette privatisation annoncée, couplée avec l’ouverture totale à la concurrence, c’est la cohésion territoriale, déjà fragilisée, qui est en danger de mort avec la fin programmée du service public ferroviaire ».

Des actes qui engendrent la violence par ses conséquences. D’autres réformes dont celle de la justice interroge. Les deux juristes Paul Cassia et Benjamin Fiorini ne sont pas tendres avec le projet de Mme Belloubet. Les deux vulgarisent le texte jargonneux et nous invitent à réfléchir.

Le premier décortique la tribune de Bertrand Louvel, premier président de la Cour de cassation, mise en ligne sur le site du même nom : « La future réforme de la justice pourrait comporter une refonte du rôle de la Cour de cassation et des cours d’appel profondément régressive pour les justiciables. »

Quant au second, il nous offre un billet pédagogique sur l’aveu : « Au cœur d'une série de mesures qui sacrifient les garanties des citoyens sur l'autel d'une efficacité douteuse, figure dans le projet de Mme Belloubet une extension drastique de la procédure de plaider-coupable. Une innovation inquiétante, l'expérience montrant que la justice pénale négociée augmente les risques d'erreurs judiciaires autant qu'elle compromet l'égalité des citoyens devant la loi. »

Le ver est dans le fruit. Et pas qu'en France. « Le racisme, la xénophobie, l'antisémitisme et l'islamophobie sont des poisons pour nos sociétés », a déclaré le secrétaire général de l'ONU, António Guterres. Malheureusement, cette liste reste non exhaustive. En la matière, il faut continuer à soigner ces maux par des traitements car le vaccin-miracle n'existe pas.  

 

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